.■-.'k: «; DE LA SOCIETE ROYALE ACADEMIQUE DE SAVOIE. X ^^~ Ext rait de^TArticle 54 des Reglemens de la Socitte. « La Socie'te remet nn exemplalre de ses « Memoires imprimes a chacun de ses Membres « effectifs. « EUe en remet egalemcnt un exemplaire k « ceux de ses Agreges ou de ses Correspondans « qui Ini ont fait parvenir quelques Memoires ou « Articles conformes an but de son institution et «i de nature a elre accueillis avec interet. » Extrait de I Article 3g. « La Sociele n'entend ni adopter , ni garantir o tontes les opinions emises dans les Memoires « dont elle aura autorise rimpression ou la lec- « ture publique. » DE LA SOCIETE ROYALE AGADEMIQUE DE SAVOIE. TOME VI. _^ ^f'WTr -'^^ (SHAmiBiiair PUTHOD, IMPRIMEUR-LIBRAIRE DE LA SOCI^T^. 1833. ». ■%/■■ • /W - ^•r< •-'..•■•Vriv.v -j^-^!z TABLE DES MA TIE RES. --ig i j A^^if X-^ Pages. iMoTICE HISTORIQUE des travaux de la Societe pendant les Annees Acadcmiqites 1830, 1831 et 1832; par M. RAYMOND, Secretaire Perpetuel. . . \ Agriculture ^ Economie rurale 2 Chimie 3 Me'decine 5 Sciences exacies 8 philosophic , Morale 9 jintiquites . 10 Melanges 11 Biographic 12 Concours proposes par la Societe 13 Memoires 15 Precis de la constitution agricole de 1831 , dans V arrondissement de Chambery ; par M. leDocteur GOUVERT 17 Tableau des hauteurs iiioyennes du baro- nietre et du tJiermometre a Chambery ^ pendant I'anne'e 1831 46 Tableau des Maxima et des Minima des hau- teurs barome'lriques a Chambery , pendant Vannee 1831 47 Tableau des Maxima et des Minima des hau- teurs du thermometre ( de Reaumur) , a Chambery , pondant V annc~e \%^\ . .... 48 VI TABLE BIemoire sur les marais en Savoie , considcres sous le rapport de V hygiene et de I' agriculture; par M. le Docteur GouvERT 49 Article premier. Pes marais considJre's en general, et des causes qui les produisent. . 52 Article II. Des emanations qui s'e'levent des marais, et des diverses opinions sur leur na- titre 63 Article III. De Vinfluence de Vair des marais stir la sante, et du caractere qu'il ijnprime aux ficvres qu'il produit 7| Article IV. Des moyens propres a temperer finjluence des emanations mare'cageuses . . 84 Article V. Des marais consideres dans leurs rapports avec V agriculture ......... 97 Precis de Topographic medicate sur la. valle'e qui s'etend de Chambery au Lac du Bourget, et par- ticidierement sur la Commune de la Motte-Serro lex; par le meme \\^ Chapitre premier. Quelques considerations generales sur la valle'e comprise de Cham- bery jusqu'au Lac du Bourget 118 Chapitre II. Description topographique de la Commune de la Motte-Servolex 128 Chapitre III. Etat sanitaire et de pauvrete d'une grande partie de la population aqri- cole de la Commune de la Motte-Serrolex; causes diverses qui y cooper ent; erreur lie ne Vattribuer qu'a une seule ; impossibilite et danger de la detruire . 134 Lettre de M. Calloud, Pharmacien a Annecy , Agrdgc a la Socie'tc Royale Acade'mique de Sa- voie ,. a MM. les Memhres de la Socie'te , sur la preparation du bi-carbonate de soude et du sulfite de soude , 1 70 DES MATIERES. VII Pages. ^OUVELLE Dissertation sur le pHncipe d'action c/iex les animaux ; par M. RAYMOND , Secretaire Perpetuel 177 §. 1^'". Dit systeme des nnimaux-aiitomates . . 178 §. 2. Dn sentiment qui admet itne ame d'line nature interme'diaire entre f esprit et la nia- tiere, et de l' opinion de Buffon 218 §. 3, Quelques excmples de la conduite des animaux 233 Notice HISTORIQUE sur la vie et les travaux du P. Claude Le Jay, natif d'Aise en Fauci rjny ; par M. le Chaiioine Chuit 258 Etat de la suite des dons fails a la Societe .... 301 FIN DE LA TABLE. ERRATA. page 9, avant - derniere ligne ; au lieu de Philosophie , lisez : Theolofjie. — 100, ligne 12 ; au lieu de la hlache et a la retirer^ lisez : les b/aches et a les retirer. ' — 149, — 2; au lieu de grabas^ lisez : grabat^ NOTICE IIISTOKIQUE DE LA SOCII^TE ROYALE ACADEMIQUE DE SAFOIE PENDANT LES ANNIES AGAD£MIQUES 1830 , 1851 , 1832 ^ SECRETAIRE PERPETCEL. >—() ®5a HH CoMME il n'est point entre dans les vues de la Sociele Academiqne de publler regnlierement cliaque annee un volume de Memoires, si cliaque Notice historique de ses travaux etait restreinte a une seule annee academiquc, il pourrait arriver que quelques-nnes de ces Notices se tronveraient en arriere de plusieurs annees. Pour prevcnir cet inconvenient , on embrassera desormais , dans I'expose place en lete de chaque Volume de Me- moires J les travaux de la Societe compris inclu- sivement jusqn'a I'annee qui aura iramedialement precede la publication du Volume. C'est pour nous con former a ce plan , qu'en parlant de I'e'poque a laquelle se termine la I "2 NOTICE Notice hisloriqne qui accompngne le V* Volume, nous elcndons celle-ci jnsqu'a la fin de I'annee i832 , en nous boinanl, comme dans les Notices piecedenlcs , a une analyse Iracee avec Lricvele. AOUinrLTLRn , fiCONOMIE RURALE. M. Ic Doclciu- Gouvert a continue la tache imporlante qn'il s'est prescrife jusqu'ici , de de- crire la constitution agricolc et mcdicale de clia- que annce. li a lu successivement les Irois Me- nioircs rclatifs aux annees 1838, 1829 ct i85o, qui ont paru dans le Tome precedent , el celui qui concerne I'annce i83i , insere dans le pre- sent Volume. Outre I'interct naturcl el lutilite qn'ofirrent ces tableaux, cclui de I'annee 1829 renfermc , comme on I'a vu , des considerations majeures sur les soins que les agricidleurs doivent apporter ^ la uudtipiication des Iroupcaux , a I'entretien des prairies arlificiellcs ct i la fonna- lion des engrais. Le memo Membre , dans une Note sur les divers avantages de la charrue beige, a propose dolTiir des primes d'encourngement a ceux qui en feraient usage et contribueraient a en propager I'emploi. II a encore lu, ?» deux intervalles, sur la grande question du dessecbement des marais , un Me- nxoire elcndu , dans leqjicl il a envisage ce sujet HISTORIQUE. 5 ious tontes ses faces et propose de le inellrc au concoiirs. La Socidle , vii Ja jiislesse cl I impor- tance des considr'ralions developpt'es par Taiilcur, I'a invite a rediger le Prograinine dun Piix a proposer ponr le meillcur IVIenioiie siir cclle matiere. Le Programme a eie pnhlie dans le temps ; niais la Societe n'ayant recii ancnn Me- Jnoire snr re snjct , la retire du conconrs. Tou- lefois , le travail de M. Gonvert etant de nature h rcpandre des lumieres snr la question dont il s'agit, la Societ faits et de sa royale protection. Dans cette vue, elle a mis au concours , par son Programme du 5 mai i83i , un Prix de huit cents livres a de- cerner a I'auteur du meilleur ecrit qui exposera un Tableau historiqiie et complet du regne de Charles-Felix. A I'expiration du lerme fixe, les vues de la Societe n'ayant pas ete remplies , elle a prolonge le concours de dlx mois et en a, porte le lerme au 28 fcivrler i853. M. Francois Guy , de Chambery , Avocat au Se'nat de Savoie , decedii I'annce dernicre , a l4 NOTICE donne line belle prenve de son patriotismo et de son amour pour les arts , en abandonnant a la Bibliolbeque publique de Cbambery sa bibliotbe-' que et son musee , et en cedant a la Ville le capital d'une rente annuelle de quatre cents liv. , pour nn Prix de Poesie et un Prix de Peinture ou de Dessin , a decerner alternativement d'une annee a I'autre , au jugernent de la Societe Aca- demique de Savoie. MM. les Nobles Syndics , pftr leltre du 4 aout i852 , ont invite la Societe a rediger le Programme du premier concours. Dans son assemblee du 17 du meme mois , la Societe a decide que , pour i853 , epoque k laquelle il y aura deux rentes annuelles disponi- bles , il serait decerne deux Prix, I'un de Poe'sie et I'autre de Dessin. Le sujet du premier est VEtahlissement des Eaiix thermales d Aix-en- Savoie , envisage dans tout son ensemble et sous scs divers rapports d'utilite , d'agrement^ des depenses et des soins qui y ont ete con- sacres pour le bien de Ihumanite et pour i'avantage du pays. Le sujet du Prix de Dessin est un paysage a I'aquarelle , representant line P^ue prise dans les environs de Chajnbery, au choix des concurrens. Le Programme, arrete dans la seance du 24 aout et public , a fixe le Icrme du concours au 3o juin i853. Contbrme- ment aux intentions du fondaleur , les Prix ne serout adjuges qu'a des concurrens nes en Savoie. MfiMOIRES eet«cce€€C€ce)£tccrcc«e€©f*eeeeec*eeec€«te©£fc©tec€®ec€cc«« PRECIS DE LA CONSTITUTION AGRICOLE DE 1831, DANS L'ARRONDISSEMENT DE CIIAMBfiRY ; PAR C'est pour la sixieme fois que je rends compte a cette Societe de I'etat des saisons qui compo- sent I'annee et de leur influence sur le sol, des travaux qu'il reclame et des produits qu'on lui confie. J'avone qu'un travail de ce genre , borne a recuelUir Ics faits meteorologiques que le temps peul presenter dans le cours de sa succession an- nuelle , et donl les diverses periodes se trouvent marquees par la nature meme des saisons , ne presente par lui-mcme rien de Lrillant et de scienlifique ; que, resserre dans les etroiles limi- les d'un froid rccit , dont la monotonie et les fastidieuses repe'titions ne peuvent que fatiguer lallention; j'avoue, dis-je, qu'une tache de cetle 2 l8 CONSTITL'TIOIV nature oflfre peu d'attrait a celui qui s'en cliarge, comme a ceux a qui il en adresse les resultats. Cependant , on conviendra qu'une suite de tableaux de ce genre traces pendant un certain, nombre d'annees, ne serait pas tout- a -fait sans interet ; quand elle ne ferait que conserver le souvenir de tout ce que les quatre saisons peuvent offiir de reniarquable, et que par habitude nous traversons sans attention et comme macbinale- nient, elle serait encore utile. Car le temps, aussi constant dans ses creations que dans ses destruc- tions, qui alimente la vie par la mort et la mort par la vie, dont nous ne niesurons le cours et la duree que relalivenient aux limites de notre exis- tence et de celles de tous les etres doues de la vie, le temps, dis-je, ainsi considere, est un etre reel dont le cours annuel, partage en quatre sec- lions, est digne de I'histoire , tant par toute Tin- lluence qu'il exerce surles produits de la nature, que par sa marclie irreguliere et les phenomenes insolites qui la suivent et la singularisent parfois. On recueille avec soin, pour etre transmis a la poslerite, tous les eveneniens dont la politique, les gouvernemens, les revolutions, les guerres, les arts, les sciences et les homnies mcmes sont I'objet; un voyageur, dans I'histoire de ses voya- ges, porte son attention sur tout, et retrace fide- lemenl jusqu'aux plus petites circonstances de temps et de lieux. L'annce n'est - elle pas une ACBICOLE. 19 surface de temps a parcourir , ct n'oflTre - t - elle pas un veritable vovai^e a faire anprcs de tons les etres vivans dont la vie, dii moins ponrun grand nombre, est bornee a une portion de sa duree? et dans le cours de ce voyage, compose de quatre regions differentes, combien de pbases , de phe- nomenes et d'objels divers vont se presenter aux regards et a latlenlion du vovageur ! Cbaqiie saison, cbaqne mois , cbaque jour nieme grossi- ront ses tablettcs d'irnporlantes reniarqnes. Si, en voyageur eclaiie ct profond, non content de satisfaire sa curiosite par la simple contempla- tion des pbenomenes maleriels qui frapperont ses sens , il porle son attention et ses vues sur leur influence salutaire ou nnisible , sur les pro- duits de la terre, sur sa sante propre et sur celle des animaux, un vaste champ s'ouvre alors a ses observations, d'autant plus fecondes en resultals, que, rattacbant les efTets a lenrs veritables causes, elles prennent la nature sur le fait, et deviennent une sorte d'oracle pour des temps analogjies. Ces influences, signalees d'avance par des signes qui n'anront pas ecbappe a notre voyageur, reveille- ront en lui une sage prevoyance qui le porlera h modifier sa conduite , son regime , celui de ses animaux domestiques, et son mode de culture, de manicre a lout adapter a la bonne influence , et a en faire son profit, tout comme a adoucir les rigueurs de la mauvaise. 20 CONSTITUTION On dit viilgairement que les Jours et les an- nees se suivent et ne se ressemblent pas : cet adage n'a de la veiile que I'apparence. Si nous comparons les annees dans I'ordre de leiir suc" cession immediate, elles nous offriront sans donte de notables caractercs de dissemblance , par I'ins- tabilite de duree et d'intensile des proprietes ap- partenant a chacune des saisons qui les compo- sent; mais si, pendant une longue suite d'annees, on se livrait a en suivre, a en observer et a en tracer scrupuleusement la marche , ces tableaux compares ensuite entr'eux, ne nianqueraient pas d'indiquer des periodes d'nn rapprochement re- marquable entre les constitutions annuelles de telle on telle epoque. Le chaud , le froid , le sec et I'humide sent les seules qualites appre'ciables pour nous, et par lesquelles nous designons et specifions le temps; leur duree , leur rapport , leur isoleraent et leur combinaison respective font que telle annee est cliaude , froide , seclie , humide ou temperee ; et I'influence de telle ou telle de ces constitutions sur les etres doues de la vie , tant vegetaux qu'a- nimaux, sera remarquable par ses effets , soit en Lien , soit en mal. Voila ce qu'il nous est donne d'observer et d'appre'cier. Mais croit-on que lair n'agisse sur les etres vivans que par ses qualites sensibles ? Sans doule il en est d'autres presuma- Ides qui nous sont encore inconnues, et que pro- AGRICOLE. 21 Lablement nous ne connaitrons jamais : le jeti da fliiide eleclrique et de la Inmiere, les emanations terrestres , I'influence respective des corps plane- taires les uns sur les aulres , etc. , impriment a notre atmosphere des qnaliles secretes qn'il ne nous est pas donne de calculer et de connailre. Sydenham, ce grand observatenr, apres avoir fait une longue etude des constitutions medicales , n'hesita pas a reconnaitre qu'elles ne se ratfa- chaient pas exclusivement aux qualites sensibles de I'air , qu'elles devaient necessairenient se lier a d'autres causes , comme a des mouvemens in- testins de la terre , a ses exhalaisons et nieme a I'influence des astres. Parice sunt annorum constitudones quce neque calori^neque frigori, non sicco , humidoi^e hortitm suiini hahent , sed ah occulta potius et inexplicahili quddam alteratione in ipsis terrce visceribus pendent. ' ( Medic, sect. i. cap. i.) Et ailleurs , en parlant de I'atmosphere : Sii^e inficiatur atmosphera omnis ah alteratione quam ei inducit pecu- liaris aliqua corporum ccelestium quorumlihet conjunctio , etc. ( Tract, de Podagra. ) 11 est bien reconnu , par exemple , qu'une constitution froide et seche engendre une diathese inflammatoire, et marque de son cachet toutcs les maladies developpees sous son regne. Cepcndant, I'hiver de i83o , remarquable par sa longue se- cheresse et un degre de froid peu commun a ce 22 CONSTITUTION cliniat, n'imprima pas anx maladies le genie in- flammaloire a un si haiit point que I'hiver de i832, dont la douce tempe'ratiire , durant tout son cours, I'assimila a un prinlenips. Ces maladies, d'ailleurs, ont presente dans lenr developpement, leur marche , leur dnree , et dans rensemble de leurs sympfomes, un caractere special qui en a full nne epidemie siii generis , qu'on ne saurait attribuer a I'influence des qualiles sensibles ni de I'hiver ni de I'automne qui I'a precede. L^ terrible maladie qui deja nous menace de pres , dont la marche gigantesque el meurtriere effraie I'imaginalion et etonne I'histoire , dont I'essence et la nature inconnue se rit de la science et des moyens qu'elle lui oppose , qui , depuis quinze ans , se promene tyranniquement sur la surface du monde , affrontant tous les climats et toutes les saisons ; celte maladie, dis-je, toute nouvelle pour nous , peut-elle se rapporter aux qualitcs sensibles de I'atmosphere, ou a toutes au- tres causes connues?non sans doute. Cependant, ]e cholera-morbus existe , c'est un etre malfaisant qui a necessairement sa source , son origine et ses causes ! Toutes les recherches A cet egard ont ete vaines jusqu'ici, et le seront sans doute encore long-temps ; nous devons done nous en lenir aux presomptions de Sydenham, tout hypolhetiques qu'elles puissent paraitre. Si maintenant nous conside'rons I'ordre des AGRICOLE. 35 6tves vegelaux , si piiissamment infliiences par la marche des saisons el les qiialites de lalmosphcrc, pent- oil exclusivemenl leur attribuer les nom- Lreuses modifications qu'ils eproiivent dnrant les diverses peiiodes de leur existence annuelle, de- puis leur germination jusqn'a la parfaite maturite de leurs produits ? Nous connaissons , par I'ob- servation , les effets salulaires ou nuisibles dii chaud , du froid , du sec et de I'humide , selon leur duree , leur combinaison et leur inlensite ; mais cette connaissance nous conduit- elle avec certitude a celle de la cause de toutes les mala- dies qui les affectent I La coulure , la rouille , la pourriture , I'atropbie , I'apoplexie ou I'evanouis- sement sont - elles toujours produites par les qualiles appre'ciables des saisons ? Comment, par exemple , pourrait-on attribuer a cette cause la mort subite qui a frappe le froment , en bien d'endroits , ces deux ou trois dernieres annees , a'u moment menie d'etre moissonne, par laquelle on voyait en peu de jours la paille se colorer d'un hlanc grisatre-cendre , et le grain s'atrophier au point de disparaitre dans sa balle? A quoi peuf-on encore attribuer la maladie que j'ai designee ail- leurs sous le nom de frisure , et qui , durant quelques annees , a fait perir en grandc parlie nos ponimes de terre ? II est done permis de croire qu'outre des qua- liles sensiblcs de ratmoSphcrc , il est dauUes 24 CONSTITUTION agens secrets qni inflnencent et modlfient les acles de la vie , tant vpgetale qii'animale, et que, si iin voile cpais iions en derobe encore la con- Maissance , nous ne devons pas pour cela nous lasser d'en observer les eflfets , qui seuls peuvent nous laisser I'espoir de le soulever peu a peu et d'arriver jusqu'a eux. Li'aulomne de i83o , considere sous le rapport de sa constitution , pent se diviser en deux parties bien distinctes : la premiere , secbe et cbaude ; la seconde , cbaude , venteuse et humide , mais froide a la fin. Aussi les vendanges et les labours qui se font durant le mois d'octobre , ont eu le temps le plus favorable. L'hiver a commence avec sa saison ; neige , pluie , brouillards , ciel souvent nebuleux ; alter- natives frequentes de plusieurs vents , dont le sud-est a ete le dominant ; extreme inconstance dans la temperature , et grande mobilile dans le barometre. La neige couvrait la terre partout des le 20 decembre ; fondue en grande partie , elle est tombee de nouveau et en abondance le 24. Si la terre n'eiit pas ete mouillee et la temperature douce, si la neige eile-meme, tombant en gros flocons et tres«epanouie, n'eut pas presente une texture particidiere qui en favorisait la fonte a mesure qu'elle tombait , le sol en eut ele convert dune grande quantile. A cetle douce et humide Agkicole. aS temperature snccederent brnsqnement linil de- gres de froid le 26 an matin , leqiiel se reduisit le lendemain a 5 au - dessns dc 0° (Reaumur). Jusqu'au 5 Janvier , temps doux , venteux et in- constant. Ce qui oaracterise plus particuliercment notre climat, et qui sans dontc est un efTet de la texture montagneuse du pays, c'est la mobilite des vents qui lui sont propres, qui, cliangeant brusquement de direction , amenent de j^randes et rapides transitions de temperatiue. 11 n'est pas rare de la voir varier en un jour de 10, 12 et mcme i5 degres , comme je I'ai observe pendant le rigou- reux biver de i85o. Or, la vie ou les foncfions qui la constituent , la sante ou I'ordre et I'bar- monie de ces mcmes fonctions , ayant leur prin- cipal moteur dans I'aclion des elemens et des qiialites sensibles de I'atmospbere au milieu de laquelle nous vivons , on comprend facilement combien ces grandes vicissitudes doivent influer sur I'une et sur I'autre. La nature se plie facilement aux cbangemens - reguliers qu'amcne la marcbe ordinaire des sai- sons ; elle y est conduile d'une manicre lente et progressive ; et les modifications qu'en recoivcnt les fonctions et la sante , soit en bien , soit en mal , sont a peine sensibles ; quoique cependant elles soicnt toujotn-s manifestes ct tranchantes dans I'ordre et le genie des maladies propres a 2$ CONSTITUTION chaque saison. Mais lorsqiie , pendant le cours d'une menie saison , ces transitions sont freqnen- tes, brusques et extremes, ainsi que nous I'eprou- vons souvent, elles Impriment au sysleme des forces des oscillations et des mouveniens en sens contraires , qui leur sont relatifs ; de la ces flux et reflux du dedans au dehors , soit dans les hu- ineurs , soit dans la distribution des forces et des proprieles des solides ; de la la condensation ou la rarefaction des unes , le resserrement ou le relacbement des autres. Dans ces grands et subits mouvemens en sens opposes, les organes se trouvent dans la necessile delutter perpetuellement pourmainlenir un juste cquilibre dans le rapport, la dependance etl'har- monie qui lient entr'elles les fonctions qui leur sont respectivement departies. S'il s'en trouve relativement de plus forts ou de plus faibles , ils deviendront activeinent ou passivement le centre des congestions et des fluxions, sources de la plu- part des maladies que nous observons, tant dans 1 ordre des aigues que des chroniques. Si les apo- plexies, les bydropisios diverses, les catarrbcs de tout genre sont i'apanage de I'age avance; si les inflammations , les fluxions , les hemorragies ac- tives et les fievres aigues devienncnt celui de 1 age de la force ; si eniin les adynamics et les nombreuses varietes de I'ataxie les compliquent si souvent , n'en cbcrcbons pas la cause aillcurs que AGRICOLE. 27 dans cps conrans rapirles de concentration et d'expansion alternatives de'pendantcs de t^randes et siibiles modifications que la nature de noire climat imprinie a lalmosphere. De ces importantes veriles de'coule un principe d'hygiene essentiel a connatfre et a suivre dans ce pays , et surtout a Chambery ; c'est celui de s'habiller en hiver de Lonne henre , et de se dc's- habiller tres - tard en etc ; de diviser a ce snjet I'annee en deux parlies Lien inegales , dent deux tiers seront reputes hiver ^ et un tiers senlement considere comme ele. II vant beauconp mieux supporter linconvenient de la chaleur jnsqu'a sa parfaile stabilite, que de s'exposer a ces peifides surprises qu'on n eprouve jamais impunement. Du 6 au 10 Janvier , vent nord , temps sec el froid, 4 degrcs, barometre eleve ; le 1 1 et le 12, degel, legere coucbe de neige parlout, baromolre tombe, descendu et remonle aussitot. Du 12 au 17, froid sec, ciel enveloppe de Lrouillards , nord direct , barometre eleve. Du 17 au 24, cbule du barometre, vent sud- ouest, temps sombre et pluvieux , brouillards , neige et glace disparucs de la plaine et tres-re- culees en montagne. La nuit du 24 au 25 , et le 25 tout le jour, neige extremement fine, qui n'a pu prendre pied, a cause de la grande bumidite. Le 26 et le 27 , barometre rapidcment monle. 28 CONSTITUTION vent nord tres-fort , ciel pur et serein ; 7 degres de froid. Le 28 , vent d'est , ciel couvert , neige fine tout le jour , dont la terre s'est couverte d'envi- ron 4 ponces. Cette couverture est venue a propos proleger les Lies que les vents chauds et humides avaient deja fait verdoyer , et que le vent nord tres-froid du 26 et du 27 avaient deja alteies. Des lors jusqu'au 3i, vent nord , barometre eleve, temperature seche et froide. Ainsi qu'on vient de le voir, la constitution de Janvier a ete d'une inconstance extreme : les vents, le thermometre et le barometre n'ont pas eu un seul jour de fixite ; il en a ete de meme de la temperature , de la pluie, de la neige, de la gelee et du degel. Du 1^"^ au 7 fevrier, degel , vent sud dans tou- tes les regions ; melange de divers temps , pluie, gresil et neige, barometre:. bas ^t temperature au degel; fonte de la neige en totalite Jans la plaine et en partie en montagne. Du 7 au 17, cbangement reraarquable , sud superieuremcnt , nord inferieurement, barometre tres-haut , ciel pur et temperature agreable. Du 17 au 21 , autre cbangement : vent d'esfe inferieurement le matin , nord-ouest superieure- mcnt; temps froid, pluvieux et nebuleux jusque dans la plaine , barometre a bauteur moyenne. Des lors, le nord s'est eleve, le temps est devenii AGRICOLE. ag sec et froid jiisqu'au 26, qui a donne une couclic de neige sur toute la lerre , laquclle a dispainx proinplement parl'effet de la pluie,qui est tombec sans interruption jusqu'au i*"^ mars. On voit que linstabiiite de la constitution de Janvier s'est prolongee sur tout fevrier. Les grandes pluies des derniers jours de fevrier avaient enfle les torrens ; Jes bas-fonds inondes de toule part , la terre satnree d'eau . rcgorgeant partout , ne permeltait pas qu'on I'approchat pour un travail quolconque, Heureusenient , les Irois premiers jours de mars, quoique sombres et nua^ geux , domines par le nord , commencerent a I'es- suyer , et firent elever le baromelre. Ce temps , qui semblait disposer la terre anx premiers travanx du printemps , deja Ires-retar- des , ne fut pas de longue duree ; car, depuis le 4 jusqu'au 18, les jours s'ecoulerent sous de frc- quenles alternatives generalement mauvaises : ciel le plus souvent couvcrt , pluies frequcntes , vents divers, particulierement la maliniere (Test) avant midi et inferieuremcnt , nord-ouest et par- fois le sud superieurement. Meme variation dans la temperature , grande mobilite dans le baro- m^tre , se soutenant cependanl a une hauteur moyenne. L'hiver de i85i s'est ecoule en entier sous une constitution Ires-variable; elle a ele d'une ex- treme mobilite, soil dans sa temperature, soil dans So CONSTITUTION" les autres conilitions nieteoroiof^iqnes. Copen(Iant on pent avancer qn'il a ele plus humide que froid. II est toinbe , en plusieurs fois , una assez grande quanlile de neige ; mais la constante humidile du sol , jointe a I'inconstance de la temperature, en dcterminait promptement la fonte. Les trois derniers jours de Janvier ont ete les plus froids , le thermomotre est descendu un moment a lo degres. San's avoir ete tres froid , sans avoir tena long -temps la lerre couverte de nelge , il a ele dans tout son cours tres-defavorable aux travaux on reparations agrieoles , dont deja plusieurs fois j'ai fait pressentir ailleurs toute I'inllnence sur les ])roductions du sol, et particidierement sur celles du printemps. La terre , constamment humide , la rarete des beaux jours , d'une maniere assez suivie pour la disposer et permettre de la remuer pour nn but quelconque , en ont ete les seules causes. Malgre' I'iiistabilite des temps durant les trois mois d'hiver, les maladies se sont bornees a eelle* ordinaires a la saisou ; elles ont ete simples et peu generales : les aflfections de la mnqueuse pulmo- naireont ete les plus frequentes; quebjues pleu- resies et quelques pneumonies se sont monlre'es par intervalles. Ces dernirres, ton jours graves de leur nature , mena9aient de pies la vie , si elles n'etaient promptement veprimees par des emis- sions sanguines proporliounees a leur inteusite. AGRICOLE. 3r Les fievres intermittentes , devenucs tres-commu- nes d<'puis rpielques annees, ont eii de fic'quenles recidives, qui, finissant loujours par Ics amener au type quarte , les ont prolonj^'pes la pliipart jusqn'au piinleinps. L'hopital mililaire , dont la parlie niedicale m'a ete confiee pendant seize ans, m'a fonrni la freqnente occasion d'observer la marche des fievres inlerraitlentes , dont les gar- nisons appoitent le germe on les dispositions de quelqiies provinces du Piemont oii ces fievres sont profondement endemiques, C'est en septembre , tons lesi deux ans , que les Brigades changent de garnison ; celles qui nous viennent de la province de Novare , pays de rizieres , remplissent Ihopital de fievres inter- mittentes , des leur arrivce a ChamLe'ry ; les re- chnles sonl commnnes pendant I'hiver et la pre- miere parlie da printemps ; elles cessent dnrant Te'te pour reparaitre sur quelques-uns en aulomne, et cessent enfin entieremcnt pendant le cours de la seconde annee de garnison. Les Brigades qui nous viennent de Turin , de Coni , de Pignerol et de Genes , n'eprouvent rien de pareil ; mais celles qui viennent de Novare ct d'Alexandrie m'ont conslamraent fiut observer ce que je viens d'avancer. Celle de Pignerol , que nous avons en ce moment, nous arrivant de Novare, men a fourni une nonvelle preuve pendant la premiere annt'e de sa garnison acluclle. 52 CONSTITUTION Du 18 mars au 25, le temps, <3irlge par le nord et le nord-ouest , a ete sec et froid jusqn'a ]a glace ; la vegetation naissante sonflTrait et lan- guissait sons le froid atmosplieriqne et le desse- chement de la snperficie dn sol. La nnit dn 2 3 an 24 et le 24 tont le jonr , il tomba nne enorme quantite de neige , qni , mali^re le dessechement de la terre , par I'effet de I'epoqne avancee de la saison , et de la textnre floconneuse et epanonie de la neige , fondait en tombant ; ce qui n'em- pccha ccpendanl pas qne vers le soir nne couche de six ponces ne convrit la terre; laqnelle coucbe ent ete d'un pied an moins dans tontes antres cir- constances. Henrensement , le retard de la vegetation ponr tons les objets essentiels ne laissait rien a craindre de ce temps bien hors de saison ; qnelqnes fruits a noyan senlement enrent a en sonflVir. On etait loin de s'altendre a tont le bien qne celle qnanlite de neige produisit snr la vegetation. Graces a la jonrnee dn 25 , qni s'econla sons nne donee temperature , la neige disparut en majeure partic;, et, chose bien remarquablc, pins promp- tement en monlagne qn'en plaine , parce qne le snd regnait snperienrement et un leger nord in- ferieurement. Ainsi la terre ne re9ut d'elle qn'un salntaire arrosement; la surface dessechee en avait un si pressant. besoin , qn'elle fut absorbce en entier; car les rnisseaux et les torrens , dont les AGKTCOLE. 55 eaux restercnt claires et limpides , diminucrent loin d'angmenler ; aiissi , on restait frappe d'e- tonnement d'avoir vii, le aS , les pre's , les trefles et les Lies arides et desseches , et de les voir le 26, la on la neige avail disparu, presenter le tapis de la plus riante verdure. Dn 26 mars an 18 avril , il n'est point tombe de pluie ; le temps a ele constarnment sec et d'nne temperature variable , mais plulot froide que chaude , et suvtout vers le i5, oia s'est eleve avec assez de force le ventconnu ici sons lenom de bise d'avril , leqnel , apres quelques jours , tournant au nord-ouest , a amcne une plnie fine passagere avec du gresil dans la plaine, el la Ueige en montagnes jusqu'a leur base. Gelte temperature donna de vives craintes pour la nuit du 18 au 19 ; heureusement le ciel , rest4 convert, preserva de la gelee blancbe. Le ig s'ecoula sous le mcme vent, la meme temperature et le meme ciel. Le 20 , sud superieurement ^ tempdrattire elevee , sous la(juelle la neige nou- velleuienl tombee disparait en entier ; mais le barom^tre , bas et pen mobile , laisse le temps incerlain. En effet, le 2 i et le 22 , pluie soutenue la plus grande partie du jour dans la plaine , et nouvelle neige en montagnes; temperature fioide, nord-ouest , barometre bas. Le ciel toujours cou- vert a garanli de la gelee. Le 3 3, le sud a souffle, a eleve la temperature, 3 S4 CONSTITUTION fait disparaitre la neige, et a soutenii le temps beau et cliaud jusqu'au 29 , qui a amene une abondante pluie tout le jour, de laquelle la terre avait un pressant besoin. Le 3o , vent sud-ouest, chaud, soufElant par violenles ondees, et regnant dans toutes les re'gions. La neige ne se monlra plus que sur les points les plus eleve's des bautes montagnes ; baromelre a bauteur nioyenne. Durant les Irois premiers jours de mai , temps venteux, nuageux et cbaud, Le 4» le vent brusque- inent tourne au nord - ouest, donna de la pluie durant la plus grande partie du jour, avec refroi- dissement remarquable et neige au somraet des montagnes. Depuis le 5 mai jusqu'au i5 , le temps s'est soutenu venteux et inconstant par de frcquentes alternatives de pluie et de beau temps. Le i4a ete remarquable par une pluie d'orage, qui a oc- cupe une grande etendue, et s'est trouvee melee de grele sur plusieurs points. La commune de Saint -Raldopb, placee au pencbant d'une mon- tagne deboisee, a ete sillonnee par des torrens sur ses plus belles proprieles. La meme consti- tution s'est soufenue jusqu'au 4 j"ii'' • le temps toujours venteux et variable , au point que deux jours ne se sont pas ecoides de suite sans pluie ; il en a ete de mcme de la temperature , variant d'un jour a I'aulre de plusieurs degres , elevee par le sud , et abaisse'e par le nord-ouesl, dont AGRICOLE. 55 les alternatives elaient snbites et freqnentes. La mcnie inconstance s'observalt sur Ic haronietre, sans cesse agile par de courtes el freqnentes os- cillations. Le 4 et le 5, le temps s'est eleve par le nord; temperature fraiche et seche, Larometre eleve, tout annonce la fixite dun temps favora- Lle, et que reclamaient imperieusement toules les productions de la terre en souflTiance, ainsi que les travanx retardes et accumules. Cependant le vent , lourne de nouveau au sud , ramena ua temps variable , venteux , nuagPTix et frequem- ment pluvieux jusqu'au 2 5, malgre I'e'levalion du Larometre. 11 suit de la description du printemps, que celte saison s'est ecoulee sous trois periodes Lien dislinctes : la premiere , secbe et froide ; la se- conde , froide et humide ; et la troisieme , tres- irreguliere , mais en general , venteuse , chaude et huniide , surtout vers la fin. Du 2 5 juin au 7 juillet, temps constamment beau et chaud; I'apres-midi du 7, ciel orageux, tonnerres , eclairs, pluie d'averses et partielle prolongee jusque dans la nuit. Du 7 au aS juillet, temps constamment chaud, venteux, nuageux et menacanl; frequenles pluies d'averses par bour- rasques, circonscrites, tantot sur un point, tantot sur un autre , et toujours accompagnees de ton- nerres. Le i5 , un violent orage se forma sur la nionlagne de Grenier , et vint fondre sur une 56 CONSTITUTION paitie des vastes Abimes de Myans et des Mar- ches, et fit asse/ de mal, surtout aux vignes. Du 25 an 5i , nord , temps beau , chaud et serein ; Larometre fixe et pen eleve. Les sept premiers jours d'aout onl ele d'une chaleur accablante ; la frequence des pluies d'orages, des eclairs et des tonnerres n'inflnait pas sensiblemenl sur la tem- perature, tant I'atmosphere etait chargee d'elec- tricite. Ce ne fut que par une pluie constanle , durant la journee du y , que le nord parut un moment; le barometre s'eleva et la temperature s'abaissa. Du lo au 22, la constitution s'est soutenue la meme : pluies frequentes, sud et sud-onest, ciel nuageux, temperature plntot fraiche, barometre a hauteur moyenne, avec frequentes oscillations. Deslors jusq'uau i^'^septembre, le temps est reste beau, chaud et serein, sous I'influence du nord. Du i^"^ au 12 septembre , le temps a ete cons- tamment mauvais , sombre , frais et pluvieux : vent d'est dans la region inferieure , ouest et nord-ouest au-dessus, barometre tres-bas. Dii 12, qui fut le premier beau jour, jusqu'au 3o, le temps s'est soulenu beau, sec et frais les premiers jours, sec et chaud jusqu'a la fin du niois; baro- metre eleve, et franc nord continuel. Le sud s'est montre les deux derniers jours; chute rapide da Larometre; legere pluie I'apres-uiidi du 29. 11 serait difficile d'apprecier toute I'etendue dii^ AGRICOLE. 57 Lien qn'a produit celte suile de beaux jours sur toules les prodticlions agricoles : le raisin, peu avance dans sa maturite, y fit de grands et rapi- des progres ; les pommes de lerre mures et arra- chees ; le maVs recueilli en partie; les premiers Lie's (seigle et fromcnt hutif) confies a la terre » qui, deja Irop dessechee, repoussail le soc. Pour resumer en peu de mots la constitution de lete de i83i, nous dirons que la premiere partie a ete chaude sous le regne constant du sud; latmosphere, surchargee de fluide eieclrique, a ete le theatre de frequens orages , ton jours ter- mines par eclairs, tonnerres et pluies d'averses; que la seconde , qui comprend I'intervalle du 10 aout au 12 seplcmbre, a ete pluvieuse, fraiche et tres-variabie ; et que la troisicme, comprise dans le reste de septembre , a ete belle , riche et fe- conde en resultats avantageux. Les trois premiers jours d'octobre parurent annoncer la pluie , desiree pour continuer les scmailles : barometre bas, ciel convert, vent sud, temps sombre et humide , tout I'indiquait , lors- quc , le 4 » I'ascension du barometre , un leger nord, nn ciel pur et sans nnages, ramenerent le temps au beau, lequel, en eflel, se soutint jusqu'a la nuit du 8 au 9. Ge dernier jour s'ecoula en entier sous une pluie cbaude et abondante , qui produisit les plus heureux effets. Les vendangcs de la plupart do nos bons vignobles e'tant fixc'es 58 CONSTITUTIOrf pour le lOj et le raisin porte a un haut dcgre de matiirite , et desseche en parlie par la tempera- ture chaude et seche depuis le 12 septembre, s'en est Iroiive hiiniecte , raffraichi et gonfle. 11 n'est pas dontenx qu'il n'ait beaucoup gagne en quan- tile et en qualite, vu surlout qu'immediatement aprfis celte pluie, dont la terre s'est trouvee hu- jnectee , menie assez profoudement , a succede rapidement une temperature cbaude et seche par iin ciel pur et serein. Ainsi les vendanges se sont faites sous les conditions les plus favorables ; la chaleur du milieu du jonr se trouvant a 20 degres, le vin a ete rapidement fait ; et si la quantite a ete meme en dessous de la mediocrite, la qualite en sera bonne. D'ailleurs , au g octobre , la terre etait desse- cbee au point que deja on avail suspendu les se- mailles du froment; et h la faveur de la pluie du 9, elles furenl reprises, suivies et terminees sous les conditions les plus favorables a sa prompte germination; ajontons que les ponimes de terre, les mai's , les legumes et les bles noirs , arrives a une bative et heureuse maturile , ont ete re- cueillis dans le meilleur etat possible : de sorte qu'a la faveur d'une si belle parlie de I'anlomne, tons les travaux agricoles , tant en recolte qu'en semailles , ont ete termines de bonne beure et sous les conditions les plus avantageuses. Jusqu'au 3 novembre , le temps s'esl soulenu AGRICOLE. 5g lieau sans variations : temperature donee, fraiclie le matin, abondante en rosee, et chaude le reste du jour ; ciel le plus souvent pur et serein ; ba- rometre haut et fixe , agile seulement par de courtes oscillations produiles par la revolution diurne ; sud au-dessus , et nord leger au-dessous. Les resultats d'une si belle constitution atmos- plierique ne se sont pas bornes a semer et a recueillir heureusement : I'arriere vegetation , epargnee par les gelees blanches hatives, si com- munes a celte epoque de I'annee , favorisce par tout ce qui pouvait I'exciter, a fourni a des patu- lages gras et prolonges, qui ont d'autant epargne les fourrages de I'hiver. En outre , les travaux en reparations , dont I'influence est si grande en bonne econoraie rurale, tels que minages, fosses, transports de terre, plantations d'arbres, etc., ont ete favorises et executes sous les plus beureux auspices. Enfin , au 3 novembre , la canipagne etait encore verte comme au milieu du printenips; les bles couvraient pari out la terre ; les pres et les trefles restaient verdoyans , les arbres conser- vaient leurs feuillages, et les animaux trouvaient encore une abondante pature. Du 5 au 1 5 novembre , le temps a ele cons- tamment sombre, froid et humide; la neige, pour la premiere fois , a blanchi le sommct des mon- tagnes ; les vents ont ete Test inferieurement , le sud-ouest superieuremeut ; le baromctrc, de- 4o CONSTITUTION puis long-temps tres-liant, est tombe 327 ponces. Pluie soutenne la nuit du i5 an 16, et le 16 en grande partie; neige jusqu'a la base des monta- gnes. Jiisqu'au 22 , meme lemps , mcme tempe- rature. Le 18, pluie froide dans la plaine, neige en monlagnes, vent d'est violent le matin, sud- ouest a midi, soleil, chaleur, tonnerres et grele mince sons forme de givre. Ce jour offrit tons les meteores et un ^melange du temps de toutes les saisons. Des le 23, ciel pnr et serein , soleil tout le jour, temperature douce, leger nord au-dessons, sud au-dessus ; le temps a pris des lors I'aspect que Ton observe frequemment sur I'arriere au- tomne, indiquant tonjours un temps fixe et beau pour I'epoque de la saison , et dont voici la des- cription telle que je I'ai observee souvent : baro- metre eleve et fixe sans oscillations bien sensi- Lles , atmosphere calme et sans agitations, tem- perature fraiche et agreable , ciel voile par une voute de niiages eleves , dune forme et d'un as- pect identique sur tons ses points , et dont les bords limitent I'borizon , en tracant une ligne droite et fixe vers le centre de nos montagnes, de mani^re a en couvrir la moitie superieiire. Cetle ligne a constamment cela de particulier , qu'elle est tracee dune maniere uniforme, limite re'gulierement Thorizon et parait comme immo- bile. AGRICOLE. 4r Cette voute nuageuse ainsi disposee , dont I'epaisseur n'est pas grande et laisse la region superieure eclairee par le plus beau soleil , nest qu'un epais brouillard qui dure ordinairement quelques jours, et se dissipe ensuile pour laisser apres lui une suite de beaux jours par lesquels se termine la belle saison. Ce temps s'etablit toujours par un leger vent da nord , presqne insensible , regnant seul dans ratmospbere , pen froid et toujours sec. 11 est tres-favorable i\ la terre , qu'il desseche insensi- blement, et aux travaux de I'arriere-saison. C'est par lui que les dernieres depouilles des arbres se • sechent et se ramassent , que les plantations d'au- tomne s'efifecluent , que \es fosses en tout genre se deblaient, ceux surtoul qui bordent les grandes routes ; encombre's de lontes les boues qui en decoulent pendant I'annee, ils fournissent un gras limon qui , rassemble en pelits tas sur les lieux memes , muri et dessecbe par la gele'e , devient au premier printemps un des meilleurs engrais. Aussi observe- 1- on que dans les com- munes qui se distinguent par une bonne culture, cotte ressource , qui ne parait ricn aux yeux da cultivaleur indolent , est justement appreciee. La les chemins et les petits fosses qui les limi- tent sont nettoyes avec soin par cbaqjie proprie- taire , sur Tetendue du cbemin qui correspond a sa proprielc , se gardant bien d'anliciper sur celle 42 CONSTITUTION de son volsin ; ce melange d'hnmus boueux, de terre e( de crovite gazonnee , est mis en petits tas , et des que les froids de I'hiver I'ont desseche et durci, on I'enleve en masse pour le disseminer dans le champ voisin , pour lequel il devient un engrais d'autant plus precieux qu'il est plus du- rable. Le broxiillard dont le ciel s'etait voile depuis quelques jours de la maniere indiquee ci-dessus , s'est dissemine en s'approcbant de la terre, et s'y est fondu sous la forme d'une legere bruine pen- dant le 26 et le 27. A cette disposition du temps a succede un vent nord-ouest glacial et assez violent, le ciel tou- jours enveloppe de nuages , barometre eleve et toujours montant , et le froid porte a 3 degres jnsqu'au 3 decembre. Alors, vent tourne au sud dans toutes les regions , temperature elevee rapi- dement a i5 degres. Le ciel toujours ombrage de nuages pousses par le vent, barometre a 27 pouces , pluie imminente , qui cependant n'est tombee que le 10, sous una temperature dune chaleur suffoquante. Du 10 au 26 , temps toujours dirige par le vent, humide et chaud. Le 26 , vent tourne au nord , temperature a la glace ; le froid , augmentant progressivement jus- qu'au 5 Janvier i832, s'est balance entre 3 et 4 degres au-dessous de zero; la terre s'est gelee I AGRICOLE. 45 profondement ; le temps, devenn sec et pondienx, a convert les routes de poussiore, et I'hiver s'est decidement montre a I'entree de sa saison. Ensuite de Texpose cpie je viens de faire de la constitution de chaque saison , il est facile den apprecier I'influence sur tons les produits agri- coles. Aussi , bornerai-je ce qu'il me rcsle h dire a ce siijet , a quelques considerations generalcs. L'hiver et le printemps , par leur constitution anomale , generalement froide , liumide . nebu- leuse et neigeuse , ont ete nuisibles aux cereales d'automne, a la vigne et aux fruits de toutes les especes. La chaleur de Tarriere-printemps et de la plus grande partie de lete , conslaniment pro- duite et soutenue par le vent dn sud , toujours enervant et suffoquant, n'a pas ete moins nuisible a la floraison et a la fructification operees sous son regne. L'atmosphere surchargee delectricite, engourdit les proprietes vifales des vegetans comme des animaux ; les eclairs et les tonnerres qui I'embrasent et I'agitent sonvent, determinent enlre elle et la terre ces rapides courans , qui , ayant les plantes pour conducteurs , en alleronl I'organisation , en precipitent la maturite et le dcssechement J et en font avorler les produils , qui des lors s'etiolent , s'atrophient et disparais- sent. Telle est, selon Thaer, la cause de ces ^vanouissemens , de ces sortes d'apoplcxies qui nous enlevent nos froniens au moment mcme delrc rccucillis. 44 CONSTITUTION Qnoi qii'il en soil de la cause , il est de fait que ces deux dernieres annees ce precieux grain a manque dans toutes les localites Lasses, peu de temps avant la moisson. Les grandes intemperies du printemps ayant lenu le raisin en souffrance , il n'a pu resister a lepoque de'cisive de sa fleur ; on I'a vu couler et disparaitre en grande partie, et sans le beau temps de septembre et d'oclobre , non-seulement la re- colle en eut ele comme nulle , la qualite s'en fut trouvee encore bien au-dessous de la mediocre y tandis qu'on pent la ranger parmi les bonnes. Si les cereales d'automne ont generalement man- que , el dans leur quantite et dans leur qualite » si la vigne a peu produit, il n'en est pas de memo des productions du printemps : on pent avancer qu'en plus ou en moins , elles ont en general toutes reussi; la raison s'en trouve dans la nature de la constitution des deux dernieres parties du printemps, de tout I'ete et de la premiere partie de I'automne. En effet, le milieu du printemps iVoid et humide , la fm chaude et humide , ont e'le favorables au developpement et a I'organisa- lion des plantes , considerees comme individus ; car rien n'est plus avantageux a la vegetation lierbacee que I'humidite re'unie a la chaleur. L'ete ayant amend lepoque de leur floraison et de leur fructification , elles se sont favorablemcnt operees sous rinfluence desacbaleur. Aiusi i'orge, AGRICOLE. 45 I'avolne, les pommes de lerre, le mais, les legu- mes , le cbanvre et surtout le hie noir, qni n'est que ce que le fait la premiere partie de I'aulorane, ont parfaitement reussi ; cette annee , tous ces prodiiits sont arrives a une parfaile et nienie lialive maturite , ce qui leur a donne des qualiles superieures a leurs qnalites ordinaires. Les fourrages , soit naturels soit artificiels, ont ete abondans ; les trefles de la premiere annee ont, conlre leur habitude, tous fourni a une coupe assez abondante , vers la fin de septembre. Si je n'ai pas parle des maladies , c'est que , malgre I'irregiilarite des saisons, elles n'ont rien presente de bien remarqnable; je dirai seulement que les fievres intermitlentes sont devenues plus communes , qu'elles se sent propagc'es et repan- dues presque partoul, mcme dans les lieux sees, eleve's et montagnenx , oii elles etaient comme inconnues; qu'elles ont partout ete simples et legitimes, cedant facilement au trailement ordi- naire , niais tres-faciles a revenir. 46 CONSTITUTION TABLEAU Des hauteurs nioyennes du Barometre et du Thermometre a Chambety, pendant I'an- nee i83i. ]N M S des MOIS. Janvier Fevrier Mars. . . . , Avril Mai Juin Juillet Aout Septeiiibre.... Octobre Novembre .... Decenibre . . . . Barometre ^ o", a midi Millimetres Pouc Moyennes dc I'auude. 734. 48 709. 65 737. 60 730. 27 734. 69 757. 55 738. 07 735. 85 736. 93 740. 47 740. 28 737. 40 27 27 27 26 27 27 27 27 27 27 27 27 736. 95 Lignes I 3 2 11 1 59 88 9« 75 69 2. 95 3. 18 2. 20 2. 68 4. 25 4. i6 2. 89 TFIERMOMETR lie Reaumur, Degres. 27 2. 78 — 0°. 3i ■4-3°. 19 + 6°. 43 + 9°- % -\-i2\ 38 -|-i3". 63 -i-i5°. 65 + 14". 95 -f 10°. 55 + 10°. 63 _|_ 5°. 04 -\- 3°. 02 + 8». 74 AGRICOLE. 47 TABLEAU DeS maxima et des minima des hauteurs ha- rometriques a Chamberj- , pendant I'annee i85i. NOMS DES MOIS. Millimet. Pouc Lignes. T I Maximum. Janvier 5 ,»• • j Minimum. T> ' \ Maximum. JeVRIER Ti/i •■ ( Minimum. T,, I Maximum. Mars t.«- • ( Minimum. . ( Maximum. AVRIL j Tiy,- • ( Minimum. « I Maximum. I Minimum . T I Maximum. I Minimum. X ( Maximum. JUILLET ! T.»- I Minimum. , i Maximum. ^^^'T 1 Minimum. o I Maximum. DEPTEMBRE.... ', t.,|- • I Minimum. ^ I Maximum. OCTOBRE 1 VI • I Minimum. TV ( Maximum. JNOVEMBRE . . . . ] TIT- • ( Minimum. Decembre )M^^i>""n^- ( Mmmmm. 746. o5 723. 90 751. 19 728. 3d 743. 55 729. 66 736. 81 720. 38 739. 23 728. 08 743. 07 701. 06 742. 25 732. 01 74 !• i3 728. 47 742. 33 730. 78 746. o5 725. 36 746. 46 729. 55 741. 99 732. 01 27 26 27 26 27 26 27 26 27 26 27 27 27 27 27 26 27 26 27 26 27 26 27 27 6. 72 8. 90 9. 00 10. 87 5. 61 11. 4^ 2. 62 7. 34 3. 70 10. 75 5. 40 o. 08 5. ©4 o. 5o 4. 54 10. 93 5 11 6. 72 9. 55 6. 90 11. 32 4. 92 O. 00 07 95 48 CONSTITUTION AGRICOLE. TABLEAU Des maxima et des minima des hauteurs du Thermometre (c^e Reaumur) , a Chamherj j pendant I'annee i85i. nojms des mois. DEGRES. Janvier \ Fevrier Mars Avril. I Mai JUIN Juillet AOUT Septembre.... Octobre NoVEMBRE Decembre Maximum Minimum Maximum Minimum Maximum Minimum Maximum. . . . . Minimum . . . . . Maximum Minimum Maximum Minimum Maximum Minimum Maximum Minimum Maximum Minimum Maximum Minimuiti Maximum Minimum Maximum Minimum + 6°. 35 - io°. 8o -(- loo. 8o - 6o. 3o H- l5*^. oo - OO. lO ^ i8o. 5o -h 3«. 3o -4- 20"^. + 4°- + 220. -f 220. -h 80. 90 -h 21O. 40 -i- 80. 3o + 17 -4- 3«. + 170. -¥ 40. 20. 00 00 5o So 10 \ 5o 57 5o 00 4- i3°. 00 60 -h 150. 70 — 50. 3o e>€e€€ceeco*€'ee€ee€C€€€ccee€C€€€€cee€)€e€)ee€ee£te'e€€ce€€Cc«e> SUR LES MARAIS EN SJfOlE, C0NSID£RES sous LE rapport nE L'HYGIEJCE ET DE L'AGRICULTURE ; PAR XjES Medecins de tons les temps et Ae toiis les ]ieux ont observe et signale constamment les funesles eflfets dcs eslialaisons niarecageuses sur la sante et sur la constitulion des hoinmes qui s'y tronvent exposes; ils ont eludie avec soin les jnaladies qu'elles enyendrent dime maniere di- recte, et le caracteie grave qu'elles impriment a celles qui se developpent sous leur influence; ils ont appris a les connaitre, et surtont a les com- baltre par le moyen de lecorce preoieuse que nous fournit lAnierique , et dont la decouverte 5o SUR LES MARAIS a plus conserve d'hommes que les guerres de tous les genres n'ont pu en detruire. Reunis aux eco- nomistes et anx agronomes , ils ont appele et excite I'altention et la sollicitude des. gouverne- mens pour rendre a I'agriculture ces immenses et steriles surfaces d'ou enianent les germes qui de'gradent et mutilent les generations qui les ha- hitent ou les environnent. Des milliers d'ecrits et de projets ont ete presentes sur I'imporlanle question du defrichement et de I'assainisscment des marais; partout on a seuti I'utilite et la ne- cessite de cette louable entreprise, partout on y a applaudi; mais la divergence des interets, Tin- difference et les difficultes a vaincre, presentees par les dispositions des localites , ont toujours entrave et retarde Texecution. Cependant , tout en convenant des nuisibles effets des marais sur la sante , a bien voir et a Lien jnger cette importante question , il semble que le jugement porte conlre eux est trop gene- ral et trop absolu. 11 est nombre de circonstances, ainsi que je le prouverai dans le cours de ce Me- moire, qui, en Savoie, meritent d'eta])lir quelque distinction entre ceux a detruire et ceux a con- server. Si j'ai ose prendre ce sujet pour pa3^er a notre Societe le tribut annuel que lui doit chacun de ses Membres , ce n'est pas que je pretende le trailer dans loute son elendue : je n'en ai ni le I EN SAVOIE. 5 1 temps ni les moyens. L'execution cependant en serait facile par la quanlite d'ecrits qtii ont pani sur cette matiere, en medecine, en agriculture, en physique et en chimie, et par tant d'imposan- tes autoritcs qui I'ont appuyee de leur sufTrage : ce qui m'oblige d'avouer que je ne dirai ni n'a- vancerai rien qui n'ait ete dit et avance avant moi ; que le seul merite de mon travail , si Ton veut Lien lui en accorder un, c'est d'en faire Tap- plication a mon pays, pour lequel seul j'ecris. Ce Memoire sera divise en cinq articles : le i",des marais consideres en general, el des causes qui les prodnisent; le 2% des e'manations qui s'en elevent et des diverses opinions sur leur nature; Ic 5", de leur influence sur la sante et du carac- tere qu'clles impriinent aux fievres; le 4'j des moyens propres a en temperer I'influence ; le 5" entin , des marais consideres dans leurs rap- ports avec Tagriculture. On concevra facilement que le nombre et la nature de ces sujets, traites dans touto leur latitude, feraient la maliere d'un ouvragc volumineux, et qu'en voulant les restrein- dre sous la forme et dans le cadre dim Memoire, je dois necessairement me borner a quelques ge- neraliles sur chaque article. SUR LES MARAIS ARTICLE PREMIER. DES MARAIS CONSIDERES EN GENERAL , ET DES CAUSES QUI LES PRODUISENT. On appelle marais, des terrains pins ou moins etendus, spongieux, humldes el le plus souvent converts dean. Thaer les distingue en marais verts , pres marecageux , et en marais a tourbe, marais sLeriles ou marais a hruytres , snr les- quels il ne croit guere que les plantes qui forment la tonrhe, et qui ne sont d'ancnn usage domesti- que. Cette distinction ne saurait s'appliquer a ce pays, oil Ion trouve rarement la tourbe et seule- ment snr quelques points tres-circonscrits. U nous conviendrait mieux de les distingner en marais proprement dits el en pres marecageux; les uns et les autres se trouvent le plus souvent voisins et conligus , et furent tons a I'etat marecageux, a des epoques plus ou moins reculees ; mais I'e- levalion de quelques points du sol par le debor- dement des torrens, sa nature et sa profondenr, qui n'est pas partout la meme , la posilion des sources qui y versent leurs eaux , les obstacles qui s'opposent a leur ecoulement, feronl qu'une portion de prairie sera nn pur marais, tandis que I'aufre ne sera que pres humides ou marecageux. Gelle disposition est tres-commune snr plusieurs EN SAVOIE. ■ 53 points de nos basses et elroites vallces , bornees ou" par des monlagnes , on par des masses d'eau courante, telle que celles dii Rhone, de I'lsere et des torrens divers qui s'ecoulent des hauteurs. J'atlache une grande importance a la distinction que je viens detablir de toutes nos surfaces hn- iiiides, en marais proprement dits et en pre's ma- recageux, parce que c'est sur elle que porte par- ticulierement ce que j'ai a dire dans ce Memoire, ' relativement a la sanle et a lagricullure. Les marais proprement dits ofTrent de grandes et nombreuses differences, dans le fonds qui les constitue, dans la nature et la quantity d'eau qui les abreuve , et dans I'abondance et I'espece de leur produit. Les uns reposent snr un fonds riche et profond , peu aqueux , pcnelre et arrose par des eaux vives et fecondantes, et dont les sources, placees sur leurs bords ou dans leur sein, ne ta- rissent presque jamais entierement. Le gazon de cette espece de marais est epais, gras et touffu, et se couvre de la plus riche vegetation. D'autres consistent dans des mares ou flaques d'eau peu profonde et sfagnanle, du fond de laquelle s'elc- vent des moltes de terre, plus ou moins grosses et elevees , scparees les unes des autres, el que I'eau baigne de toutes parts, saiif que le somnict est le plus sonvent hors de lean et n'en est re- couvert que lorsqu'elle est abondanle. Ces motles sc couvrentde louffes cpaisses de grande careiche> 54 SUR LES MARx\IS qa'on nomme vnlgairement carela , et qui est de tontes les planles qui forment la blache, la raeil- leure pour liliere , qui fait le meilleur engrais , et sur laquelle I'animal se trouve le mieux. Ce genre de marais ne se presente generalement que dans des espaces Lome's, ne recevant leurs eaux que des torrens , des ruisseaux , ou des hauteurs qui les environnent. Ces eaux ne se dissipent que par I'evaporalion , vu qu'elles ne peuvent s'ecou- ler par defaut de penle, et qu'elles renosent sur line couche d'argile impermeable. J'ai vu etendre ces marais par boutures , en abaissant le terrain pour que I'eau s'y dirigeat, et en y plantant des fragmens de mottes de cette careiclie; j'ai vu ces jeunes molles grossir annuellemeut et devenir line bonne blachere. II est une troisieme espece de marais presqne steriles, tres-nuisibles a la sante et les plus diffi- ciles a assainir; on les observe dans les bas-fonds recevant les eaux de tons les points qui les envi- ronnent , et alimenles en outre par des sources profondes d'cau crue et ferrugineuse , nuisible a toule espece de vegetation. Ces marais consistent dans une croute mixte , reposant sur une vase pro- fonde, sorte de fondiiere sur laquelle on ne s'ex- pose pas toujours sans danger ; on peut en effet met Ire en mouvement cette croute , a quelques toises de distance. On ne saurait trop s'imposer de sacrifices et EN SAVOIE. 55 d'effbrts pour dinilnuer ces foyers d'infection, soit par des fosses d'ecouleinent , soit par des tran- chees profondes au pied des hauteurs qui les bordent, et par tous les moyens que I'art du des- sechement et les circonstances locales peuvent perniettre. Ce qu'il y a de ftcheux, c'est que cette espece de marais , par sa position et par sa nature, est la plus difficile a dessecher et a etre portee a un degre de fe'condite meme mediocre. Occupant toujours des bas-fonds, reservoir naturel de toutes Jes eaux des lieux environnans, entrctenu en outre par des sources profondes, le fond, a une grande profondeur , en est plus aqueux que solide, et par )a meme se trouve peu susceptible de desseche- ment , et les Iravaux ne'cessaires pour I'operer exigeraient des frais souvent bien aii-dessus de la valeur du sol. La Savoie, par la meme qu'elle n'est composee que de montagnes et de vallees, dont les mouve- jnens du terrain sont encore tres -varies, doit offrir necessairement , sur plusieurs points , des surfaces marecageuses ; le Rhone , qui la borne a Touest , coulant du nord au midi , est en parlie forme des eaux qui s'ecoulent de ses hautes mon- tagnes. L'Isere et I'Arc , places au sud - est du Duche , sont enlierement formes de celles qui decoulent des montagnes de la Tarentaise et de la Maurieune. Ccs masses d'eau , compose'es de 56 SUR LES MARAIS tons nos torrens, laissent dans les vallees qn'clles' parcourent , soil par leur fillralion , soil par lenr debordement , des plages huniides et marpca- genses. I! est crpendant a observer que s'il ne s'y tronve pas des sources locales et permaneiiles, ces mernes plages sont pour la plupart suscep- tib'ps dune riche cultni'e , ainsi qn'on le voit sur les bords de I'lsere , depuis sa sortie des monla- gnes de la Tarentaise Jnsqu'a son entree dans le dopartement a qui elle donne son nom ; les de- pots de cetle riviere sont tres-productifs. Independamment des fdlrations et des debor- demens des eaiix des torrens et des rivieres, les collmes et les bas-fonds re^oivent des sources dont les reservoirs se trouvent dans les monla- gnes memes. Si, par la disposition des surfaces, ces eaux ne penvent s'ecouler, elles transfornienfc en maniis , toujours dune riche vegetation , les espaces oii piles reposent , snrtout si le fond du sol se compose de couches d'argile quel les ne penvent penelrer. On voit que si la Savoie ne presente pas des inarais dune vasle etendiie, comme on en observe dans un grand nombre de re'gions des dtverses parties du globe , elle doit necessairenient , par la nature de sa forme el de sa structure, en pre- senter quantite de pen d'e'tendue , et dont la plupart se coiivrent annuellement dune belle et abondanle vegetation , et deviennent par la meme EN SAVOTE. 57 pins utiles a ragricultnre que nnisibles a la sante. En parlant des maiais et de la maniere dont ils se foimenf , je ne saurais mieiix faire que de rapporler ici ce qn'en disent les savans atitcurs du Dictionnaire des Sciences medico les (Tome XXX , page 5i8 et suiv.). Celte citation, qnoique longne , s'applique si Lien a notre sujet et siiitont a notre pays , que je ciois convenahle de ne pas I'abreger , dans I'espoir que pent-elre elle fera plus d'impression que ce que celte Societe a deja expose en plusieurs endroits , en s occupant de I'elat deplorable des bois de nos montagnes. « Les eaux qui tombent sur iin terrain quel- Gonque se partagent constamment en trois par- ties : la premiere s'infiltre immediatement dans le sol meme qui la re^oit ; la seeonde , soumise a Taction de I'air et du calorique, s'eleve de nou- veau dans I'atmospbere a Ic'tat de vapeiirs ; la troisieme en fin , obeissant aux lois de la pesan- teur , s'ecoule sur la parlie basse , et a mesure qu'elle chemine, elle forme des courans q»ii cons- liluent les ruisseaux, les livieres , les flcuves qui vont enfin se rendre a la mer. Les mauieres di- verses dont se fail dans nn pays celte distribution des eaux pluvialesja facilite plus ou inoins grande que ce pays presente a biur ecoulemcnt, sont les causes qui rcntrctiennent dans un olal de sres ce que nous venons de dire de la dis- Iriliulion des eaux qui s'ecoulent des montagnes de la Savoie , et se repandent dans ses vallees sous la forme de ruisseaux et de torrens , pour se porter de la dans le Rhone et I'lsere , on con- revra faeilement que ces vallees , sans presenter de grandes surfaces decidement marecageuses , comineon en obsetve de trcs-vasles dans plnsieurs contrees de I'Europe , ainsi que dans les autres parlies dn globe, doivent cependant cffrir un sol gf'neralement hnmide et marecageux en plusiears endroils.C est a cette disposition huniide que doit se rapporler la cause de notre belle et vigoureiise voge'tation , sur latjuelle les secberesses , meme lea plus longues , n'influent jamais defavorable- nient. C'est par cette meme cause que les annees rhaudcs et secbes sont toujours avantageuses a nos recoltes, tandis que les annees a temperature contraire leur sont extremement nuisibles. Car im sol seulement bnmide , charge dune riche vrgelalion, place d'aillcurs sons un zone tcmperee, donne a I'air un degre d'humidite dont les effets sur. la sanle ne sauraicnt sc comparer a ccux ([ue ]>roduit line atmosphere impregnee et saturee des emanations qui s'clevent de ces vastes plaines fangeuses et steriles sur lesquelles darde le soleil EN SAVOIE. 65 d'une bmlanle latitude, ainsi que je le prouverai dans les articles suivans. ARTICLE SECOND. DES EMANATIONS QUI S'ELEVENT DES MARATS , ET DES DIVERSES^ OPINIONS SUR LEUR NATURE. II est prouve et constate par robservalion que le voisinage des marais influe defavorablement sur la sante , soil en I'alterant par des maladies specifiques , soit en imprimant a la constitution des habitans qui les avoisinent un caractere et une teinte de debilite qui tranche d'line maniere frappante avec la constitution male etvigoureuse des habitans d'un sol sec el eleve. Les anciens , corame les modernes , se sont efforces de decouvrir la cause de cette difference, dans I'espoir que , cette cause connue et deter- minee , ils pourraient trouver les moyens propres a la combattre , et en meme temps arriver a la connaissance du traitement specifiquementadapte aux maladies quelle produit. Mais tons ces efTorts et toutes ces recbercbes n'ont en pour re'sultat que des syslemes fondcs sur des opinions plus ou moins bypolbeliques , jusqn'a I'epoque oii la chi- mie moderne , s'emparant de cet objet, jeta sur lui , comme sur tant d'autres branches de la phy- sique des corps , quelques ctincelles de sa vive Jumiere* 64 StJR LES MARAIS Les pieties de ranlirjne paganisme tie man- qnaionJ pas dc lappoiler h la rolcre et a la ven- geance de leiirs dicnx , dont Ic coiirroux ne pou- vail s'aj)ai.ser que par le nonihre et la valenr des vicliines , roii^ine de ces fleaux devaslateurs qui desolaicnt les con trees mareca<,'enses. On en ac- cnsa cnsnile rinflnenee mali^ne de eerlaines constellations on de certains nieteores , dont la rencontre on I'apparition etait tonjonrs jiiiiee d'un sinistre presage. Enfin , quelques allegories niylliologiqiies sembleiaient nous indicpier que les ancicns connaissaient les ctTels des niarais ; qu'ils ont voitln en piesenler les principes sous 1 emblemc de quelques elrcs fantastiques et nial- faisans. Ij'liydre de Lerne terrassce parHercule» le seipent Python mis a inort par ApoUon, pour- raient bien n'elre que les emanations pestilen- lielles qui s'elovcnt de ces vasles suifaces fan- geuses qu'on icncontre surtout dans les climats chauds ou Ic culte de la niylliologie fut honore si long-temps , et ou ces meuies emanations pro- duisent les cfTcts les plus lerrihles. Les autcurs de Tarficle Jllarais , dans le Die- tioniiaire des Sciences medicales , nous ap- prennent que Varron ( De Pie rustica , Lib. i , cap. 12 ) , et avec lui Goluniellc , Palladius et Vitruve , pcnserent que la cause des eO'ets nuisi- Lles des marais sur la sante df'pcndalt de la pre- sence dans lair de pctits inscctcs impercepliblcs, I EN SAVOIE. 65 qui , s'c'levant de la surface dcs lieux marccagcnx, penctrerit clans notre corps par les voics de la respiration , ct prodnisent les maladies les pins funestes. Cette opinion , rcnouvelee plnsicnrs fois et a diverses epoqnes , ne pent pins se sou- tenir anjonrd hni en face des decouvertes de la chimie de nos jonrs. Les tlveories mcdicales fixerent I'opinion de lenrs partisans sur la nature et les effets des efflu- ves marecaj,'cuses. C'est ainsi que les mcidecins cliiniistcs des iG^ et 17"= si<'clcs, ne voyant dans la plnpart des phonomenes des maladies que Tac- tion dcs acides, dos alkalis, dn soufre. etc., n'lie- silcrent pas a attribuer les elTcts des marais sur la sante aux vapeurs salines, alkalincs et sulfiirenses qui s'elcvent de leur surface et se repandent dans I'atmosphere.Le traitement des maladies se pliait nc'cessaircment a I'opinion qu'on se fonnait sur la nature de leur cause : elail-elle presumee acide, les alkalis en devenaient le spc'cifique: la croyait- on alkaline, on avait recours aux acides. IjCS medccins himioristes et solidistes attri- Ijiiaient les maladies prodniles par I'air des ma- rais , a Taction coniLinee de Thiunidite et de la chaleur, et cliacun en expliquait les effets d'apr^s son systeme. Les premiers accusaien I Talmosphcrc cliaudc et liiimide des marais , d'agir primilive- ment stir les fluides de noire economic , en les disposant aux nonibreuses alterations dont ils sont 5 66 SUR LES MARATS snscepllbles. Les antres, au rontiaire, ne voyant dans les maladies que des lesions des solides et de leurs proprietes, n'en trouvaient Ja cause que dans I'aclion d'nn air rarefie par la chaleur et sur- charge d'eau. Malgre la difTerence de lenr sysle- me, ces medecins pouvaient cependant se trouver d'accord sur I'explication des eflfets produits par les emanations des marais. La raison en est que, dans les phenomenes qui caraclerisent la vie, soit dans I'e'tat de sante , soit dans I'etat de maladie , et dont I'observation, I'analyse, la dependance et les rapports constituent la science physiologique et pathologique, on nc saurait isoler Taction des solides et des lluides , et determiner rigoureuse- menl, a priori^ les lesions qui les affeclent primi- livement ou secondairement. En effet, les fluides et les solides ne peuvent ni exister ni se former les uns sans les autres. C'est a Taction reciproque des uns sur les autres que se rapportent la vie et tons les phenomenes qui la specifient. Chacun a sa nature physique et chimique et ses proprietes propres , qui font qu'il est lui et non un autre , mais dont la presence et Taction deviennent ne- cessaiies a Tintegrite et a Texercice des mouve- jnens de toute Teconomie. Si Tordre et Tharmonie des fonctions dans Tetat nalurel sont le resullat immediat d'un equilibre parfait et dune juste proportion entre Taction nmtuelle et reciproque des fluides sur les solides EN SAVOIE. 67 et des solides sur les fluides , pourquoi dans I'e'lat de nialadie la cause existerait-elle tou jours primi- tivement et d'nne maniere exclusive dans les uns plutot que dans les aulres? L'hnmorisme et le so- lidisme exclusifs ne sont point dans la nature; et si j'avais a m'occuper de cctle question, des mil- liers de faits fournis par la physiologic et la pa- ihologie en donneraient la preuve. Mais laissons la font ce qu'ont enfante le fanatisrae, I'ignorance, la fahle el les systeines divers sur I'objel qui nous occupe, pour porter nos recherches sur ce que des sciences plus exactes nous ofTrent de plus pro- bable. Les marais etant des reservoirs oi^i naissent , croissent et perissenl des myriades de vege'taux et d'animaux, dont les deliltus sont tenus en dis- solution par I'eau qui les arrose et les penetre , il s'cnsuit que lorsqu'une evaporation active et prolongee vicnt a les dessecher, il sy developpe line fermentation putride d'aulant plus forte, que la chaleur est plus intense, le dessechement plus complet, et que les nialiercs putrescibles s'y trou- vcnt en plus grande quantite. L'eau vaporise'e emporlc avec elle les elemens des diverses disso- lutions et analyses opere'es dans ces laboratoires fangeux. L'eau elle-nieme s'y decompose en par- tie, et ses principes entrent pour beaucoup dans la foi malion des composes nouveaux , gazenx et volaliles, que la chaleur eleve et repand dans I'at- 68 SUR LES MARAIS mospliere. La masse d'air qui convre les marais J doit done son insalubrite a des prinripes corriip- teurs, fournis par la putrefaction et la decompo- sition des vegelatix et des animaiix qui s'y dissol- vent , et non , comme lont prelendu qnelqnes auteurs, a I'liumidite seule produite par 1 evapo- ration de I'eau. 11 existe des pays tres-humides , sans etre essentiellement marecageux, et dont le sol se couvre annuellementd'une riche vege'tation. Si ces pays se trouvent places sous nne zone tem- peree, qui leur procure successivement des sai- sons chaudes et froidcs, ils ne deviendront jamais le theatre de ces fleaux destructeurs qui desolent habituellement les regions cLaudes et mare'cageu- scs , soumises a des allernatives regulieres et an- nuelles de pluies , on d'inondations et de seche- resses. C'est la que regnenl fre'quemnient la peste, la ficvre jaune et le typhus avec toutes ses nom- Lreuses et graves modifications ; tandis que dans les contrees seulement humides et temperees, on n'.observe que des fievres intermittentes simples et rarement pernicieuses , a moins que quclques causes individnelles on sporadiques n'y disposent les malades. Tel est le cliniat de la basse Savoie, pour leqiiel j ecris , et auquel s'applique tout ce que j'avance dans ce Memoire. S'il est constant et bicn prouve que les miasmes qui s'elevent des marais engendrent nombre de maladies el impri- ment une leinte particuliere et maladive a la com- EN SAVOIE. 69 ploxion de ceux qui y reslcnt exposes; si I'eaii qui les eleve avec elle , en s'evaporant , so Loine a lour servir de vehicule , sans participcr a leurs eflfels , il n'est pas moins vrai de dire que, malgre les recherches et les travaux des physiciens et des chiuiisles, le nombre et la nature de ces miasmes sont encore peu connus. Tons trouvent dans Vint des maiais de I'hydrogene, de I'acide carbonique et de Tazote; quelques-uns , du gaz animoniacal; d'aulres , quelquc chose d huileux et de nature animale ( BerVhoWet , Lecons de I'Ecole nor- male, Tom. v). Alexandre Volta a fait sur le gaz des marais de nombrenses et interessantes expe- riences et observations ( Voyez le precis de ses Lettres sur I' air inJLammable des marais, dans le Tom.Xl^ du Journal de Physique de Rozier). Cc pbysicien vit, pres des lacs Majeur et de Come, qu'it suffisait, pour obtenircet air, d'agiter legerenient- le fond de lean, au-dessus de laquelle il se por- tait en bouillonaant, et ou il elait facile de le recucillir. La diversite des opinions sur la nature de I'air des marais tient a ce que cet air doit necessaire- ment etre tres - compose et tenir en dissolution quelques portions des elemens des divers corps qui s'y decomposcnl. Or, I'liydrogene , le carbone, I'oxigene , le soufre , I'azote , I'ammoniac , etc., sont le terme de I'analyse des substances animales €t vegelales ; pourquoi tons ces principes no s'y yo 5UR LES iMARArs rencontreraient-ils pas dans des proportions va- riees , puisque les corps propres a les fournir sV rencontrent tonjonrs eux-mcmes^ et toujours dans des proportions differentes? L'eau , I'air et la chaleur sont les agens dont se sert la nature pour dissoudre et reduire a leurs ele'mens tous les corps organises qu'a abandonnes la vie. Pour arriver promptenient a ce but , leur action doit etre combinee et reunie a quelques circonstances favorables que preseiilent les niarais a I'epoque des grandes cbaleurs. Tant que l'eau recouvre suffisamment la vase marecageuse, et que rien n'en agite le fond, el lb rcste soumise a une simple evaporation qui , en temperanl la chaleur de I'atmospberej ne lui com- munique pas des ^ualites essentiellernent nuisi- Lles. Mais lorsque l'eau tonte vaporisee laisse a jiu cette vase boueuse , I'air et la chaleur jointe a I'humidife y excilent une fermentation putride tres-complexe, dont les prodnits gazeux, simples on combines, s'elevent dans I'atmosphere et por- tent au loin leurs funestes impressions. Quoique la chimie laisse encore beaucoup a desirer sur la connaissance des miasmes et des gaz qui vicient lair des marais, la medecineclinique, pour alteindre son veritable but a ce snjet , n'en- visage pas cette connaissance comme dune ne- cessile rigoureuse. II lui suffit d'avoir appris, par Tobservalion , le mode d'influence que cet air EN SAVOIE. 71 exeroe snr la sanle , de connaitre parfaitement rhisforiqne de ses efTels et les moyens de Ics combat tie. II en est de ce vice local de I'altnos- pheie conime de tant d'autres vices qui peut-elre lui apparliennent encore, dont la nature et I'ori- gine restent entierement inconnues , et dont la connaissance n'ajouterait rien a celles de leurs effets ni aux ressources que leur oppose la lliera- peulique. Nons ne connaissons pas la cause ma-, terielle qui enfjendre ces epideniies specifiques de petite- vcrole, de roiigcole, de scarlatine, dc coqiieliiche , etc. ; ignorons - nous pour cela la marche et la nature des phenomenes ainsi que de leurs anomalies, propres a chacun de ces vices? et leur traiteinent avec toutes ses modifications ne nous est-il pas connu ? ARTICLE TROISIEME. DE L'INFLUENCE DE L'AIR DES MARAIS SUR LA SAME, ET DU CARACTERE QU'IL IMPRIME AUX FlEVRES QU'IL TRODUIT. 11 n'est pas d'objet en medecine qui ait aulant fixe I'attention des observateurs qne les effets pra- duits par les emanations marecageuses. Depuis Hyppocrate jusqu'a nous, ce point tout a la fois dc pathologic et d'hygiene publique, a ete vu , medite et traile paries auteurs de tons les siecles, de I'autoritc la plus imposaiitc , et dont la con- 72 SUR LF.S MARAIS formile d'opinion doit fendre a tons ]es yenx I'objet dont il s'agit comme line verite demon- tree et incontestable. lis ne se sont point borne's a observer, comme le commvin des hommes, que telle region , d'lin sol marecagcux , niodifiait au pbysiqiie et au moral la complexion de ses habi-' tans, el devenait le theatre des endemics de na- ture plus ou moins grave, mais toujours specifi- ques et detemiinees. lis ont encore porte leur attention sur toutes les circonstances qui peuvent les agraver ou les alle'ger. C'est ainsi que le pro- fesseur Alibert, dans son excellent ouvrage sur les fievres intermitlentes pernicieuses, a analyse toutes ces circonstances , et les a exposees en plusieurs- propositions, sous forme d'apborismes. Les importantes veriles que renferment en peu de mots ces propositions, ui'engagent a les rap- porter ici textuellement. « i''^ Prop. C'est un fait rigoureusement de- rnontre par I'experiencc et I'observation, que les exbalaisons marecagenses influent cminemmcnt sur la naissance et le developpenient des fievres pernicieuses intermitlentes. « 2^ Prop. Les observations les plus autben- tiques ont egalement fait voir que le temps de la nuit , lasaison de Tele et surtout celle de I'au- tomne, favorisent particulierement Taction des va- peurs mare'cageuses, dans la production des fievres pernicieuses interniittentes. EN SAVOIE. 73 « 5® Prop. Les marais sitnes dans les lieux eleves, exposes an nord et balayes par Jes vents, n'exerconl rpi'une influence Idgere sur la naissance et le developpcmcnt des ficvres pernicieuses in- termillcntes. « 4^ Prop. Les marais , Ics lacs , les etangs , etc., contiiLiient moins essenliellenienl a la pro- duction des fievres pernicieuses inlermiltentes , par la qnanlite d'eau qni repose dans lenr inle- rieur, rpie par le depot plus ou moins infect mis en contact avec latmosphcre, apres la retraite ou I'evaporation de ces memcs eaux. « 5* Prop. L'action des vents seconde puis- sammentj dans quclques circonslanceSj rinfltiencft des miasmes marecageux, dans la production des fievres intermittentes pernicieuses. « 6^ Prop. Les pluies qui surviennent dans iin temps treschaud peuvent in/luer sur la pro- duction des fievres inlermiltentes pernicieuses , en degagcant les vapeurs putrides retenues dans le s«in de la lerre durcie. t< y6 Prop. C'est surtoul dans les pays chauds que les terrains marecageux devicnnent nuisihics a la sante de I'homme, et sont favorables an de- veloppement des fievres pernicieuses intermit- tentes. » J'ajouterai , aux maladies plus graves encore , telles que la peste et la fievre jaune , dans qnel- ques - uns desqnels ces horribles flcaux ont levvr berceau et sont cudcmiqucs. 74 SUR LES MARAIS <' 8^ Prop. L'habitnde peut affaiblir jusqu'a im certain point linfliience des emanations mareca- geuses sur I'economie vivante, et les rendre moins efficaces pour la production des fievres intermit- tentes pernicieuses. « 9® Prop. Les rniasmes marccageux produi- senl d'autant mieux les effels qui leur sont pro- pres, que le sysleme vivant a deja ete alTaibli par des causes affaiblissantes anterieures. » Je passe sous silence la io% la 1 1^ et la 12* proposition, comme n'enoncant que des opinions encore hjpolheliqnes par defaut de fails assez nombreux pour etre, comme les autres, reduites en principes. « 1 5^ Prop. La presence des vegetaux vivans dans les lieux infectes par J'air des marais, tem- pere son influence pernicieuse et diminue sou activite dans la production des fievres intermit- tentes pernicieuses. » Toutes ces propositions ne sont que le resultat de fails aulhenliques puises dans les auteurs dont le temoignage et rautorite commandant la plus entiere confiance. Je ne m'arreterai point a les developper : en fait de connaissances naturelles , une verite demontre'e par la constanle observa- tion des fails dont elle n'est que le langage , ne pent que s'obscurcir sous le vague d'un de'velop- pement theorique. Aussi me bornerai-je dans cet article , ainsi que le prescrivent les liuiiles dun EN SAVOIE. 7^ Memoire, a tracer rapidenient le tableau des prin- clpales impressions que produit lair des marais snr le physique et le moral des habitans qui Ics frequentcnt et les avoisinent, et du caractere qn'il imprimc aux maladies febriles qui regnent sous son influence. Hyppocrate , dans son traite De ae.re , aqids et locis , dessine le temperament physique ct moral des habitans du Phase, peuples d'une com- plexion lymphatique , chargee d'un faux embon- point , chez qui les veines sont pen apparentes , les articulations mal dessinees, et peu propres aux exercices du corps et dc I'esprit : Kt corpidenlia valde excedunt , neqiie articuliis iillus, ncqiie vena comparet , luteoqne sunt colore , velut morbo regio detenti.... Sunt etiam ad corporis exercilationem natura segniores. Get observa- teur en attribue avcc raison la cause a rinfluence d'un sol humide et marecageux , dont I'air est habituellemcnt charge d'eau et de brouillards Jam vero de his qui Phasim incolunt. Begio ilia est palustris , calida et aqnosa , iinhribuS" que copiosis et vehenientibus fere semper per^ funditur ; hominesque in paludibus 'vitain de- gunt , et domos ligneas et arundineas in aquis fabrefactas habent Aquas enim bibunt CU" lidas , stagnantesque sole putrefactas , et im^ bribus auclas.... Aer quoque multum caliginO' sus ab aquis sublatus hanc regionem occupat^ 76 SUR LES MARAIS An rapport de tous les observateurs , les habi- tans des pays marecageux portent une pbysiono- mie et une habitude corporelle particulieres, en remarquant cependant qnelqnes differences bien notables entre ceux d'un pays qui, qnoique hii- mide et marecaoeux, se trouve sons nne latitude froide , et dont le sol se couvre d'une riche et abondante vegetation , et ceux dont la contree ^ placee sous une zone bnilante , reste snjette a des alternatives de grandes pluies et de longues et intenses secberesses , ou bien chez qui se pra- tique un mode de culture qui demande succes- sivement le besoin plus ou moins prolonge des eaux stagnantes et da dessechement complet da fond ou elles ont sejourne. Telle est la culture du riz, lei est I'emploi factice et temporaire des etangs dans la Bresse. Les preniiers , ainsi qu'on le remarque chez les habitans des plaines huinides de la HoUande, places sous rinfluence d'une atmosphere humide et sur un sol abondant en fourrage et en trou- peaux, dont le lait et ses produits font partie de leur nourriture, oflfrent, par ce double motif, une complexion graisseuse et lymphatique , avec une predominance remarquable des tissus et des sues Llancs sur les rouges. Dela la bouffissure, la dis- position aux oedematies , un leint blanc et peu colore; dela encore I'atonie des forces musculai' res, qui les rend incapablcsde rcsister long-temps EN SAVOIE. 77 aiix travavi\ penibles,aux privations el aux longues fatigues, et par I'effet de I'infliience dii physique sur le moral, la langueur et I'abatteinent des fa- cultes morales. L"histoire de la Irop memorable retraite de Moscow nous apprend que les Hol- landais qui faisaient partie de I'armee fran9aise , perirent presque tous et des premiers {Diet, des Sciences wed.) Les maladies familieres aux climats de cette nature, sent les maladies des voies urinaires, les rhninatismes , les affections scorbutiques, les en- gorgemens abdominaux, les infiltrations, les hy- dropisies ; et dans I'ordre des fievres , les inter- mittenles simples et sous lous leurs types sont les plus communes. Les habitans des pays marecageux meridionaux et cenx qui vivent au milieu des vases annuclle- ment dessecliees on naturcllement par les clia- leurs de I'ete , on artificiellement en en detour- nant les eaux, recoivent de I'air qu'ils y respirent des impressions bien plus profondes et plus fu- nesles. La Statistique generale de la France , ouvrage precieux, et donl on regrctte la suspen- sion , nous offre les peintures les plus vives des effets produits par les e'manalions des marais et des etangs desseches. L'aufeur de celle du depar- tement de I'Ain, M. de Bossi , prefct , nous en trace le tableau suivant : « Un teint pale et livide , « I'oeil terne et abaltu^ les paupieres engorgees; 78 SUR LES MARATS «t des rides nombreuses sillonnent la figure dans « iin age ou des formes molles el arrondies de- « vraienl senles s'y observer; desepaules etroilCs, V dcs poitrines resserrees , tin con allonge, nne M voix g'ele, nne pean toujonrs seclie ou inondee « par des snenrs debilitanles , nne demarche « lenfe el penible , et tout I'appareil des sonf- « Frances dc I'organe piihnonaire; vieux a trenle M ans , casse ou decrepit a quarante ou a cin- « qnanle, Tel est Ihabitanl de la basse Bresse , vt on dn Donbs , de ce vaste marais cntrecoupe « de qnclques terrains vagnes et de qnelques « sonibres forels. La sante est pour lui un bien « inconnu : ne an milieu des causes d'insalubrile, « il en ressenl de bonne bciire la faneste in- « fluence. L'enjonement de I'enfancej rhilarile «< de la jeunesse s'v observent rarement. Un etat « valetndinaire lient lieu cbez lui de la sante ; « il s'endort au sein des souffrances ; son reveil « est pour la doulein\ Les organes principaux « de la vie interieure sont dans un etat de fai- « blesse habituelle : de la une indifference par- « faite pour les niaux d'autrui et pour les siens « propres. L'babitant de ces tristes contrees « seisible pordre avec une sorle de sloicisme les « etres qui lui sont les plus cbers. » « M. Fodere nous dit que le moral des habi- « tans des pays marecageux suit I'elat du pliysi* « que. liC laboureur li\ice pcniblenient et trisle- EN SAVOIE. 79 « merit son sillon ; le compagnon de ses travaux « Test atissi de sa tristesse ; point de sensibilite ; « on ne rit point sur le berceau de cclui qui nait, tf on ne pleure pas sur le cercueil de celui qui « meurt. » ( Traiie de Med. leg. et d'Ifygienet Palis, i83i , T. v). « Lair que Ion respirait dans le Lassin Pontin, « dit M. de Prony, exer9ait line influence funeste « sur la sante de ses habitans , influence qui « agissait principalement sur le pauvre reduit a c< boire de lean corrompue , et ayant a peine de * quoi apaiser sa faim avec de mauvais alimens. « D'apres des rapports qui nous ont ete faits par « des hommes dignes de foi , un grand nombre « d'habitans du centre des raarais , avant 1777, « avaient les chairs sur la surface du corps telle* « ment rcdemateuses , et le sysleme musculaire « tellement depourvu d'elaslicite , que le doigt « appuye sur les chairs y laissait une impression « qui ne s'effacait qu'apres un espace de temps « sensible. L'atonie generale etait la suite ne- a cessaire d'un pareil etat, et la force vilale avail « si peu d'energie, que les morls subiles elaicnt « la suite d'un travail nn peu force, et arrivaient « meme sans etre provoquecs par des fatigues « extraordinaires. On a trouve sur les chnniins « et dans les champs, des paysans qui semblaient « etre endormis , et qui avaient cesse de vivre. « L'elat actuel du pays a assurement besoin de 8o SUR LES MARAIS « grandes ameliorallons , niais il n'est pas it « beanconp pres aussi desastrenx qu'il I'etait a « I'epoqne dont nous venons de pailer. » (Rap- port siir les marais Ponlins ^ cite dans le Diet, des Scienc. med. , au mot 31 amis. ) Tels sont les efTels des niiasines marecagenx siir le physique et le moral de Ihomme qui vit habituellemenl sous leur influence , que les im- pressions lentes et profondes qu'cn recoit sa constitution, ne lui laissent en quelque sorte que la forme abatavdie et degeneree de son espece , que son habitude corporelle offre tous les carac- leres d'une existence chetive et malheureuse , dont heureusement il ne pent avoir ni I'idee , ni le sentiment , n'ayant pas la conscience d'une autre maniere d'etre. Ne et e'leve sous cette in- fluence , elle le plie , le modifie et le faconne sans qu'il s'en apercoive , et , par une sorte de conjpensation , le rend moins susceptible des maladies endemiques quelquefois graves et meur- Irieres qu'elle engendre lorsqu'elle est renforcee par quelques circonstances agravantes : Qiice ex longo tempore consueta sunt , etsi dtteriora sint , insLietis miniis molestare solent. (Hipp, aphor. 5o. sect. 2. ) Les auteurs ne se sont point homes a etudier les caracteres physiques et moraux qu'im prime a la constitution de ses habitans une atmosphere jnarccageuse ; lis ont encore poile leur attention f EN SAVOIE. 8 1 surla nature des maladies propres a ces localiles qui, depnis la fievre inlermiltente la plus simple, jusrjn'a la pcrnicieuse la plus grave , depuis le thyphus jusqu'a la iievie jaune et la peste , peu- vent se rapporter a cette cause, lafjuelle produira les unes ou les autres selon I'intensite de son action , fortifiee ou atTaiblie par le climat, la sai- son, la quantite ct la nature des emanations, ek autres circonstances accideutelles. Tout ce que j'aiadire a ce siijet est entierement historique et consiste dans des fails recueillis et rapportes par les auleurs de qui je les emprunte. A Tarticle Blarais , les auleurs du Diet, des Scienc. med., Tom. XXX, page 55f), s'espriment ainsi : « Les maladies observees dans les contrees marecageuses peuvent etrc rangees sous deux divisions : les unes sont exemptes de reaction febrile , les autres sont caractcrise'es par I'etat de fievre. Parmi les premieres se rangent quelques diarrbees , des dyssenterics , et dans pbisieurs cas le cbolera-morbus. Les fievres inlcrniiltentes et remiltentes simples, ou pernicieuses , et les fievres dites ataxiques continues , sont les plus remarquables parmi les secondes. Presque toutes ces affections sont en qnebjue sorle endemiqucs dans les pays qui conliennent un grand nonibre de marais , et affectent annuellemcnt tine partie plus ou moins considerable des pcrsonnes qui babilent ccs pays. II est vn^ regie generale qui 6 82 SUR LES MARAIS semble presenter pen d'cxceptions, si meme il en existe : e'est que pins la clialeur atniosplieriqiie est intense, plus les maladies regnantes sont rapides dans leur marclie fieqnemnient niortelle, et s'ac- compajznenl des sj'mptomes varies du troidjle general dii sysleme nervenx. Ainsi ,' si nous exa- minons Ics aflectinns endemiqnes dans les prin- ci pales con trees marecageuses , nous verrons en Hoilande des fievres inlerniitlentes qnartes, tier- ces oil quotidicnnes atteindre un grand nonibie de snjets, niais presenter une niarche assez lente, et laisscr an medecin le temps de les eombaltre. En Hongrie , ces maladies sont deja plus fre'- quemment remittenles , et la dyssenteric dite putride y affecle une plus grande quantile d'in- dividus. En Italie , les fievres prodniles par le voisinagc des marais Pontins, sont accompagnees dapyrexies tres-conrtes , et les symptomes dits ataxiques les compliquent pins sonvent. En Es- pagne , les accidens les pins graves , tels que les voniissemens des inatieres noires, la conlenr jaune de la pean , la violence du delirc , rapprochent les maladies de ces con trees de ccUes des coles de TAfiique on de rAmeii{jne. « « La Sardaigne , renommee par I'insalnbrite de son lerritoire, et qui servait aux Remains de lien de bannisscmcnt ponr les criminels, est presqne annnellement le siege d'une maladie 1 prodnite par les emanations des marais qui la con- ElV SAVOIE. 83 vrent, cl qne les habilans appellent intemperie. Ses principaux symplomes sont une douleur vive a Tepigastre , des nausees , des vomissemcns bl- lienx , le delire , la petilcsse et I'inlermiUence du pouls, la prostration des forces, etc. » (LiND» Essai sur les maladies des Europeens , dans les pnys chaiids. ) « La pesle est endemicfue en Esfypte , et sem- Lle annncllenient produite par les emanations elevees des terrains converts dn linion que la retraite des eanx (\n Nil a mis a decouvert. Cela parait |yonve , i° parce qne ccHe maladie se manifeste conslaniment a Tepoque a laquelle ce limon commence a ctre sonniis a Taction de I'air et du caloriqne ; 2° parce que Tintensile de la maladie est presque tonjours en rapport avcc I'etendue de I'inondation. Ainsi , sur les cotes , celle aiTcction est beauconp plus grave et plus meurtriere que dans le resle do la basse Egypte; et elle diminue d'intensile a mesure que, travel- sanl celle-ci , on s'avance vers la hanle Egypte , dans laquelle elle finit par s'eleindre. « (PuGNET, Memoire sur les fiei'res de mauvais caractere du Levant et des Antilles y Lyon, i8o4') Lind , dans I'ouvrage ])recite , nous apprend que « cliez quelques njalades, la fi^vre etait porlee an plus bant degre de malignite , el ils succom- baient presque sur-le-cbamp , ayanl le corps de coulcur jaunc cl la peau parscnice de tacbes livi- 84 SL'R LES MARArS ties et pourpiees. •>■> Le meme anteiir fait observer que cetle marche rapitle et foiidroyante se faisait d'antant pins remarqiier , que le climat elait plus chaiid , garni de plus de rnarais , ef que les indi- vidus y elaient plus reccmment debarques et sous le regne mcme dcs maladies. II fant remarquer que dans la pliipart de ces climats brulans , les plnies tombent rarement , mais toujours a des epoques fixes ; que , par leur abondance , elles salurent le sol et reniplissent les marais ; que , suivies de longues el intenses clialeurs , les sur- faces se dessccbent et les emanations repandent dans I'atmospbere les germes des maladies ende- jniques propres a ces climats. D'oii il suit qu'il est moins dangereux d'y arriver dans la saison dcs pluies , on immediatement apres , qu'a I'epo- que du dessechenient. AUTICLE QUATRIEME. DES MOYENS PROPRES A TEMPtRER L'INFLUENGE DES EMANATIONS MARECAGEUSES. Ainsi que nous Tavons fait remarquer dans I'article precedent, linfluence des marais sur la saute se mesnre d'apres leur nature, leur ctcn- dne, leur position basse ou elevee, sur le nombre et lespccc des vents auxquels ils sont exposes , sur le dcgrc de temperature du climat oil ils se EN SAVOIE. ^5 trouvent, siir le nombre et la marchc dcs saisons qui Iiii sont propres, et enfin snr toutes les dis- positions locales. Plus les marais ont d'etendue , plus ils sont bourbenx et sleriles , plus ils sont bas, enfonces et exposes anx vents du snd et sud- ouest , plus le climat est chaud et souniis a des alternatives dc pkiics et de clialeurs longues et soutenues, plus leur dessechenient est coraplet; plus alors leurs efFets sont fiinestes et redoulables. Cast sous de scniblables conditions qu'on voit se developper ces fleaux meurliiers , la pesle , la fievre janne , le terrible typbus et les fievres per- nicieuscs sous tous leurs types et sous toutes leurs formes. Si, an contraire, le climat est froid ou tempere; si dcs bivers plus ou moins rij^'oureux occupent regnlieremont la parlie de I'annce qui leur est marquee; si les pluics y sont communes au point que le dessocbement ne puisse s'operer complc- temcnt; si le sol est fertile et se couvre annuel- leraent d'une belle vegetation; si les arbres y sont cominuns , beaux et conservent long- temps la verdure de leurs feuillages ; si les vents y sont frequens et varies; si enfin le pays se compose de montagnes, de collines et de vallees, linfluence des marais , dans im tel pays et sous de telles conditions, n'aura jamais pour rcsultat ces ende- mies ou ces epidemics devastatrices qui s'obser- veut si frequenxmcnt sous les conditions conlrai- 86 srn les t^tap.ais res. Ce pays, tel que je le suppose, et folle qne paralt eti'e la Savoie , a laqiielle s'appliqiie cet ecrit , qnel que soit le noniI)re de scs surfaces marecagenses, doit plutot etre envisage, sous le rapport de sa salnbrite, ronime nn pays humide, et non comnne nn pays essentiellenient mareca- geux. Anssi n'y voit-on regner , dans la saison du desscchcment des marais, que des fievres in- termitlentes , sous tons lenrs types, n»ais tonjours simples. Les pernicieuses s'y observent rarenient et loujours d'une mnniere sporadiqne, car on Ics rencontte loin des marais, comme dans leur voi- sinage. Ces fievres memes deviendiaicnt pen com- munes, si , par leur condition , leur tenue et leur regime , les habitans de la campagne ne se dis- posaient a les conlracter. L'observation nons montre tons les jours que les families aisees qui se tiennent bicn sous tons les rapports, et dont le corps n'est afTaibli ni par des pi'ivalions, ni par des travaux corporels epui- sans , reslent a I'abri des (icvres, au milieu d'une pauvre population assaillie par ellcs. On concoit, en effet, que la saison des fievres interniillentes etant la saison des travaux penibles de I'agricul- ture, le corps du pauvre paysan arrose de sueurs du matin jusqu'an soir, n'usant que de nourrifure grossicre , pea substantielle , de laquelle memo il manque souvent: prive de vin, et n'ayant pour etancher sa soif que de I'eau, quelquefois mem© / EN SAVOIE. 87 de manvaise qnalite , il ne pent conserver assez d'energie vitale pour lesister a I'action des niias- nies qui I'environnent an champ comme dans sa chanmiere ; car la encore , le repos liii devient souvent funeste : sa cal)ane oiiverle h tons les vents , environnee de fumier et de boiubicrs , lair, par le repos de la niiit, si favorable a la produc- tion des fievres, vient pendant le soinmeil libre- ment exercer sur lui toule sa facheuse influence. Parnii les inoyens propres a modcrer les effets des emanations marecageuses , je placerai au pre- mier rang Taction des planfes et des arbres; en second lieu, le soin de tenir les marais dans un elat d'humidite permanente, autant que possible, soil en s'opposant a leur eooulement, soil en y conduisant les eaux qui peuvent y elre dirigees; en troisienie lieu, la precaution de ne les faucher qu'apres les grandes cbaleurs passe'es; et en qua- trieme lieu enfin, de n'y jamais laisser paitre les animaux , surtout pendant la saison des fievres , qui est celle de leur dessechement. 1° Personne n'ignore aujourd'hui les salutaires efTcts que produit sur ratmosplicre une riche ve- getation. En de'composant I'eau, elle s'empare de I'bydrogcne et laisse degager I'oxigcne ; elle en fait autant sur I'acide carboniquc; elle relienl le carbone et rcnvoie le gaz qui le tenait a I'etat d'acide. Ces elfets sont d'aulant plus prononces que la vegclaliou clle-meme est plus male ct vi- 88 SUR LES MARAIS gourense, et la chaleur el la Imuiore pins intenses. Ces verites sont mises dans tout leur jour par les experiences des savans qui se sont occnpes de ce point de physiologic vegelale. Le yjrofesseur Ali- Lert ( Traite des fievres intermittentes perni- cieiises , Paris, 1809), expose ainsi sa treizieme proposition : « La presence des vegetaiix vivans, w etc. » ( Voyez ci-devant, art. 3*^, pag. 74)* Le physicien Changenx (^Journal de Phrsiijue de I'Abbe Rozier, Tom. 7 ) , remarque que I'opi- nion sur I'utilile des plantations d'arLres pour retahlir la salubrite de lalmosphere, est fort an- eienne en Asia et snrtout chez les Persans , qui, dans cctte viie, eullivent des aiLies et speciale- jnent des plataues aux environs et au milieu de leurs villes. Sons combicn de rapports cette pra- tique ne nous serait-elle pas utile! Que d'espaces perdus et dont on retirerail le double avantage de rassainir Tair et de nous fournir du bois pour nos besoins I Les peupliers de differentes especes, les saules, les aulnes et autres bois ten- dres qui aiment un sol humide el croissenl rapi- demenl, dissemincs sur nos marais, reinpUraient parfaitenient ce double but. J'observerai qu'il est facheux qu'on ait abandonne la culture du peu- plier ordinaire , qu'on cultivait seul avant qu'on connut celui dit ^Italic. Get arbre devient gros el grand; il s'enracine aisenienl dans les graviers des bofds de nos loriensj; il leur oppose une forte k ElV SAVOIE. 89 Larriere. Son feivnierin s'assujettit a des coupes regleeSj de trois en trois, ou de rjuatre en qnatre ans , a la scve d'aulonine ; les plancons servenfc d'echalas et de tntcnrs; les pclites branches ou s'attaclienl les feuilles , se metlenl en petits fa- gots ou fascines, qu'on laisse secher sur place, en les dressanl en faisceaus; les moutons sent tres- friands de la feuille; elle fait partie de leur nour- rilure en beancoup d'endroits pendant I'hiver; on leur jetle ces fascines , aprcs en avoir lache la ligature; Lientot elles sont dcpouillces complcte- nient , et le Lois entretient Ic fever du paysan. M. Cassan , cite par le docteur Aliberl (ouvrage precite) , observe que les marais sont peu perni- cieux dans les Antilles, tant qw'ils sont converts par des bois touflfus qui empechent I'acces du soleil. Les voisins n'en eprouvent alors d'autrcs inconveniens que celui qui resulte ordinairemcnt du voisinage dun air extrcmement biimide. Mais lorsqu'on abat et qu'on met le terrain en contact irnmediat avec les rayons solaires, des fievres per- nicieuscs dans lesquelles I'abondance et Texalta- tion de la bile paraissenl jouer le principal role, desolent alors toutes les habitations environnan- tes, et font perir le plus grand nombre des mal- heureux qui ont travaille au dcfrichement. Lancisi, dans son ouvrage De noociis paludum effluK'iis , insiste sur lulilile des plantations , comme moyen propve u rendre lalmosphere des 90 SUR LES MARAIS niarais moins pernirlouse. Mais de tons ceux qui, depuis la chiinie pneiimatique , se sont occnpe's de celte branclie de la physique vegelale, Sene- Lier, de Geneve, est sans donfe celui qui a pousse Je plus loin ses reclierchescxperimcntales, comme on peut s'en convaincre par la lecture du 3^ vo- lume de sa Physiologie vcgetale. 11 a prouve jusqu'a levidence que les planfes rassainissaient I'air , en incorporant a leur propre substance et a celle de leurs produils, les principes corrup- teurs de latmosphere , et en lui rendant, a leur place, I'oxigene, dont on connalt toule linipor- tance sur la vie animale. Boisons done nos niarais, la chose est facile; les fosses qui les environnent et les separent des proprietc's en culture , on d'aulre nature, ceux qui servent d'ecoulement aux eaux qui les abreiivent, ceux qui en divisent et distinguent les propricle's individuelles, et qui tons forment des buttes, dans lesquelles le saule, la verne, le peuplier , etc., croissent avec tant de rapidite , fourniraient assez d'espace pour les plantations de ce genre; on pojirrait nieme les disseminer sur leur surface , en choisissant les points les plus eleves , on en formant cette elevation par I'addition d'un peu de terre gazonnee, sur laquelle se ferait la plan- tation. On trouverait la les echalas de nos vignes, les perches de nos treilles, le bois de nos innom- Lrables clotures qii'exige le morcelleinent des EN SAVOIR. 91 proprlc'tes , et qne bientot on ne ponrra plus se procurer, vu le depnuillement de nos niontaijnes et la destruction des forcts, soit comniw isles soil parliculieres. Qu'on ne pense pas que cette transformation de nos marais en demi-forets, nuisit ?i lenrs pro- duits habituels ; ils n'en deviendraient , a mon avis, que plus abondans. Les plantes aqualiques redoulent la clialeur et la secheresse ; lonibre qu'elles recevraient Icur conserverait rhumidite et la fraicheur ; I'evaporation ne serait Jamais complete, et I'air, loin de se charger de dangc- reuses emanations, n'en recevrait qu'un surcroit de proprietes bienfaisantes. 2*^ 11 est reconnii que les marais n'exercent Jeur funeste influence sur la sante qne dans les sai- sons seches et cbaudes ; lorsque I'eau qui les arroso etant plus on moins complctement evaporee, leur vase reste a nu et exposee aux rayons du soleil. La 4* proposition du professenr Alibort confirniecetle verite, qu'il appuye encore de n ombre de faits, et enfre autres de celui rapporte par Senac ( Z^e nat. febri. reco?id., lib. i^, cap. 'j,fol. S/j ^t 55). Get auteur parlo dune ville environne'e d'un lac vaste et profond qui reccvail, depuis 40 ans, toules les immondiccs des maisons et des rues. Tant que ces maticres pulrefiees reslcrent cachees dans le sein de I'eau, il n'en resulla aucun mal; mais lorsque, par leur accroisscmcnt ct la dia«- g2 SUR LES MARAIS nution respective des eanx, elles fiirent en contact avec I'air , une fievre terrible se nianifesta. Ses ravages fiuent si grands, qii'il perit, a cette epo- qne , pres de deux mille personnes, tandis qn'au- paravant il n'en mourait a peu pres qne quatre cents par an. On diininuerr,it done la qnantite des emana- tions marecageiises, on adoncirait leur malignite et la rigaeur de leurs eflTets , en employant les nioyens propres a conserver lean a leur stjrface. Ces nioyens restent subordonnes anx dispositions locales : les plantations dont j'ai parle, des cliaus- sees qu'on ouvrirait et fernierait a volonte , des fosses de derivation qui y ameneraient des eaux etrangeres, etc., ne seraient pas a negliger toutes les fois qu'on pourrait s'en procurer I'avantage. S'* On fauche habituellement les marais pen- dant la premiere quinzaine du mois d'aout.epoque des plus fortes cbaleurs dans ce climat; et aussi- tot , par le plus deplorable de tons les abus , les troupeaux de toutes especes y sont conduits a la pature. En modifiant le premier usage, et en in- terdisant lotalement le second, il est certain qu'on remedierait en grande partie aux efFets at- tribues aux marais, et qu'on en augmenterait con- siderablement le produit. Qu'on se represente en eflet toute Taction de la chaleur solaire , a cette epoque de I'annee , sur ces surfaces fangeuses cnlierement depouillees; elle y excilcra rapide-. EN SAVOIE. 95 mcnl line grande fermenlation pulride , dont les produits gazeux et deleleres infecteronl I'atmos- phere paiiout ou ils se dissemineroiit; cette fer- mentation ne se bornera pas a la surface , elle s'etendra plus ou moins profondement , selon I'iatcnsite de Ja chaleur et le degre du desseche-; ment. Si la sc'cheresse est forte et prolongee , I'evaporalion sera portee au point que la super- ficie se durcira et deviendra une croute capable de nioderer les emanations. Mais si ^ dans cet elat de choses , on y abandonne des troupeaux vagabonds, cette croute etant rompue sur tons les points, la bone petrie et agitc'e par un pieti- nement continnel , laissera de'gager des effluves de miasmes, d'autant plus abondans quelle aura ete plus foulee et plus agilee par le parcours : 5t moveantiirpaludosce oqiu€, gravius inficiiintur hacputredinevicinaloca. (Senac , opere et lib. c/f.). Volta, cite par le docleur Alibert, dans son Traile. des fiivres intermittentes peniicieiises ^ page 287, raconte qu'il creusail rapidement plu- sieurs irons pres les uns des autres sur les marais du Lac Majeur, et qu'il en approchait une cban- delle allumee; cetait, dit-il, un spectacle mer- veilleux de voir la flamme courir et se propager successivenient de I'un a I'autre , tantot nieme s'elever a la fois de cbacun d'eux. Volta a donne le nom d'air itiJUunuiahle not if des marais a cc gaz, du, le plus ordinairement, a la deconipo- 94 SUR LES MARAIS silion des vegetaux et des animaiix melt's et ma* ceres dans la vase; lequel se dislingne des antres airs ii>riaii)niaL!es , natiirels on faoUces, par son. odeiir particuliere , qui est facilenient reconnue par les cliimisles accoutumes a inanipuler sur les divers gaz ; par la couleur de sa flainnie, qui est dun bel azur; enfjn, par la lenteur avec laqnelle y d"«owf. De ces pres, les uns ne se composent que d'une mince croute de terre vegetale gazonnee , repo- sant sur des couches d'argile pure , compacle et impermeable ; ce qui fait qu'en temps pluvieux I'eau , ne pouvant se porter profondement , s'ar- rete sur leur surface et les inonde , tandis que , en temps sec et cliaud, ils se dessechent rapido- ment et se fendent de toutes parts. Leur produit est si mesquin , que souvent il ne paye pas les frais de sa rc'colte. L'existence de ces mauvais pres , dont on a doja, dopuis quelques annees, commence le de- frichement , fait encore la honte de notre agri- culture et indique ses progres lents et tardifs. Avaut de les meltre en culture , il sera bon do Io6 SUR LES MARAIS sondcr la profondenr de la coiiche d'arglle qui se trouve sous la couche de terre vegoJale. II arrive sonvent qu'on trouve plnsieurs lames argileuses separees les unes des antrcs par des couches d'autres terres plus propres a la ve'getafion. Dans cette circonstance , apres avoir bien egoutte et assaini le terrain par les fosses necessaires , un minage propre a bien melanger ces diverses es- p^ces de terres , joint a qnelques engrais , assu- rera un degre de focondite propre a dedommager des frais que necessitera I'operation. Si, an con- traire , le banc argileux sur lequel repose le gazon etait epais et profond , le defrichement serait moins profitable ; ce ne serait qua force d'engrais, de travail, ou par le melange d'autres terres , qu'on parviendrait a y porter un degre de fertilife. 11 est d'autres pres d'aout qtii reposent sur un fond sablonneux , plus trailables que ceus dont je viens de parler , et dont la sterilite n'est due qu'au defaut d'arrosement. Ces pres , moins ste- riles que les precedens , prosperent lorsque les annees sont pluvieuses , et produisent peii dans les annees contraires. La plupart des pres de la plaine du Bourget sont de ce genre ; leur mise en culture sera un bien toutes les fois qu'on ne pourra pas leur donner un arrosement favorable; mais lorsqu'on pourra le leur procurer , elle de- viendra un raal, vu que le produit u I'elal de pres EN SAVOIE. 107 arroses sera plus que double et de meilleure qua- lile. La grande consommation des fourrages de ce genre , le besoin qu'oii en eprouve , le liaut prix aiiquel ils s'elevent, la modicite des frais que deniande leur culture , leur moindre casualile , assurent a ces proprieles une rente bien plus cer- taine et plus elevee. C'est a cette verite, a laquclle se ratlache une Lranche impoi tante d'utilite publique , que I'an- cienne Sociele, dile du Canal, dut sa creation. Cbargee de diriger sur les prairies du Bourget et de Bissy les eleinens dune grande feconditc, en y distribuant les eaux de I'Albane , cette Com- pagnie recut d'importantes concessions royales , tant dans rinlerol de I'entroprise, que dans celui des entrepreneurs. Mais , comme tant d'autres , cette trop noml>reuse association succomba sous les vices de son administration. Ces memes tra- vaux repris aujourd'hui par MM. de Monlbel et Dnpont, promettcnt les plus beureux re'sullals. Les eaux de I'Albane , en Iraversant la ville dans nombre de canaux , s'engraisscnt et s'enri- cbissent de tout ce qu'il y a de plus fecondant ; au lieu de se perdre et d'arriver sans utilite au lac du Bourget , elles vont repandre la vie sur d'arides graviers et des gazons dcsseches. Les avantages qu'on pent rctirer d'une distribution reguliere el metbodique de ces eaux, sont inap- preciables , dans I'inlerct tant public que parti- 108 SUR LES MARAIS culler; et au lieu de porter plus loin les defriclie* mens, on devrait les restreindre et les limiter a tous les points qui ne sont pas susceplibles de recevoir le hienfait de I'arrosement. Malgre I'utilite bien majeure et bien rcconnue de celte entreprise , il s'eleve cependant contre elle un parti d'opposition qui I'accuse particulie- rement de porter atteinte a la sanle des habitans de cette vallee, et de les exposer aux fievres, en repandant dans Talmosphere les principes mare- cageux qui les developpent. Ami de mon pays et de tout ce qui I'interesse, je profile de I'occasion qui m'amene a parler de I'entreprise des MM. Dupont et de Montbel, pour faire connaitre ma pensee sur cette allegation exageree, pour ne pas dire quelque chose de plus. Un arrosement melhodique et regulier, fait en temps convenable, ne fut jamais, soit en physio- logic vegetale, soit en principes d'hygiene, con- sidere comme nuisible, surtout un arrosement par irrigation, lei que lest celui des MM. de Mont- Lei et Dupont. Les eaux dont ils disposent sont trop precieuses, et en quelque temps de I'annee, surtout pendant les chaleurs, d'une quantite trop inferieure a I'etendue des surfaces h arroser, pour qu'ils ne dirigent pas leurs travaux de maniere a n'en point perdre, et a ne pas les laisser stagnan- les, autant a leur prejudice qu'a celui du sol sur lequel elles reposeraient. Le principal canal, les EN SAVOIE. 109 cnnanx secondaires , les raies , les ouvertures , et les rigoles d'irrigation , tons places sur des ni- veaux bien pris et correspondans d'nne maniere exacle a tons les conduits d'ecoulement , main- tiennent I'eau dans un inovivement continuel et Ini permettent de se repandre de proche en pro- che, jusqu'a ce qne le sol et la vegetation Talent aLsorbee en enlier. Thaer, Tom. IH , pag. 199 > s'exprime ainsi : <.< L'irrigation a lieu en automne, « en hiver et au printemps, pour linioner et en- « graisser les terres ; mais on pent aussi la con- « tinuer depuls que la vegetation s'est mise en « activite, et quoiqne les planles soient grandies, « aussi souvent et aussi long-temps que la tem- « perature et la nature du sol et des plantes le « demandent. Qneiquefois on continue Tirriga- « tion la nuit meme qui precede le jour on Ton « doit faucber, afin de donner plus de fraicbeur o a I'berbe. Cbaqtie nuit qui succede a un jour « tres-cbaud et dessecbant, on ranime I'berbe a « I'aide d'un arroscment, au moyen duquel elle « tire le plus grand avantage de la cbaleur da « jour suivant ; tandis que sur les terrains qui « ne jouissent pas de cet arroscment, les plantes « se fanent et se dessecbent. C'esl seulenient a. « I'aide de ce genre d'arrosement que le culliva- « teur pent se soustraire aux defaveurs de la tem- « perature et du climat ; car, par ce nioven , il « remedie aux mauvais elTets des nulls froldes et no SUR LES MAR ATS « dcs blanches j^elees, ainsi qii'anx inronvpniens « de la secheresse. Comme, par I'irrigation , lean « est dans iin mouvement continnel , cette eati « ne peut pas y provoqner la putrefaction, ni « occasionner des miasmes , comme c'esl le cas « des eatix stagnantes dans les temps chauds », Non-seuJement Teaii courante ne sanrait repan- dre dans I'atmosphere des principes nuisibles a la sante, I'ean meme qui croiipit, pourvn qu'elle recouvre conslamment sa vase, ne liii communi- que qu'un degre d'hnmidite proportionne a son evaporation. Ainsi que nous I'avons prouve dans Ic cours de ce Memoire, et d'apres les autorites les plus respectables , c'est du fond de ces eaux cronpissantes , oh s'accumnlent les debris des substances animales et vegetales , qui, exposes a I'air et a la clialeur, par la relraite des eaux, en- trent en fermentation , que s'elevent ces emana- tions deieteres qui infectent latmospbere et por- tent au loin les germes des maladies les plus graves. Nous dirons plus : une cau fecondante rcpandue par irrigation sur une surface , par la meme qu'elle y vivifie et active la vegetation , loin de vicier I'air, lui communique au conlraire des qualites bienfaisantes. La physiologic vegetale nous apprend que les vegetans epurent I'atmos- phere des substances gazeuses conlraires a I'ani^ mal , el y versent abondamment celle qui lui convient , et cela d autant mieux que leur vege- tation sera phis vigoureuse. EN SAVOIE. ITT L'ngriculture , dans tous les paj's , et snrtout dans les pays chauds, puise dans I'art des irriga- tions nne de ses pins fecondes ressonrces. Nonibre de contrees deviendraient d'arides deserts, sans cot art. utile qui y porte la vie. « A I'aide des ar- « rosemens , nous dit encore Thaer ( ouvrage « prcclte), nous nous rendons en quelque fa^on « independans de la tempc'rature , et nous pre- « venous ses defaveurs a plus d'un egard; car, « par leur nioyen, nous pouvons nous passer de « pluie pendant long-temps , comme le prouve « la fecondile des terrains arroses sous le climat « sec de I'ltalie, ou quelqnefois, en qnatre mois, « il ne tombe pas une goutte de pluie , et sou- « vent pas meme de rosee. » De tout ce que je viens d'avancer dans ce Me- nioire, je conclus, I '* Que les vallees de la basse Savoie offrent pen de marais proprement dits d'une grande sur- face et d'une parfaite sfdrilite; qu'il y en a un grand nombre liniites a de peliles; que tons sent gone'ralemcnt brrbeux et ferliles; que ces marais, jadis plus etendiis, se retrecissent peu a pen par I'elevalion du sol, et laissent, en se recuiant, des pros marecagenx de peu de produit, sur lesqnels I'agricultnre s'etend chaque jour avec succes, et doit y etre encouragce. 2° Que les marais de la Savoie sont une de- pendance necessaire des mouvemens varies de sa IT2 SUR LES MARAIS surface, dn nombre de ses monlagnes et dn conrs des torrens , fleiives et rivieres , formes par les eanx qui en decoulenl , et que par la nieme le dessechement de tons devient aussi impossible que nuisible a I'agricultnre. 5'^ Que les emanations qui s'elevent des sur- faces des marais de la Savoie , trouvcnt dans la nature de son climat les moyens les plus propres a en lemperer I'influence sur la sanle. En effet , la longueur des hivers, qui se prolongent souvent sur nne partie des deux saisons qui les limitent, ]a frequence des pluies , le nombre et la Constance des vents qui y maintiennent lair dans un mou- vement continuel, la vigueur de la vegetation en lont genre, inoderent les effets de ces emanations, et ne leur laissent que le pouvoir de developper quelques fievres inlermitlentes simples, dans cer- taines localites seulement. 4° Que pour attenuer encore cette influence, il faut boiser les marais, autant que possible, ne les faucher qn'apres les grandes cbaleurs et a Jeur parfaite maturite, y interdire severement le parcours et la vaine pature dans toule saison, ou tout au moins pendant I'automne , et de plus , que la chasse n'y soil tolcree qu'apres le fauchage. 5'^ Que le defricbement ne doit atteindre que les pres marecageux , vulgairement dits d'aniit , qu'on ne fauche qu'une fois vers la fin de I'ete , qui produisent peu de fourrage et encore de tres- EN SAVOIE. 1 I 5 mediocre quallle , qui n'est , pour ainsi dire , ni foin ni Llache. D'ailleurs , la culture s'est deja empare'e de la plupart de ces surfaces sleriles, et s'y etend chaque jour de plus en plus. On doit le porter encore sur ces plaines mare- cageuses qui reunissent les conditions d'un desse- chement facile et complet, qui produisent peu, dont le fond liche et peu vaseux s'est eleve peu a peu par des depots d'alluvion , qui ne doit sa sterilite qu'a des eaux crues et ferrugineuses, et qui , bicn egouttees et bien travaillees , promet- tent d'abondantes recoltes en tous genres. Tels sont les marais deja signales du f^ii^ier et de Chignin. Ces dcfricheniens trouveront cepen- dant de fortes oppositions, basees principalement sur le droit de parcours qu'aneanlirait la culture. 6° Enfin , ne pouvant que generaliser dans un ecrit de la nature de celui-ci sur la question dont il s'agit, je pense qu'il serait utile, avant de determiner le dess^chement dun marais en par- t^ ticulier , d'avoir sur ce marais un rapport tres- detaille , fait par un gcomctre hydraulicien , un. niedecin et des agriculteurs - pratiques instruits. C'esl a ces trois sciences reunies qu'il appartient de tout voir, de tout peser et dc decider en ma- liercs parcilles. 8 ecce€ccc«i€cc«€ee>e39993393i>909»>3cx)9 PRECIS DE TOPOGILiPHIE MEDICALE SCR LA VALLEE QUI S'fiTEN'D DE CIIAMBliRY AU LAC DU BOUROET, ET PAliTlGULlEREMENT SUR LA COMMUNE DE LA MOTTE-SERVOLEX) LU DAMS L\ SEANCE DU 6 AVRIL 1833. Cum quis ad urbem sibi ignotam pervenerit, liuiic ejus silum considcrare oporlet, qno- modo et ad ventos et ad solis orlum jaceat. Hipp. , De aere , aquis et locis. Cap. \ , pag. 3. IjES honnes topographies medicales furent dans tous les temps considerees comnie des flambeaux propres a eclairer et a dinger les etudes medica- les dont la clinique est le terme et le complement; on plutot elles furent jugees devoir faire parties inlegranles et essenficlles de ces memes etudes. C'est par ce genre de connaissances que le medeciii doit ouvrir sa carriere dans \g& lieux on il se des- tine a rcpandie les bienfaits de son art. L'homme I i PRECIS DE TOPOGRAPHIE MEDICALE. Il5 se tiiodifie au physique el au moral sous rinfluence de lout ce qui renloure; son organisation- en re- coil de si profondes empreinlcs, qu'elles arrivent jusqu'a ses faculles inlcllecluelles el morales, et inarquenl de leur cachet tout ce qui le conslilue, sa sanle, ses maladies, ses penchans, ses verlus, ses vices, etc. En ouvrant le livrc de I'auleur de I'epigraphe ci-dessus , les premieres lignes nous apprennent tout ce que peuvent sur la nalure de I'homme, sur ses moeurs et ses affections diverses, J'air et les caux qui I'environnent , les regions qu'il habile : Quas a)ires anihienlis aeris , aqiiarum , et regionum , ad naturam hominis immutandam , jnores formandos tt offtctns concitandos haheat. Or, Thomme physiologique- ment ainsi faconne par tout ce qui I'environne, offrira necessairement, dans I'ordre des maladies qui lui seront propres, des nuances, des caracte- res et une marche qui lieront I'elat de maladie a I'etat de sanle, et imposeront au medecin la ne- cessite de remonler aux sources premieres de cet enchainement, et d'j puiserles regies fondamen- lales de sa conduite. Mais, dira-l-on , la topographic medicale d'une simple commune rurale ne pent offrir qu'un snjet maigre et resserre comme elle. Cependant, sans parler de quclques grandes questions que je mft verrai force d'aborder, et dont I'inleret ne se li- luite pas sur I'elroile surface dune commune , il se Il6 PRECIS presente ici un probleme dont chacun demandc la solution, ou la donne a sa inaniere, et qui ne pent se resoudre que par la recherche, le deve- loppement et renchainemenl de tonles les causes qui concourent a produire des effets et des phe- nomenes en opposition formelle; et dans ce chaos de causes et d'efifets, chercher a les demeler et a. les elasser scion leurs degres d'influence , sans autre inleret de ma part que celui de la verite et du hien public : tels sont les motifs qui m'ont determine et guide dans raes recherches. Que ces memes motifs pre'occupent a leur tonr cenx qui s'intcressent au hien de la commune de la Motte- Servolex , et qui voudront hien me lire. Le probleme dont il s'agit est le suivant : La commune de la Motte-Servolex, I'une des plus vastes, des plus belles et des plus peuplees de la basse Savoie, fut toujours reputee, comme elle Test encore aujourd'hui, une des plus riches en produits ruraux , et fixa dans tous les temps I'ambition des capitalistes et des pioprietaires. Cette commune J vue aujourd'hui dans la masse de sa population agi-icole , est la plus pauvre, la plus chelive , la plus maladive , et par la meme la plus malheureuse de toute la vallee. G'est a chercher et a reconnaitre les raisons de ce contrasts frappant, que je consacre ce Me- luoiie, reuferme dans quelques chapitres. Fixe a Chanibery depuis trexile-quutre ans, je puis dire DE TOPOGRAPHIE MEDICALE. 1 17 ejnc, pendant les qninze premieres annees de ma pratique, j'elais le seiil nie'decin de cctte com- mune. Jeune et aclif alors , il ne se passait pas de semaine que je n'y fisse quelqnes visites. An mois de mars 1818, je fas attache, comme me'- decin , au service de I'hospice cree par M. le Marquis de Costa, en faveur des malades pauvres de cette commune et de cclle de St-Sulpice, et dirige par qualre soeurs de I'ordre de St- Joseph , sous I'obligation d'y faire, a jour el a hcure fixes , au moins une visite par semaine. Je puis done , mieux que tout autre, avoir une parfaite connais- sance de cette commune , etablir des e'poques comparatives de son etat sanitaire , et apprecier les veritables causes des changemens defavorables sous ce rapport, survenus depuis quelques annees., et qui paraissent aller en croissant. H8 PRECIS CHAPITRE PREMIER. QUFJ,QT'ES rONSinER.VTIONS GfiNERALES SUR LA VALT.^E COMPRISE DE CHAMBERY JUSQU'AU LAC DU BOURGET. La vallee dont je mo propose de tracer les princlpanx caracleres, est limilee an sud-est par la ville de Chambery, les jardins et les chenevieres qui I'environnent ; au nord-ouest, par le lac dii Bonrget; au nord-est, par les roches de Lemenc et par le mont Nivolet, auquel ils s'ado3^sent; et a I'onest, par la monta«,'ne d'Epine, depnis la route d'Algiiebellette jnsqu'au Bourget. Get espace ainsi limitc presente uue surface quadrilalere d'environ deux lieues carrees. La disposition de toute celte surface , ses incgalites en forme de coteaiix , de collines et de plaine, nous pcrmellent de la divi- ser en trois parties bicn distinctcs, une cenfrale et deux laterales. La premiere, plaine assez unifar- me, est generalement counue sous le nom gene- rique de plaine ou de prairie da Bourget. C'est au milieu d'elle que serpenle I'impetueux torrent de VAisse, forme de trois torrens reunis, I'Aisse proprement dite , I'Albane , dont la jonclion se fait a leur entree dnns la ville, et I'Hierc, qui se joint a eux a un quart d'heure d'elle. Des deux parlies laterales, Tune au nord est formee par le coteau de Ste - Ombre el de Voglans , I'autre a DE TOrOGRArHIE MEDICALE. Iig I'oiiest formee par le coteau dc Chamoux , le plateau de Servolex ct la coUine dii Tremhloy. Plnsieurs communes se partagent la plaine el les coleaux qui la limitcnt. D'un cote se trouvent Bissy, St-Sulpice, la Molte-Servolex et le Bour- get ; et de I'autre , une partie de Lemenc , Ste- Ombre, Sonnaz, Voglans et une partie du Vivier. Les habitations occupent partout les collines; on ne trouve dans la plaine que le bameau de Vil- larcher, place an centre de la vallee, et quelques hameaux occupant les parties cullivees de la plaine, soit de Bissy, soit de la Motte. Celte vallee , I'une des plus basses de la Savole , n'est elevec au - dessus du niveau de la mer que de 126 loises (i). Si Ton se livre a quelques con- siderations geologiques a son egard, on ne peut s'empecber de penser que le temps en a fait la conquete par la relraite insensible des eaux, dont toulindiquequ'ellc futbaulementsid)mergee, ades epoques reculees , ou le Rhone el le lac du Bourgct confondus arrivaient an lieu nieme qu'occiipe la ville de Chambery : ces indices sont quelques ves- tiges d'anciennes routes observes aux penchans des montagnes , et bien au-dessus des vallees ; les subs- tances dont se composent les coteaux et les points culminans, lels que le sable fossile, melange de (1) V. Ic Mcmoire de M. Raymond, Vol, III de la Soc- Roy. Acad, de Savoic. 120 PRECIS caillonx roules, et les diverses carrieres de lignite ; la retraite progressive, quoique lente, des eaux dii lac du Bourget, qui, dans moins de cinqnante ans, se sont reculees de qnelques centaines de toises ; I'etat entierement marecageux oii se trouvait celle plaine, jiisqu'aux porles de la ville, dont les jar- dins et les chenevieres faisaient encore partie, il y a nioins de cinqnante ans , et qui aujourd'liui en font rornemenl et la richesse. Cetle plaine, jusqu'en lyyijepoque de la for- mation de I'ancienne Societe du Canal ^ etait en- core tout entiere dans un etal vraiment sauvage. Des bois , des paturages et des marais en occu- paient toute la surface. Les premiers travaux operes sur elle furent ceux de la Conipagnie, qui scntit fort Lien que, pour obtenir les succes de sa vaste entreprise, elle devait commencer par un desse- chement sans defrichement , en fournissant aux eaux de grandes voies d'ecoulement ; ce qu'elle obtint par les nombreux et vastes canaux dont elle sillonna celte plaine , dans la direction du iTiidi an nord , et qui, en meme temps qu'ils en egouttaient la surface , etaient encore destines a y conduire les eaux fecondanles de I'Albane , dont les utiles depots devaient I'egaliser, I'elever et la couvrir de la plus ricbe vegetation. Vingt-deux mille toises de canaux ou fosses furent prali([uees sur cetle vaste plaine, tons destines a remplir le double but que je viens de signaler. Trente ans BE TOPOGRAPHIE MEDIC ALE. 121 d'arrosemcnt dune ean cViargee des pins riches depots, en elevant et nivelant la surface dii sol, J conslitnorent nnc croute vegelale anssi epaisse que feronde, laqnelle a rendu si fertilcs les vastes defi iclieniens qui s'v sont operes des lors et s'elen- denl encore chaqne jonr. Ce fluent done les premiers travaux de la So- ciete dii Canal qui repandirenl sur cetle vallee les premiers germes de fecondite , et la lirerent de I'etat sauvage ou elle se tronvait depnis la retraite des eaux qui durent la couvrir d'abord et la sub- merger. Si Tine tradition vnlgaire pouvait servir de preuve , je rapporterais la suivante a I'appui de I'opinion que j'eniets sur I'etat primitif de cetle vallee : lelymologie du mot la Mottf, que porte la vasle commune de ce nom , se lirerait du point eleve en forme de bulle , sur lequel se tronvent aujourd hui I'eglise et le presbylcre. Celte eleva- tion, placoe au centre de la vallee, se montra la premiere a la retraite des eaux et fut, dit-on, appelee la 3Iotte. La supposition que je viens de faire sur I'etat primitif de la vallee du Bourgct, m'anlorise a en etablir une autre ^ur la cause qui I'a dessecbce. Le Rhone roule ses eaux non loin du lac du Bour- gct, qui s'y dogorge par le canal de Savicre. Oa sait que, lorsque ce fleuve est tros-enfle, il fait reflucr les eaux du lac j usque tres-avant dans la t22 PRECIS prairie. Ce fait bien reconnu se montre anjour- d'hui moins souvent qn'antrefois. Quelle pent ea etre la cause? Je crois la trouver dans les profon- des erosions prodiiifes par les eaux du Rhone, en s'engoufTrant entre les rochers escarpcs de Pierre^ C hd tel surFra^nce, et de Che^'ru snr Savoie, oil dies ont un coiirs rapide el impetueux. Ces deux monlagnes que separe le lit Ires-resserre du fleuve, sur la rive gauche dnquel se tronve la belle route d'Yenne a la Balme, praliquee clans le roc meme en plusieurs endroils , semblent n'en avoir fait qu'une dans des temps recules, corame lindiquent leur forme , leur nature et la direction de leurs bancs. L'obstacle qu'elles presentaient au cours du fleuve en faisaient rcfluer les eaux au loin, de maniere que le bassin d'Yenne, les marais de la Chautagne, le lac du Bourget et la vallee de ce nom en etaient submerges. Un savant ingenieur qui a parcouru plusieurs fois la ligne du Rhone sur ces parages, pretend que le lit primitif de ce fleuve elait entre Machura etSt-Didier, au noid de Pierre - Ghatel , sur une large depression ea forme de col , que presente ce coteau ; qu'on y observe encore anjourd'hui des traces bien mar- quees de cet antique passage. Quoi qu'il en soil de celle opinion , il est certain que c'cst par la trouee que se sont faite les eaux du Rhone sous Pierre - Ghatel , que les yalle'es susnomniees se sont dessccliees. DE TOPOGRAPHIE MEDICALE. 125 Cc qui n'est pns une simple supposition sur la veritable cause du reculcment proi^ressif el bien sensible dii lac dn Bonrgel, I'elevation et I'allon- gemont dc la vallde qui y aboulit , ce sont les depots que le torrent de I'Aisse y amene cbaque annee, pour ne pas dire cbaque jour; si Ton vent sen former une juste idee, ilsuffitde jeterles veux sur remboncbure de cet impetueux torrent dans le lac : on y observe en petit ce que Ton voit en grand a lemboucbure des grands fleuves dans Ics difTerentes mers , de verita])les deltas qu'on voit s'agrandir avec le temps. Ce fait est si sensible aux yeux de lout le nionde , qu'on pent avancer sans exage'ralion que les eaux du lac du Bourget se sont retire'es de pliisieurs centaincs de toises depuis cin(pinn1e ans. II est naturel d'ailleurs que cclte retraite dcvienne dc plus en plus evidcnte dans im pays compose d'etroitcs vallees et de bailies niontagnes tres-rapprccbees, comme cellcs quilimitentlebassindeCbamberv,surtout lorsque ces monfagnes cntierement deboisees et privees de leinenveloppe terreusc, ne retiennent rien, n'ab- sorbent rien, et rejctlent sur la plaine non-scule- ment tout ce qui tombe sur leurs flancs denudes, niais encore les debris de leur surface rocailleuse alleree par tous les elemcns reunis. Tel est enfin le sort de nos etroites vallees, de nos torrens, de nos bas-fonds, de nos lacs el de nos marais, qu'il faut qu'ils devienncnt le reservoir do tout ce qui 124 PRECIS s'echappc de nos montaj^nes, mcme des detritus de leur sqnelette decharne, et que la consequence naturelle dn coiirs d'un etat de clioses pareil , est relevation des unes, rencombrement, le depla- cement et le comblement de^ autres, de maniere a faire voir, par des alterrissemens successifs, s'e- lever nos vallees, disparaitre nos marais, coniLler nos lacs et divaguer nos torrens ; le lac du Bourget disparaitra avec le conrs des siecles , el la vallee du Bourget s'etendra jusqu'aux rives de la Chau- tagne. Les deux coteaux qui limilent a Test et a I'ouest, I'etroite valle'e dont je viens de parler, atlestent, comme je I'ai deja dit, par tout ce qui les cons- titue, que les eaux les ont submerges. Le premier, adosse au mont Nivolet par les rochers de Le- menc , s'etend sans interruption jusqu'auVivier, et se trouve separe de la montagne par une large et profonde intersection qui recoil Inutes les eaux qui s'en ecoulent, en les dirigeant du cote d'Aix, apres avoir forme les marais de Montagny et du Vivier. Le second n'est point continu comme le pre- mier ; il est forme par trois coteaux separes par des espaces de grandeur differente : d'abord celui du haul Bissy , Chalot et Chamoux, qui separe cette commnne de celle de St-Sulpice et dune partie de celle de la Motte, par de profonds ra- vins oil aboutissent toutes les eaux qui s'ccoulent I DE TOPOGRAPKIE MEDICALE. 125 de la montagne el de loiites les collines subja- centes, el dont la reunion forme le torrent appele Nan Bruyant, qui traverse, sons le pont de la Motte, I'ancienne route de Chanibery au Bourget, el va se jeter dans I'Aisse a une petite distance de la. Depuis rextremite nord du hant coteau de Cliamonx, qui se termine au pont de la Villette sur la route de I'Epine, jusqu'au plateau de Ser- volex, espace d'environ demi-lieue, la monlagne s'unit a la plaine par une pente de demi-lieue d'e- tendue, et toutes les eaux qui s'en echappent, se jetlent dans la plaine el directement sur les raa- rais de Servolex. Le plateau de Servolex est un large mamelon, de forme arrondie, environne de toutes parts d'eau et de marais; il n'est separe du coteau du TrcniLley que par une profonde e'chan- crure a fond marecageux, sur laquelle est le pont de la Cole - Chevrier , pour I'ancienne route du Bourget, qui, par reffel de son cliangemcnt, n'est plus (pi'nne route commvmale mal entrelenue. Sous ce pont passent toutes les eaux qui s'ecou- Icnt des collines de Barby et du Noiraj, dont tout le fouds humide et marecageux repose sur un gres tendre , vulgairement nomme mollasse , et vonl encore se jeter sur i'extremile nord du marais de Servolex. Le coteau du Trembley , long dune forte demi- 126 PR]£crs lieue , est separe de la monfagne a laquelle il semble s'adosser, par une profonde intersection , dirijreant du sud au nord toules les eaux vers le Boiuget, pour se joindie a I'Aisse, a peu de dis- tance du lac. Des sites divers composant la parlie du bassin de Chambcry depuis la ville jnsqu'au lac du Bour- get, resulle un ensemble offrant I'aspeet le plus piltoresque , le plus beau et le plus ricbe : Ics nombreux points de vue qu'il presentc deroulent parlout aux yeux du spectateur les tableaux les plus varies , ou se peignent a la fois toutes les beautes et toute la fecondile de la nature. La d'irnmenses prairies, la pinpart fecondecs paries eaux de I'Albane, dont les herbes touffues et ele- vees emoussent la faux deux fois Ian, et fournis- sent encore durant rautonine les plus gras palu- rages, dont la propriete fecondante est telle qu'en moins d'un an on voit, sous leur influence , les plus arides graviers se metaniorpboser en gazons verts et touflTus; ailleurs, des champs couverts de niais , de l.''gumes et de pommes de terre ; ici , des'bordures de peupliers, de saules el de vernes; sur quelqnes points s'observent encore des traces de I'origine de ce bassin , par des espaces resserres d'un sol boneiix et niarecageux , et non sans fe- condite dans son genre , lesquels se retrecissent de plus en plus, et dont le temps, mieux que la main de rhomme, fera pleinc justice. Telle est la DE TOPOGRAPHIE MEDICALE. 127 peinlure de la partie essenliellenient plalne de cetle belle vallee. Si Ton parcourt les collines et les coteanx qui la boident et lerabellissent , la scene change et offre aux regards nombred'objets nouveaux et d'un interet non moins majeur : le noyer , le chatai- gnier et le cbeue s'y elevent avec loute la beaute de leur forme gigantesque; les champs se couvrent de toutes les cereales et de toutes les productions propres au climat ; les vignes hautes soutenues parl'erable, plantees en ligne ou en quinconce, liercent la rente du sol qu'elles recouvrent. La qualite du vin en est mediocre, il est vrai, mais il n'en trouve pas moins ses debouches , et n'en est pas moins une grande ressource , tant pour le proprie'laire que pour le fermier. Le beau lac du Bourget qui la lermine au nord-ouest, ne se borne pas a I'embellir : les tables d'Aix, durant la saison des* eaux, et celles de Charabcry, pendant toute I'annee , se fournlssent des riches peches qui s'y font de toutes les especes de poissons d'eau douce les plus delicates. 128 PRECIS CHAPITRE 11. DESCRIPTION TOPOGRAPHIQUE DE L.\ COMMUNE DE LA MOTTE-SEKVOLEX. Ainsi que je I'ai annonce, la commune de la Motte-Servolex est seule I'objet de ce Memoire. J'ai propose a son sujet nn pioLleme, je vais lacher de le resondre. Si j'ai jete un coup d'oeil sur toule la vallce donl elle forme une grande partie , et s'il ni'arrive den parler encore, c'est que I'une et I'autre partagent la nicme origine , out subi les memes revolutions, reslent et resteront toujours sous les memes influences, en bonne comme e» mauvaise part. La Motte-Servolex, I'une des communes rura- les les plus vastes et les plus peuplees du Dncbe, s'etend du sud au nord , depuis les confins de celles de Bissy et de St - Sulpice , aux portes du Bourget; du levant au coucliant, depuis les limi- tes de celles de Sle- Ombre el dc Voglans. jus- qu'a celles de Nance, de Novalaise et de Meyrieux, avec lesqnelles elle partage la montagne d'Epine qui les separe d'elle. La surface qui la compose offre un espace a peu pres quadrilateral d environ deux lieues de diametre, sur huit lieues de tour. La disposition el la diversite de son sol permet- tent de la diviser d'abord en deux parlies , I'une DE TOPOGRAPHIE MEDICALE. 129 liaJjifee et Tanlre deserte. Celle-ci , toiite mon- tagnc , en forme environ la moilie'. La pre- miere, couverte de nombreux villages, commence au pied mcine de la montagne, sur la penle de laquelle se trouvent encore qtielques chanmieres. La portion habitee pent se partager en deux par- ties egales , une en plaine et I'antre en colline. Cette derniere se divise verlicalement en qn.atre seclions, separees par autant de profonds ravins nommes erases ou combes , dans lesqnels se reii- iiissenl toutcs les eatix , pour se porter dans la plaine, et donl les fiancs sont converts d'arbres et de bois ; a ces eaiix se joignent encore celles qui s'echappent de pareils ravins qui sillonnen!: dans le mcnie sens la commune de St - Sulpice. Les intervalles qui separent ces combes sont oc- ciipes par des terres arables, dune grande ferti- lile, et toutes garnies de treillcs ou hautins en bois vif. Toutes les habitations occupant celle agreable colline , placees sur un sol sec et eleve, directement au levant, jouissent de tons les avan- tayes attaches a de semblables localites : I'air, les eaux, les fruits, les legumes, enfin toutes les pro- ductions y sont de bonne qualite , si Ion en excepte le vin , dont la qualite est assez conriue pour m'exemplcr d'en parler. La portion en plaine est la parlie dc cctte com- mune qui f^it I'objet principal de ce Menioire, en egard aux graves consideialions qui s'y rattacheiit. l5o PRECIS Elle est d'abord la plus popnleuse; sauf la plaine des Champagnes, le plateau de Servolex ef le co- teau du Trembley , tout le reste n'est qu'un sol Las , humide , occupe par des marais , des pres marecageux, appeles pres d'aoiit, parce qu'on ne Ics fauche qu'alors , et par iiii grand nombre dc defricbemens de date recenle , lesqucls s'etendent cbaque annee. La pbipart des hameanx n'ont que des eaux de puils tres-insaUibrcs. C'est sur elles quo se versent les eaux qu'y atuenent tons les ra- vins qui sillonncnt la commune de St Sulpiceet celle de la Molte, du cote du sod et du coucbant. Si nous !a considerons du cote du nord et du le- vant , nous la trouverons limilee par le lit de I'Aisse, torrent dont j'ai dcja parle, dont je pai-- lerai encore sonvent, et dont les frequens debor- demens converlissenf en lac tout ce qui i'entoure. Cependant, cetle parlie de la commune n'en est pas moins fertile, surtout dans les annees cbaudes et seobes. Les cereales y sont moins communes el moins profilables; mais en revanche, les pro- ductions sarclees du printeraps , et particidiere- mcnt le mais,y prosperent; toules les terres seches ct arables sont couvertes de treilles ou vignes haules, de noyers sur leius confins el sur le bord des cheniins; cellos qui sont humides produisent le saule, le peiiplier et la vern'e, ombrageant le bold des fosses , des routes et des cours d'eau fj^u'on y rencontre a cbaque pas. La Icintc de DE TOPOGRAPHIE Ml^DICALE. i3l verdure que presente encore toule cette sm-nicc, iorsqiie de longnes et Lrulantcs secheresses ont lout flctri et desseche partout ailleurs , ofTre \m lableaii qui tranche dime maniere remarquable, el indique la profonde linmidite' du sol. La connnune de la Molte-Servolex jouit de la favorable influence du levant, qu'elle re^oit d'une maniere directe. Les vents qui lui sonl propres , sont parliculierement le nord, le nord-ouest, le sud et le sud-est, dans la direction desquels elle est placee. La montagne d'Epine semblerait de- voir I'abriler du souflle impe'tueux du sud-ouesl^ que nous eprouvons rarement, raais toujours par violentes onde'es ; cependant lorsqu'il souffle, il s'y fliit vivement scnlir, en s'engouffVant entre les rochers de Couz et le passage d'Aiguebellette ; I'air en sort avec une incroyable impeluosile, et exerce dc grands ravages sur les communes de Vimines, de Sl-Sulpice et de la Molte. Pour completer la slalistique de la commune de la Molte- Servolex, je transcris ici la note que m'a fouinie son respectable Pasteur. 102 PRECIS (a) MARIAGES , NAISSANCES ET DECES de la paroisse de la Motte-Sen'olex depiiis 1 82 1 jusqu'en i83i , siir une population de 5337 pendant I'annee , et de 35i7 pendant les vacances. ANNEES. MARIAGES. NAISSANCES. DECKS. I 82 I 19 109 57 1822 20 122 76 1825 21 124 57 1824 28 114 59 1825 i5 I I I ii3 1826 14 i3o 72 1827 25 1 10 75 1828 2G 123 1 10 1829 2S 140 127 i85o 22 118 94 i85i 2G I 12 75 Tolaux.... 141 i3i5 9i5 Moyciiiies lie 10 aiinees. 1 4 1 7 1 i3i 1/2 91 1/3 Les naissances surpassent les deces de 400 , donl le dixieme est 40. (b) L'imposilion cadastiale de celte commnne est de 7971 liv. iS s. 11 d.; les revenus commu- DE TOPOGRAPHIE IMEDIOALE. 1^ naux sont de i^S livres 60 cent. , d'apres ]e role des accnsalaires; il y existe encore nn role d'oclroi sur les cabaretiers , les vendcurs de liqiiides , comme ean-de-vie , cafe et biere, et banc de bou- cherie, montant a 287 liv. (d) Celte commune est le chef-lieu d'nn Tri- bunal de Mandement. Elle possede , sur la cote de Chevricr et de Servolex , de riches carrieres de lignite, q\ii servent a alimenter une fabrique de tuiles el de briques etabiie tout pres, et nom- Lre de fourneaux el de foyers a Chambery. M. le Marquis de Cosfa y a onvert, en i8i8, un asilc de charitc, ou les malades pauvres recoivent tons les secours; cet etablissement, dirige par quatre soeurs de St-Joseph, ofTre encore a toutes les jeunes filles une source prccieuse d'instruclioii solide et d'uliles occupations. l54 ' PRECIS CHAPITRE III. £tat sanitatke et de pauvrete: d'une grande partie de la POPULATION AGRICOLE DE LA COMMUNE DE LA MOTTE-SERVO- LEX ; CAUSES DIVERSES QUI Y COOPERENT ; ERREUR DE NE L'AT- TRIDUER QU'AUNE SEULE; IMPOSSIBILITE, INUTILITE ET DAN- GER DE TENTER DE LA DETRUIRE. I. ToTit ce que je vicns de dire de la valle'e depnis Chamberv an Bonrget , et en particnlier de la commune de la Molte-Servolex, qui en fait «ne grande parlie, annonce un pays riche et fe- cond, qui semblerait devoir erivironner ses habi- tans dun certain degre de prospdrite'. II en est cependant tout autrement; car, on peut le dire, il est pen de communes dont la population agri- cole soit , en general , si nial partagee , tant du cote de I'aisance que de la sante. C'est la lout le sujet du proLleme propose au commencement de ce Mcmoire et dont je cherche la solution. II. II est vrai que le sol de la commune de la Motle est riche et fecond en productions de tout genre , et que cette commune a toujours passe pour une des plus produclives. Sur quels fonde- mens reposent done les differences qu'elle pre- sente dans le double rapport sous lequel je Ten- visage? Quant a celui des maladies, il est palpable, ainsi que je le developperai dans pen. II n'en est pas de mtme de celui de la misere ; il tient a des DE TOPOGRAPHIE MEDICALE. 1 55 circonstances qui , pour ctre moins sensi]>les et moins apparenles, n'en sont pas moins bicn recl- les el Lien positives. Ce n'est que par amour pour la veiite et pour I'humanilo que je vais sou- lever le voile qui les enveloppe ; guide par un principe de justice et tlequile , sans adulation , comme sans ofTenses pour personne, j'arriverai a la principale source du nial , ct je prouveiai que celle source est aussi funeste a cetix qui I'ouvrcnt el I'agrandissent cliaque jour,qu'aux malheiu'enx qui 5onl forces de s'y soumettre , sous peine de mourir de fliim. III. 11 est encore vral que Telat sanitaire d'unc grande partie de cette belle commune, c'est-a-dirc de toute sa partie basse, qu'environne nombre do sources d'insalubrite, contribue a la misere qu'e- prouve une grande quanlile de families pendant une partie dc I'annce (i). L'bomme qui ne vit chaque jour que du produit du travail de ses mains , prive de cette ressource , est bientot re- duita I'extreme du besoin. La maladie et la pan- vrele se renforcenl mutuellemenl el s'agravent I'une par I'aulre. Dans ce cercle de souflVances et de denumens, le physique et le moral, faibles et sans rcssort , no laissent d'aulres ressources aux inalheureux que celle de la pitie qii'ils inspirent. (1) Dans la note rpjo m'a donnec M. h Cure, il dit ffiie le nombre des i'aiuillcs pauvres de sa paroisse est de \'d9,. 1 36 PRECIS On pent dire des liaLitans de la parlie basse rJe la commune de la Motte, ce que disait Hippocrate de eenx du Phase : Sunt eliam ad corporis exer- citatioiies naliird segniores , lahores non ferenies , ac iit plurimiini pravi animi (i). « Le » moral des habitans des pays n\arecageux suit » I'etal physique : le laboiireur trace pcniblement » et Iristemenl son sillon; point de sensibilile; » on nc v'xl point sur le berceau de celui qui » nait, on ne pleure pas sur le cercueil de celui J) qui meurt (2) i>. L'homme poursuivi par les deux plus cruels ennemis de son existence , la maladie et la mi- sere, degrade et abrnti, ne conserve pins de son ctre que la forme : son corps sans force se refuse an travail et au mouvcment; son ame sans energie n'a plus de projct a mediter, ni dc determination a suivre, et sa Irisle existence ne lui laisse plus que le sen li men I de la plus grossiere brutalite. IV. Si j'ai fait , en peu de mots , la part de I'inflnence que les maladies exercent sur la mi- sere , il me reste h faire celle de cette derniere sur les maladies, parliculierement les endemiques, qui ont leur source dans la nature de lair et les dispositions locales. (1) Hipp., De acre, nqitis ct locis. (2) FoBERE, Traite de Mcclecine legale ct d'Hygi^ne . Paris, 1813, t. V. DE TOPOGBAPHTE MEDICALE. l5j ' La vie n'est. qn'unc lutle permancnte cnire Ics forces el les proprie'tc's cpii la constituent, cl Tac- tion des pnissanres exterieures qui les mettent en jeu: ou, en d'auties termes, elle n'est que Je principe de reaction centre le piinclpe d'action exerce sur elle par tout ce qui I'enfoure. Ainsi que nous I'apprend Bicliat (i) , « II y a abondance » de vie dans I'enfance, parce que la reaction » surpasse Taction. L'adulte voit Tequilibre s eta- » blir entre elles, et par la meme cette turges- y> cence vitale disparailre. La reaction diminne » cbez le vieillard, Taction des corps exle'rieurs » reslant la meme; alors la vie langnit et s'avance » insensiblement vers son terme naturel, qui ar- » rive lorsque lonle proportion cesse. » La sanUi n'e'lanl clle-meme que cet etat heii- reux de la vie dans le([uel la re'sistance et la puis- sance, monloes a Tiuiisson , se balancent dans un equilibre parfait; il s'cnsuit que tout ce qui tend h le ronipre prepare la maladie et y dispose prochainement sous Tinfluence des plus legeres causes developpnntcs. Or, nn corps mal nourri , affaibli par le besoin, epuise sous le poids de pe- nibles travaux qui lui causent des deperditions que rien ne repare que d'une manicre tres-incom- plete, place d'ailleurs sur un sol bas et brumeiix, dont les eaux sont pluviales et stagnanles, plonge (1) Recherches pLysiol. sur la vie et la mort, pag. i'"''. id5 precis dans nne atmospliore le pins sonvent chargee d'humidite et d'aulres principes debililans , et dont sa chaumiere ne I'aLrite pas, meme pendant la nuit; ce corps, dis-je, environne d'un pareil concours de circonstances , toutes enervanles de leur nature, ne sanrait resister long-temps a leur influence, laquclle acqulert d'autant plus d'ener- gie, que rafTaiblissement du principe de reaclion est plus grand. Dans cet elat de clioses , tout est contre la sante, tout est pour la raaladie, qui, dans le fait, frappe particulierement la classe indigente; la fin de I'ete et I'automne sont les saisons qui donnent le plus de malades dans la commune de la Motte, parmi lesquels ceux atleints de fievres inlermit- tenles occupent les qualre cinquiemes, en obser- vant que , par defaut de soins a la suite de leur premiere cure, les recidives sont tres-communes, el que, malgre cela, il en meurt pen, parce que les fievres sont simples et depouillees de lout ca- ractere pernicieux , comme le prouve le tableau slatistique expose ci-devant pour I'annee i85i. Les malades n'ont jamais ele si nombreux, et ce- pendant on ne comple que yS morts contre 112 naissances. De cettc importante remarque on est en droit de conclure que les eflluves marecageuses sont loin d'avoir la principale part dans la pro- duction des fievres de la Molle; car le propre de ces emanations est d'imprimer aux fievres qu'elles r»E TOPOGRAPHIE 1\[EDICALE. 1 Sg engendrent , sons quelqne Ivpe qti'elles se presen- ter) t , un caractere nerveux el nialin qui en fait toule la "ravite. o C'est pendant la saison sons latpielle rcgnent ces fievres , que tons les proprielaires forains se rendeni a la campagne; cux, comme les families aise'cs qni y resident liaLiluellement, en sonl ra- renicnl alteinls : rependant, ils liabitent les me- nies lieux, respirent le meme air; mais leur corps n'esi pas eneive par toutes les canses ci - dessus mentionnees, el la force de resistance Intte avan- tagensenient centre Taction des causes deleteres qui les environnent. Unc seconde remarqne a faire, c'est que, lors- que les person nes fortes et aise'es sent prises par les fievres du lien, ce qui arrive parfois, la violence des acces est beauconp plus grande; elle est ton jours en raison directe des forces de la vie dont rien n'a encore affaiLli i'energie, et qui, par cela mcnie, devcloppent nn apparcil de synipto- nies qii'on n'observe pas chez le pauvre exte'nue de Lesoins et de fatigues. On observe en outre que, cliez les premiers, la guerison est plus as- suree et moins suivie de rechules que chez les derniers. Ce que je viens de dire , lout fonde sur des fails, prouvc bicn evidemment que si les paysans de la commune de la Motle etaient moins malbeu- reux , Icur conslilulion dcvicntlKiit Lien raoi/is f4o PRECIS nialadivc , et I'enclemie inherenle a son sol et a tout ce qui le constiliie et I'entoure, ne se chan- gerait pas , comme elle le fait parfois , en epide- mie, qui, sans etre ineurtriere, ne laisse pas que d'aflliger bien sensiblement cette vasle , belle et bonne commune, sous tous les autres rapports. V. Si nous recberchons les causes do la niisere qui plane sur une parlie de la classe des culliva- teurs de la commune de la Motle , sans doute Tinsalulirite d'une portion de sa surface se pre- senlera d'abord; mais elle est loin, nous le repe- tons, d'etre seule et surtout la principale : nous devons remonter plus loin pour trouver la veri- table, a laquelle s'cn associc, il est vrai, un grand nombre d'autres , secondaires et accessoires. En eflTct , la position assez agreable de cette commune et la fecondite de son sol , dans tous les genres de produils , en firent dans tous les temps ambilionner la proprie'te par toules les classes des proprielaires. Trois maisons se la pai'- tageaienl jadis en grande partie, et alors elle etait Lien , quoique son site et tous les accessoires fus- sent, a quclques modifications pres, ce qu'ils sont aujourd'liui. De ces trois maisons, le temps en a fait disparaitre une, et a restreint les deux autres dans leurs possessions. Tous ces bicns se sont di- vises a linfini , en passant successivement dans nombre de mains ; de sorte qu'aujourd'hui on compte a la Motte pres de soixante proprietaires DE TOPOGRAPHIE MEDICALE. i^t forains, pris dans tonles les classes de la societe. Le fermage des foods etait alors proportionno k la valeur fonciere et aux prix des deniees. Tout etait dans un rapport parfait : le proprietalre etait bien paye, et le fermier a I'abri du besoin , rpioicpie payant le 4 et nieme le 5 des Liens qui lui efaient aflPermes. La hausse tonjonrs croissante de la va- leur fonciere est venue pen a pen rompre la juste proportion etablie entrc elle et le prix de forme : un domaine qui aurait e'te vendu, il y a quarante ans, aOjOOO liv. , en vaudraitaujourd'hui 5o,ooo et meme 4o,ooo. Alors, soit en denrees, soit en ar- gent, il etait afferme de 800 a 1000 liv.; el au- jourd'hui , on cxige qu'il en rende 2000 , parce qu'il en coute ou qu'on I'evalue 40,000. Le prix des denrees sur lequel compte le fermier pour payer le proprietaire, a-t-il augnicnte en propor- lion? Non, sans doutc. On ne songe pas que I'ele- vation de la valeur des fonds se rallaclie a plusieurs circonstances etrangeres a celles de leurs produits: le fonds, dans un pays essentiellemenl agricole, fixera toujours les regards du capifalisle, conime lui offrant une securile qu'il ne pent avoir ni dans le commerce, ni dans aucune branche d'induslrifi, source de prosperite pu})lique , il est vrai , niais qui, en I'etat, ne saurait encore parmi nous fixer la confiance. Par refTel de la revolution fran(,\iise, la Savoie se trouvant placee sous Jes conditions les plu> l42 PRECIS favorables h. re'coulement de ses produits agrico- \es , dont la valeur tonjonrs soulenne donna a I'agriculture une impulsion par laquelle elle s'est plus etendue que perfeclionnee, on apprit par W ce que valaient les biens, ct les Laiix se dresse- rent en conseqnence, pensanl faussement que cet elat de choses pouvait et devait durer. La Savoie rendue a scs premiers Souverains , ainsi que le Piemont el I'ltaiie, recoulement de ses denrees se reslreiiinit avec les limiles de la France; ses routes ii'ofllVirenl plus le mouvement que leur donnaient les passages militaires et le roulage du commerce , qui s'operaient sur son plus grand diametre, du Ponl-Ceauvoisin au som- niet du Mont - Cenis. Un fait que 1 liistoire doit conserver, c'est que la plus graude parlie du com- merce du Levant avec la vasle France imperiaie, s'est faite, pendant plusieurs annees, sur la Sa- voie, alors dcpartement du Mont-Blanc. Nous avons dit que ce pays n'etait qu'un pays agricole , que ses principales ressources , consis- tant dans les produits de ragricidLiue, la propriete lixail I'ambiliondes capilalistos. et gagnait progres- sivement en valeur. Nous ajouterons que , par I'effet de son climat, la marcbe tres-anomale des saisonSj la forme basse et resserree de ses vallees, le deboisemcnt de toutes les monlagnes qui les limilent , les recoltes y sont pen assurees. La grele , la gclee et les inondalions n'y sont pa> DE TOPOGF.APIIIE MEDICALE. l43 rarcs , el snrloiil sur la comnume de la Molte , dont il esl jiarliculierenient question ici. Ces ca- snaliles donnant pen de flxite a la quanlile et a \a, valeiir de nos j)roduits, nous exposent a deux ex- tremes q!il, sans avoir les memes inconveniens, sont toujonrs a redouter, I'extreme misere et I'ex- trcnie aliondance. Dans le premier cas ( le plus fdcheux sans doute), le fermicr non -seul/sment ne payera pas sa cense , niais encore il aura peine a faire subsister sa faniille. Dans le cas conlraire, qui nest pas tres-coniraun en Savoie,tout lombe a vil prix, et le fermier qui paye sa cense en ar- gent , n'est pas sans embarras pour y satisfaire ; el apres lout , ii lui restera pen pour vivre. Le vin et le fromcnt sont les deux principaux pro- duits sur lesqucls compte le fermier pour payet sa cense. Comment fera-t-il , lorsque le premier sera a 24 fr. le lonneau (45o litres), et le der- nier enlre i5 el i/y fr. le veissel (i5o liv. poids ordinaire) , ainsi que nous Tavons vu quelquefois? Son bail a ferme faussement base sur la valcur du sol, plus que sur celle de son produit, absorbera le tout, qui peut-etre ne suffira pas pour y faire l;)ce. Nous verrons la mine du cultivaleur censier se completer, si nous considerons conibicn ont aug- nicnle les frais de ragriculliue par la liausse du prix de tons les insfrumens el objcts divers qu'elle reclame, par les maladies ou la niort d'une ou de i44 pR^>cis plnsieurs pieces de son betail, leur d(?preciatlon , etc. : car, nous pouvons le dire, le betail d'nn fermier paiivre ot malheurenx ne pent elre que pauvre et bien malheurenx bii-uieine. En parlant ainsi des propvietaires, je suis loin de les accuser tous : il en est qui , guides par la raison, la justice et I'humanite, savent appvecicr avec eqnite toules les charges qu'ils imposent a leurs ferniicrs , et ne prennent pas pour base la rente au cinq pour cent du capital qu'ils pour- raient retirer de la venle de leur domaine; ils se bornent au trois et exigent rarement le qualre , ou bien le louent a moitie-fruits. Les fermiers qui ont le bonheur d'appartcnir a de tels maitres, s'ils sent probes, sans vice et laborieux, non-sexdement penvent bien vivre, mais encore se faire des eco- nomies. Arrive-t-il d'ailleurs un accident grave qui devaste tout, tel que la gicledu 18 juillet 1824? ils trouvent en eux des soutiens el des protecteurs. Je connais des proprietaircs, aises il est vrai, qui , a la suite de ce terrible (lean, non-seidement firent quittance de tout ce que leur devaient leurs cen- siers, mais leur fournirent encore les moyens de s'alimenter et d'enseniencer , jusqu'a la recolte suivante. Je ne crains pas de le dire , le nombre de ces proprietaircs est bien limile : on ne les rencontre que parmi les plus aises et qui sont guides encore par des principes de justice cl par des sentiniens DE TOPOGRAPHIE M^DICALE. l45 d'honneur et d'lm amour-propre bien place, par reffet desquels ils s'identifient avec leurs ferrniers, les regardent comme partie de Ifenr famille , les encoiiragent au travail , excitent leiir emnlalion par les benefices qu'ils y tronvent, et parviennenk enfin a les raaintenir dans les principes d'une saine moralile, que le besoin et la misere portent a enfreindre si souvent. Mais, depuis que, par I'eSet de nombre de cir- constances que pprsonne n'ignore , la propriele divisee a I'infini a ele mise a la portee de toutes les classes et de tous les degres de fortune » Tamoiir de la possession fonci^re est devenu uu besoin qui preoccupe de loin toutes les tetes. On commence par tin genre d'indnstrie quelconque, artisans, commercans, usuriers meme, ( ce n'est pas la la source la raoins feconde d'un grand nombre de fortunes foncieres dans la classe com- mune) : tous ne son gent qu'a posseder et finissent par y parvenir; de sorte qu'aiijourd'hui il est peu de grands possesseurs, mais le nombre des petits est devenu considerable. La plupart de ces pro- pHetaires , possedant pour la premiere fois , se croient plus riches qu'ils ne le sont dans le fait; les uns negligent leur industrie , pour vivre en rentiers; les autres , toujours plus ambitieux, ne songent qu'a agrandir leur fortune, en exploitant a la fois et leur nouvelle propriete et le genre d'indnstrie qui la leur a procurde. Les uns et les lO l46 PRECIS autres, comptant sur le revenu au cinq pour cent dii capital qn'ils ont place en biens-fonds, impo- sent a leurs censiers dcs conditions telles qn'ils arrivent a leur but ; il suit de la qne le pauvre fermier, malgre tons ses efforts, ne pent satisfaire a ses engagemens qu'en se depouillant de tout ; ou , s'il se reserve de qnoi subsister , son rRaitre n'est qu'en parlie satisfait.Poursuivi pour ses arre- rages, il se voit force de sortir de la ferme plus miserable que lorsqu'il y est enlrc. Alors, man- quant d'asile , de travail et de pain , il cherche, a tout prix , les nioyens de vivre en travaillant; il afferme une autre raelairie sous les memes con- ditions que la premiere (trop heureux encore de la trouver ) , ^e laqiielle , au bout de I'an , il se voit force de sortir, toujonrs pins misera])le. Ainsi se passe la vie de nombre de fermiers, qui, man- quant de fonds et d'avance , vegelent d'annee a annee, en cbangeant chaque an nee de maitre; et lorsqu'enfin ils nen trouvent plus, les membres U PRINCIPE D'ACTIOrf dividu, celte liberie, disons-nous, peut s'exercer sans aucune intervention de I'ide'e du bien et dii mal moral; et c'est ce qui a lieu chez les animaux, a qui Dieu a refuse cette connaissance, qu'il avait reservee a la dignite de Ihomme. Quant a I'idee de I'avenir, on peut assurer que les aniniaux n'en ont point, comme Ihomme, une prevision habituelle; mais les exeniples cites ne permettent gueres de douter qn'ils n'en aient, dans certains cas particuliers , un sentiment du moins occultCj et cela toutes les fois seulement que, selon les vues de la Providence, les individus ont a pourvoir a des besoins ulterieurs qui inte- ressent la conservation de I'espece. Des lors on peut affirnier que les douleurs des animaux sont reellement bornees au moment pre- sent; et nous repeterons , avec tous les defenseurs de I'ame des betes, que les peines des animaux ne doivent en aucune maniere etre assimilees a celles de Ihomme, puisqu'elles ne sont aggravees ni par la crainte de I'avenir, ni par les tourmens qui naissent si souvent de la reflexion. Un homme malade, lors meme que la douleur lui laisse quel- ques instans de rcpos , souflfre de la douleur a venii- qu'il prevoit. 11 connait son etat, il reflechit pe- niblement sur sa situation , sur les suites qu'elle peut avoir, snr I'interruption de ses affaires, sur les pertes qu'elle entraine , etc. ; et son etat devient bien plus accablant, lorsqua toutes ses CHEZ LES ANIMAUX. 20/ peines viennent se joindre les terreurs de la mort. Rien de paieil ne se passe chez les animaux. Une Lcte qui est malade n'en sail rien; elle ressenl la douleur dii moment sans apprehension d'line dou- leur future , et , pour elle, lout se borne la. Ajou- tons que les animaux ne sont point sujets a cette multitude d'infirmiles qui affligent I'espece hu- niaine , parce que I'instinct infaillible qui les dirige , les preserve des exces et des ecarts aux- quels I'homme se laisse enlrainer pas ses passions et par les abus qu'il fait si souvent du noble at- tribut de sa liberie. Si I'homme fait endurer aux beles de cruels Irailemens , la justice et la bonte de Dieu ne sont point inleressees dans ces acles desordonnes , parce que Dieu n'est pas respon- sable des caprices , de la durele ou de la mechan- cele de quelques individus. Si , comme on I'a vu plus d'une fois, un assassin egorge un enfant dans son berceau , accusera-t-on la justice divine des douleurs de celte innocenle creature ? Un elre doue de connaissance , de volonle et capable d'amour , disent les Cartesiens , est tenu d'aimer Dieu; oui, s'il a recu la faculte de s'clever jusqn'a la connaissance de la divinite; mais si Dieu a voulureserveral'homme seul le pouvoir d'arriver a la sublime idee dun Crealeur , auteur de lous les biens, il a pu rendre les animaux susceptibles de jouissances purement sensuelles , sans exiger deux aucune reconnaissance, donl il n'a pas voulu 2o8 DU PRINCIPE D'ACTION Jes rendre capahles. II n'y a de la part des animaiix aucune ingraliliide , puisqii'ils ignoreut a qui ils doivent le bien-etre de leiir existence ; et nous ne voyons pas en quoi la sagesse de Dieu serait en defaut par cetle determinalion de sa volonte. Le motif qui a porte Descartes et ses partisans a refuser aiix animaux un principe d'action etran- ger a la matiere , ce motif est tres- lonable sans doute , et c'est a son iniposant ascendant sur des philosophes chreliens, qu'il doit le resle d'autorite qu'il conserve encore dans quelques ecoles mo- dernes. Ce motif est, comme Ton sait, la crainte de conipromettre le dognie de Timmorlalite de I'ame huniaine , en admetlant qu'une substance imn)aterielle puisse etre aneantie. Mais c'est, ce nous semble, et qu'il nous soit permis de le dire, c'est nn moyen peu philosophique et , en meme temps , bien peu fworable a la Religion , que d'appnyer Tin dogme de cette importance sur line pure hypothese, non - seulement sujette a controverse , mais directemenl opposee an senti- ment universel. Et en effet , qu'on veuille bien y faii'e attention , si lame hnmaine ne pent etre repulee immortelle qu'autant qu'on sera persuade que les animaux sont prives de loute sensation et de toute intelligence, la croyance a I'immor- talite de Tame bumaine nous parait en grand danger. Cerles , les vciilables preuves de cclle in)por- CHEZ LES ANIMAUX. 209 tante verlte sont hien plus solides qii'nne simple hvpothcse exposee et developpee si lard , qui n'a d'autre appui que I'aulorite d tin petit nomhre de defenseui's que Ion pent compter : ces prenves ne sont pas assez faibles pour nous reduire a la ne- cessile d'nne supposition force'e, hautement con- tredile , qui repugue a la raison , an sentiment general , et qui porte atleinte a la sagesse et a la veracite de Dieu. La premiere de ces preuves est la revelation expresse , seule suffisante pour lout homme qui croit a la revelation ; car des lors il croit a cette verite indi'pendamment de tout systeme pliilosophique sur la nature de lame des Letes , qui devient pour lui une question tolale- raent elrangere a I'objet de sa foi. Quant a celui qui n'admet pas la revelation , il rejettera blen d'autres veiites , et il ne sera point ramene a celle de I'immortalite de lame par le svsteme cartesien. Les autres preuves dc cette immortalile, qui sont encore dun ordre bien plus eleve que celles des Cartesiens, se tirentdela nature de lamehumaine, de la noblesse dc ses faculle's, du sentiment de sa propre dignite , de I'immensite de ses desirs ^ que rien sur la terre ne pent satisfaire, de la bonte de Dieu , de sa providence , de sa saintele, de sa justice , enfin de i'aulorite universelle du genre huniain. L'immortalile de lame , ainsi demonlree par les plus haulcs considerations et etablie sur des 2IO DU PRINCIPE D'ACTION Lases incbranlables , devient des lors une veiile hors de tonte contestation et entieremenl inde- pendante de toul systeme relatif a tel ou lei autre oLjel des controverses philosophiqnes : ce qui est une fois vrai ne pent cesser de I'etre. De quel danger pourrait elre a ia croyance de cette verite, I'opinion generale qui attribue anx animanx un principe d'action distinct de la matiere ? Si Die,u a pu creer des inlelligences superieures a Tame liuniaine , comment n'aurait-il pu creer des subs- tances immaterielles d'une nature inferieure? Les animaux n'ontpas la meme destination que I'hom- nie. Or, Dieu donne sans doute a cbaque espece d'etres le genre d'existence et la mesure de duree qui conviennent a leur fin. Les animaux etant bornes a une vie purement sensuelle , lorsque le moment de la dissolution de leur corps est arrive, I'ame a rempli sa destinee , et sa conservation ullerieure serait sans objet. Mais il n'en est pas de meme de lame humaine, qui, creee a I'image de Dieu , doit retourner a lui comme son unique fin, et dont la veritable destinee ne commence que des I'instant ou elle se separe de sa depouille mortelle. Qui oserait prelendie que Dieu ne puisse aneantir une substance immaterielle , par I'efFet de la meme puissance en verlu de laquelle il la tiree du neant ? Passons maintenant a I'examen des pbcnome- nes que Ton empruule a IHisloire INaturelle. CHEZ LES ANIMAUX. 2 n- Celui de la sensilii^e et des plantes qui presen- tent des propvieles anologiies , depoiiille du pres- tige qn'y tronve I'oeil dii vulgaire , n'oflfre rien dc plus remarqnable que I'action de la chaleur qui gresille le papiei", le parchemin , I'e'corce du ce- risier , etc., lorsqn'on les appioclie du feu, on que les phenouienes produits par I'aetion de la pile voltaiquc. Oserons-nous dire qu'il y a une sorte de puerilite a comparer de tels eflfets avec les mouveniens , les actions , disons mieux , avec les nioeurs des aniniaux ? Quant a la rcniarque louchant les racines des vegetaiix , il est tout simple que des racines s'arretent devant des obs- tacles qui s'opposent a leur extension, ou qu'clles deperissent dans unc parlie du sol qui ne leur fournit aucun aliment , et qu'au contraire elles prennent de I'accroissement , qu'elles s'etcndent et se developpenl dans une terre feconde ou elles resolvent en abondance les sues qui leur sont approprie's. Si les plantes se tournent vers la lu- niiere , ce n'est pas I'instinct du vegetal qui lui fait prendre celte direction , niais c'est I'actioa de la lumiere qui exerce sur lui une influence necessaire a son organisation complete , et par- ticulierement a sa colorisalion. L'etrange objection que Ton tire de la multi- plication artificielle du polype serait applicable h I'cspcce humaine, dans laquelle tels individus des deux sexes , libres de se marier ou non , et 312 DU TRIAXIPE D'ACTION par consequent maitres d'avoir des enfans on de n'en point avoir, ponrraient etreconsideres comme liLres de determiner a lour volonte la creation do nouvellcs ames. On sail avec quelle abondance Dieii a repandu parlout les germes de la vie. Ne peut-on pas supposer que les diverses parties da polype contiennent des embryons d'une niullitude d'antres polypes snscepfibles de se developper dans les circonstances convenables, analogues en cela aux especes de ve'getaux qui se muUiplicnt par boutures , par provins , par la plantation des germes , on en rampant sur le sol ? La plante qui wait de la pomnie de terre , ce grand bienfait de la Providence, cette plante offre, sous ce rapport, dans toutes ses parties, un exeniple remarquable de la plus etonnante fecondite. D'ailleurs, on ne doit pas dire que les polypes se reproduisent par la volonte de Ihomnie , mais selon les lois que Dieu lui-meme a etablies. Apres tout , quand ce pbenoniene ne serait qu'une exception curieuse parmi les anirnaux connus , est-ce done sur une exception qu'il serait perm is de fonder lout un systemc pbilosophique d'une grande importance, qui n'enibrasse rien moins qu'un regne tout en- tier de la nature I Une autre objection qui parait un pen plus grave, est celle que Ton pretend puiser dans le temoignage de I'Ecriture ; nous allons la reduire a sa juste valeur. On a vu les passages cites plus I CHEZ LES ANIMAUX. 2i5 haul, tires dn Deuterononie et dn Levillqne, ([iii expriment la defense faite dans I'ancienne loi de nsanger le sang dcs aniinaux avec leur chair; la raison de cette defense est dans ccs mots : quia anima carnis in sanguine est. Ohservons d'a- bord que par le mot anima il ne fanl pas entendre ici nne ame proprcment dile , dans le sens qne nous donnons ordinairement a ce mot; mais il signifie seulement le principe de la vie organique : autrement , scion TEcriture elle - meme , Tame hnmaine serait anssi dans le sang de I'homnie, on plulot , riiomnje n'anrait pas d'autrc ame que son sang ; car lEcriture dit cxpressement : anima OMNIS CARNIS in sanguine est (i). 11 elait de- fendiv de consumer le sang avec la chair des ani- niaux , parce que le sang, symbole de la vie, con- sidere, s'il est permis de le dire, comme la partie la plus noble du corps de I'animal, elait reserve pour otre repandu snr lautel en expiation , dans les sacrifices, et pour les aspersions. y//zmm carnis in sanguine est : et ego dedi ilium vohis , ut super altare in eo expietis pro animahus ves- tris , et sanguis pro animcc piaculo sit (2). — • Tiilit itaque 3Iojses dimidiam partem sangui- nis (vitulorum) , et mis it in crateras : partem autem residuam fudit in altare Jlle verb (1) Lf.vit, wii, 14. (2; Ibid, It. 2l4 DU PRIIVCIPE D'ACTION siimptum sanguinem respersit in populum (i). — Quem (ari'etem) cum immolaveris^ sumes de sanguine ejus fundesque sanguinem super altare per circuitum cumque tuleris de sanguine qui est super altare , et de oleo itnctionis , asperges Aaron et vestes ejus , filios et vestimenta ejus (2). Des ceremonies analogues et les mcrnes preceptes sont exprimes dans nn grand n ombre d'aiUres passages du Levi- tiqne , dn Denteronome et des Paralipomenes f3). Si la defense de manger le sang des animaux , dont la nature n'a ponrtant pas change, a cesst? d'etre en vigueiir cbez les chretiens , c'est que I'augnste sacrifice offert dans nos temples a rem- place les victimes de I'ancienne loi , et qiv'il ne se repand plus de sang sur les autels du vrai Dieu. Pour ce qui concerne I'Intelligence atfribne'e aux animaux , on nous oppose ce passage du Ps. 3 1 : NoLite fieri sicut equus et mulus , quibus non est INTELLECTUS. Mais pour connaitre le sens evident de ces paroles , on n'a qu'a lire le verset pre'cedenl du n)eme Psaume : IntELLEC- TUM tibi dabo et inslruani te IN VIA IIAC^ qUA (1) ExoD. XXIV, 6, 8. (2) ExoD. XXIX, 20. 21. (3) Levit. I, 5, 11; III, 2, 8, 13; iv, 6, 7; vil, 2; Tin, 19,20; IX, 18; xvi, 14, 19j XVII, 6, etc. Paralip, XXX, 16. Deuter. Xll, 27, etc. €HF.7. LES ANIMAUX. 9l5 GRADIERFS : firm oho super te ociilos meos (i); d'ou Ton voil qii'il s'ai;it ici , par le mot i/itellcc- tiis , de I'inlolligence des clioses spiritnelles, des clioses morales et divines : Dieii reconimande a riiomnie d'eviter de vessembler aux animavix , a qui il n'a pas donne cette sorte d'intellij^'ence , celle de la vole on Vhomnie doit marcher. II nest done pas vrai que Dien nous ait prd- venus pai' rEcriture qne les animaiix n'avaient point line anie sensitive et intelligenle ; et com- ment nons aurait-il pievenus en ce sens , lui qui nous a fait ce que nons sommes , Ini de qui nous tenons ce sentinjent invincible qui nons porle a jiiger , par analogic , des animaux d'apres nous- memes ? On voit , par les ctranges meprises dans lesquellcs sont tombe's les Cartesiens , en cher- chant dans I'Ecriturc des preuvcs en faveur de Jeur systenie , on voit , dis-je , qu'il ne leur resle rien a repondre lorsqu'on conlinucra de leur op- poser ce redoutable argument , qne Dieu nous trompe si les animauoc ne sont que des auto- mates. Tenons-nous-en, si Ton vent, a une senle consideration , entre une infinite d'autres , et di- sons que si Dieu a donne , par exemple , a une machine la facultc de nous montrer des signes de douleur , pour nous exciter par la pilie a venir a son secours , il faul necessairement conveuir qud (3) Vs. XXXI, 8. Sl6 DU PRINCIPE DACTION Dieu nons trompe , pnisqn'iine machine ne pent souffrir. Eh ! qnoi ? cet reil ou se peignent tour a tour la vivacite des desirs , I'atlenlion de la cnriosite , I'abattemenf de la douleur, cet ceil elincelant d'ou jaillissent les fenx de la colere on les rayons de Ja joie , cet ceil ou se manifestent d'une nianiere si marquee nne niullilude d'affections analogues a celles qu'eprouve Thornme lui-meme, cet oeil , disons-nous, ne serai I qu'unc ouverture purement passive, pratiqnee dans une tete organisce , mais privee de loule sensation et delonte connaissance, line ouverlure n'ayant d'autre ohjet que de laisser passer des rayons de Inmiere destines a ebranler quelqnes fibres insensibles, a ftiire jouer quelques ressorts inanimes !.... Nous voyons dans les ani- niaux tons les signes de la douleur, du plaisir , de I'atlachement , de la reconnaissance, de la jalousie, de la fureur, de la vengeance, etc. Nous sommesimperieusement entrainesa leiu- allribuer ces diverses passions , dont ils nous manifestent tons les svinplomes, el Ion ne saurait douter que tout Carlesieii ne puisse se surprendre lui-meme plus dune fois a partager celte disposition. vSi les animaux n'elaient que des machines impassibles, il nous semble que , dans ce manege simule donl nous sommes a chaque instant les temoins, dans ces representations burlesques donnees journel- Ipraent par ces peuples d'automales , il y aurait CHEZ LKS ANIMAUX. 217 iin artifice et iin jeu toul-a-fait indignes de la su- preme sagessse , de la majeste , et snrtout de la veracite du souverain maitre de I'linivers. Si , dans le vrai , les animaiix elaient deponrvu^ de sensations et d'inlelligence , le sentiment in- smmontahle qui nons porle a en jnger aiitrement serait une preuve qne Dien anrait vonlii derober cette ve'rite a notre connaissance. Et en efTet , voyez cet animal alte're on qui epronve la faim ; considerez re regard avide et impatient qii'il atta- che snr la boisson on sur la nonrriture que vous Jiii preparer, comme pour vous presser de pour- voir a son besoin. Cet autre vient d'etre blesse ; il se plaint , il pousse des cris de doideur, sans doute pour exciter notre sensibilite et reclamer notre secoius. Mais quel empresyement et quelle compassion pourrions- nous avoir pour ces ma- chines, si nous ctions persuades que I'un et I'aulre de ces animaux ne sont que de simples automates, qui n'e'prouvent rien de penible dans ces circons- tances ? 11 est evident qne ces signes extorienrs, qui auraient pour but la conservation de I'individu, manqueraient alors leur objet. Si done les animaux ii'etaient cpie des machines impassibb's , il fau- drait convenir qu'il aurait du entrer dans les vnes et la volonte du Crealeur, que la virile sur ce point nous resfat a jamais inconnue. Le Cartesien n'a done aucun droit seulement de soup^onner un tel ordre dc choscs, sans violcr rinlenlion que 2l8 DU PRINCIPE D'ACTION Dien anralt eue dans I'organisation donnee au* animanx. Le Cartesien oserait-il pvetendre avoir ravi nil secret de la Providence ? Appartiendrait - il a 1 homnie de s'elever conlre un decret de !a toule- puissance et de porter une main temeraire sur un voile pose par la volonte eternelle? Proclamer le sjsteme des animanx -machines et le soulenir , eerait un acte empreint, ce nous semble^, du ca- ractere d'une sorte d'impiete , puisqne ce serai t a la fois se prononcer contre les intentions evi- denles dn Crealeiir et accuser sa veracite envers nous. Si les animanx ne sont que des automates » le Cartesien doit I'i^norer comme le reste des hommes. DU SENTIMENT QUI ADMET UNE AME D'UNE NATURE INTERHIE- DIAIRE ENTRE L'ESPRIT ET LA MATIERE , ET DE L'OPINION DE BUFFON. II s'est introduit dans I'Ecole une opinion inter- mediaire entre celle qui n'admet dans les animanx qu'un pur mecanisnie, et celle qui leur accords des sensations et quelques facultes intellectuelles. Dans ce systeme, qui parait remonter a saint Thomas d'Aquin , et que Ton appuie meme de quelques passages de saint Paul , on convient d'ahord que la sensation ne pent elre une affec- tion de la matiere ; et en effet , on pent dire de la sensation ce que Ton dit de la pense'e : *jfe CKEZ LES ANIMArX. 219 i" qu'elle ne pent resider a la fois dans chacnne (des parlies d'lin ctre corporel, car la meme sen- sation serait repetee simultanement et anlant de fois que I'ame inalerielle anrait de parties; 2° que la sensation ne pourrait avoir lien en parlie dans cliacune des portions de Taine , car la sensation est tine et ne pent se concevoir divisee en parties distinctes; 3" qu'il serait egalement absnrde d'at- tribuer la sensation tonle entiere a une seule des parties de I'ame, a I'exclusion des autres. D'nn autre cote, si, dans ce systeme, on ac- corde anx animaux la faculte d'eprouver des sen- sations , on leur refuse jusqn'au moindre dej^re d'intelligence. On commence par poser en prin- cipe qu'une substance spiriluelle proprement dite est celle qui non-seulement n'est pas un corps , mais qui, par sa nature, est enticrement indepen- dante de la matiere. Or , n'y ayant que I'intelli- gence qui , par elle-menie , dans ses atlril>nts et dans son exercicc, soit absolnment ind('pendnnte de tout ce qui est corporel , il faut conclure de l.\ que spiritualite et intelligence sent une seule et meme chose. Si done I'ame des betes est de- pourvue de toute intelligence, elle ne peut etre spiriluelle; niais comme susceptible de sensations, elle ne peut non plus etre malerielle : elle n'est done ni un corps ni »in esprit : aussi affirme-l-on qu'elle est d'une nature moycnne entre i'csprit et la maliere. 320 DU PRINCIPE D'ACTION Ce sysleme n'est pas exempt de qnelques gran- des difficultes. Observons d'abord qii'il repose snr le sens qu'on y altribne an mot intelligence y et »ur la supposition que les animaux sont tolale- ment prives de cetle faculte : deux poiuts qui nous paraissent sujets a discussion , et que nous aborderons plus lard. Mais raisonnons d'abord dans Ihypolbese meme sur laquelle le systeme est fonde : il nous est fa- cile de faire voir que les auteurs de ce systeme n'en ont pas enlrevu loufe la portee. Le veritable ct seul moyen de raisonner avec justesse et solidite, est de bien s'enlendie sur le sens des expressions que Ton emploie, et de ne laisser aucun vague, aucune incertitude dans les principes preliminaires sur lesquels on pretend s'appuyer. Coinmenfons done par bien elablir I'idee que veulent nous donner de lame sensitive des animaux, les autems el les partisans du sysleme que nous exarninons. II n'y a, disenl-ils, que I'in- lelligence qui soil spiriluelle, parce que I'intelli- gence seule est par elle-nien)e independante de la raaliere et ne tient a aucun organe corporel. Les operations sensitives ne sont point spirilucl- les, puisqu'elles sont lout-a-fait assujeties a la malicre ct an corps. Lame des animaux n'a done rien de spirituel ; elle est de meme nature que leurs operations , qui sont totalement absorbees par le corps. Mais eufin , celle ame est un etre CHEZ LES ANIMAUX. 221 reel, nne veritable substance, piiisque Ton con- vient en ternies exprcs qu'elle est distincte du corps. Or, cetle ame qui tient le milieu entre I'csprit et la matiere est, de I'aveu merae des par- tisans dii svsteme, une substance essenlicllenient simple, piiisque, selon leurs propres expressions, elle nest pas etendue en longueur, largeuret profondeur (i). Nous demanderons alors si cetle ame survit au corps de I'animal , ou si elle est aneantie au moment ou I'animal cesse de vivre. Dans le premier cas, ce serait admellre le senti- ment de Platen , qui attribue I'immortalite aux ames des animaux comme a celles des hommes , erreur que les auteurs du sysleme ont precise- ment voulu eviter. Dans le second cas, il s'ensui- vrait deux consequences remarquables : I'une que Dieu pourrait aneantir et aneantirait en effet quelques-uns des etres qu'il a crees ; ce qui ne s'accorderait pas avec ce que Ton allegue en fa- veur de Timmortalite de I'ame humaine, que Dieu, qui airae ses ouvrages, conserve generalement .\ cbaque chose I'etre quil lui a une fois donne. L'autre consequence serait que telle substance pourrait perir autrement que par la dissolution des parlies ; ct alors tomberait celte preuve de limmortalite de lame humaine a laquelle les rae- (1) BossuET, De la connaissance de Dieu et de soi- m4ine , Chap. V, D« la dijfii ranee enlre I'homme et la bete. 22 2 DU PRINCIPE D'ACTION taphysiciens allribuent tine si grande valeni', sJi- voir, que notre ame doit snrvivre an corps, par la raison qn'en verlu de sa sirnplicite, elle ne pent cesser d'etre par la separation des parties, Ainsi ce syslenie dune substance essentiellernent sim- ple , intermediaire entre I'esprit el la niatiere , imagine pour expliquer , sans porter atteinte a limmortalite de I'ame humaine , comment cesse dexister le principe de sensation chez les ani- manx , ce systeme , disons-nous , conduit tout juste aux consequences memes que leurs auteurs ont eu en vue de prevenir. Mais ce n'est pas tout. En affirmant qu'il n'y a reellement de spirituel que ce qui n'est jamais assujeti a la malitre et qui en est tolalcment in- dcpendant, on rencontre d'autres difficultes non moins serieuses que les precedenles, et qu'il ne nous parait pas aise de re'soudre dans le systeme dont il s'agit. L'liomme est capable tout a la fois de sensa- tions et d'inlelligence; il a la faculle de se rendre comple de ses sensations et de les comparer. Certes, ce ne sont pas les organes corporels qui, chez lui , ont la conscience des sensations et le pouvoir de les comparer. Est-ce a I'ame purement spiriluelle qu'apparlient cetle atlribulion ? Dans ce cas , il ne serait pas exact de dire qu'une subs- tance n'est re'ellement spirituelle qu'autantqu'elle ji'est dans aucune dopeudance quelconc[ue de la CHEZ LES ANIMAUX. 223 matiere. Mais si le phcnomcne des sensations de Ihomnie, de la connaissance qu'il en a et de la comparaison qii'il en pent faire , ne se passe ni dans son ame spirituelle, ni dans les organes, qui ne sont que des agens interniediaires, il faudiait done adinettre dans I'honime une troisieme subs' tance analogue a celte espece d'ame que Ton sup- pose dans les animaux, une substance nioyenne entre I'espiit et la maliere : les pbilosopbes qui professent I'opinion dont il s'agit sur la nature de la substance spirituelle, inclineraient a le penser, si au fond ils ne le pensent re'ellement. Mais quand on leur accorderait cette substance moven- ne, ils n'en seraient pas plus avancesj car cette ame purement sensitive etant assujetie a la ma- tiere, comine celle qu'ils attribuent aux animaux, serait, d'aprcs leur propre sentiment, de'pourvue de toute intelligence, pnisqu'elle ne serait pas un esprit; des lors elle serait incapable de connallre et de comparer ses sensations, et la difficulte' re- viendrait toute enliere. Que si, au contraire, la connaissance et la comparaison des sensations se passaient dans cette ame moyenne , semblable a celle des animaux, celle-ci jouirait done des me- mes facultes, et Ion n'auraii plus aucun droit de les lui refuser. Celte doctrine des deux ames bumaines , qui n'est pas nouvelle , n'a pu naitre que dc la me'- prise par laquellc on a personnilie des expressions 224 I^U PRINCIPE D'ACTION melaplioriqiics , employees a designer les denx sorles dc natures opposees cpii se luanifestent. dan-s I'homiiie degenere de son innocence primitive. Le langage de TEcrilnre , qui parle de eombats entre la chair et I'esprit, ne signifie autre chose que I'opposilion entre les penchans desordonnes d'une natiu'e decline, et le sentiment du juste et du bien qui est reste au fond du coeur dc 1 homme, pour lui rappeler sii noble origine el le faire re- monter par ses efforts a sa glorieuse destination. L'Ecriture , en presenlant sans cesse la chair en revoke centre I'esprit, ne montre que trop com- bien I'esprit est susceptible d elre attaque par les sens, et quelle est la piiissanle action de ceux-ci sur la parlie spirituelle de Ihomnie. Si done lame intelligente , I'ame creee a I'image de Dieu est capable dctre entrainee par I'influence que les sens exercent sur elle , elle n'est done point independante de la matiere ; et comment pour- rait-elle I'etre dans le systeme de son union avec le corps , union intime qui constitue I'unile de I'homme vivant sur la terre , union qui suppose une relation muluelle et constante entre les deux substances , une action et une reaction recipro^ qnes de I'une sur I'autre? Lorsquc Ihomme, ce- dant aux mouvemens deregles des passions , se laisse emporfer a de criminels exces , dira-t-ou que son ame spirituelle est etrangcre a ces ega- remens ? Dans ce cas , I'homme nc serait pas CHEZ LES ANIMAUX. 225 coupable , car une ame sensitive , mais piivee d'intelligence, ne saiirait pecher : il n'y a de hien et de inal moral que la oii interviennent i'intel- ligenre, la liberie el la volonte, C'esI done cer- tainement I'ame spirituelle et infelligenfe qui succombe sous Tenipire qn'elle a laisse prendre aux sens sur elle-mcnie. Si ron objecte aux pbilosopbos dont il s'agit certains vices , tels que I'orgneil et I'envie , qui , quoique participant des fruits de la chair, pa- raissent neanmoins n'appartenir qu'a I'esprit , la reponse qu'ils donnent se tourne entieromcnt centre leur doctrine. Ces sentimens dero'glc's , disent-ils , sont primilivement excites par des marques eslerieures de preference que nous con- voitons exclusivement pour nous, et tirent ainsi leur origine des objets sensibles (i). Mais si ces vices prennent, dune part, leur naissance dans des affections sensuelles, et s'introduisenf cnsuile dans I'esprit aver I'etre et le caractere qui leur est propre, il est done vrai que les produits des im- pressions sensuelles peuvent arriver jusqu'a I'ame purement spirituelle, et que celle-ci n'cst point independante de I'empire des objets sensibles. Autre difficulle non moins grave. En cbercbant a etablir comme une verile fondamcntale que toute substance spirituelle proprcment dite est (1) BOSSUET, loc. cit. 4 226 DU PRINCIPE D'ACTION dans line independance absolne de la matlere et ne pent en ancnne maniere liii etre assujetie, ne rraint-on point de favoiiser le materialisme , en lui livrant precise'nicnt rarmeprincipale qn'il peul employera sa defense? «L'ame, ditle materialiste, eprouve a point nonime toutes les vicissitudes du corps ; I'nn et I'autre sont tonjoiirs dans un etat analogue : lame intelligenle est debile dans I'en- fance , elle se developpe dans la jennesse , elle acquiert de la mafnrite dans I'age viril , elle de- cline dans la vieillesse. Une nialadie passagere allere ses facultes ; rintelligcnce est obscurcie , et quelquefois a demi- eteinle dans la paialysie ; elle est completenient assoupie dans la b'-tbargie. En general , si le corps souflfre , I'ame languit ; elle reprend sa vigueur dans I'etat de sante. Mais, outre la puissance qu'exerce I'etat des organes sur les facultes inlellectuclles de cbaque individu, il est Tin autre genre d'influence plus generale de la maliere , que produisent sur des populations entieres la nature dn climat , I'efTet comliine de la situation des lieux, de I'air atmospheriqne , des boissons et des alimens, en un mot, de toutes les circonstances locales. On sait qu'en general les babitans des montagnes ont I'esprit plus delie, plus de sagacile el d'adresse que ceux des plaines. L'exemple frappant du crctinisme, dans les vallees oil regne cetle elrange et aflligeante degeneration de rintelligcnce bumaine, merite d'etre cousidere. CHEZ LES ANIMAUK. 227 Ne voit-on pas, dans un meme etat, des contrees privilcgiees ou la nature se plait a faire naitre un plus grand noiubre d hommes distingnes que dans qnelques autres ? Tout prouve done que I'ame ne differe en rien d'une substance corporelle , puis- qu"elle subit toutes les variations, loules les mu- tations des corps avec lesquels elle se trouve en. relation , et que nous la voyons parlout sournise a I'empire de la raatiere. Yous ne pouvez , con- tinuera le materialiste , me contester cette iden- tite de nature , s'il est vrai qu'un pur esprit ne puisse rien avoir de commun avec la mafiere, et qu'il soil au contraire tellement independant de Taction des organes corporels , qu'il ne puisse jamais leur etre assujeti. » Le materialiste aura raison dans le systeme des philosophes auxquels il s'adresse ; car voici la re- ponse que toute I'ecole anti-materialiste fait a son argument , et la seule en eflfet qu'elle puisse y opposer. Quoique I'ame et le corps de I'homme soient de nature dilTerente , le Creatcur a elabli entre les deux substances une union tellement etroite etune telle correspondance nuituelle, que, selon le bon ou le mauvais etat du corps, I'ame exerce ses fonclions plus librement ou avec plus de dif- ficidte. De cette inliine relation il resulte neces- sairenient que , suivant le degre de perfection , de vigueur, ou de faiblesse des organes corporels, 328 DU PRINCIPE D'ACTION I'esprit doit nianifester ses facultes avec plus ou moins d'energie. A q'.ioi Ton ajoute , pour plus de clarte , cette ingenieuse comparaison que fait I'antpur de la Lettre a un Materialiste : « As- « sujetissez le plus industrieux agent a une cer- « taine macliine , en sorte qu'il ne puisse se re- « muer sans elle. Des que la machine se detraque, « I'agenl cessaiit de pouvoir operer avec juslesse , .« ne donne plus les memes preuves d'industrie. « Si le jeu de la machine s'arrete , I'agent s'ar- « rcte aussi : on dirait qu'il a perdu toute son « aclivile. Que Ton donne au plus excellent mu- c< sicien un lufh qui ne soit point d'accord , il « n'en tirera que de faux tons ; vous ne saurez w ce que son talent sera deven;i. De meme , il « est aise de concevoiv que lame et le corps « etant dans une liaison qui les assujetit mutuel- « lenient I'un a I'autre , ils ne peuvent agir que u de concert. » Cette reponse ne pent etre a I'usage des phi- losophes qui professent la doctrine de Tindepen- dance ahsolue eiiire I'esprit et la matiere : ils se sont ote le droit de s'en prevaloir, Mais de plus, comment expliqueront-ils la reaction de I'ame sur le corps, dontnous voyons de si frequens exem- ples ? Les profondes peines morales , comme les grandes et les trop proraptes joies, qui certes ont Lien leur siege dans I'esprit, dans lame spirituelle, quels derangemens ne leur voyons -nous pas ap- CHEZ LES ANIMAUX. 2 2^ porlev dans leconomie animale ! Or, dans le sys- tenie dont il est question , comment la substance spiriiuelle pourrait-elle agir sur les organes cor- porels , au point d'en suspendre ou d'en allerer completcment les fonclions ? Concluons de tout ce qui precede que llivpo- these dune independance totale entre la subs- tance spirituelle et la iiialiere , dans rbomme tel qu'il est constitue pour la vie presente, est inad- missible , et que , pour cxpliquer les divers phe- nomenes de la vie sensitive et inlellecluelle , il ii'est point necessaire de recourir a la supposition gratuite d'une ame intermediaire entre le corps et I'esprit. Si done il n'y a aucune substance moyenne entre les deux natures , et que la sensation ne puisse appartenir a la nialiere , il faudra bien admettre que le siege de la sensation est dans la substance spirituelle proprement dile. Des lors, accorder aux animaux des sensations , ce sera leur accorder une ame d'unc nature spirituelle, et I'ou n'aura plus de raison pour leur refuser une nie- sure d'intelligence assortie seulement a leurs be- soins et a leur destination. Ceci nous ram6ne au mot intelligence , sur lequel nous nous etions propose de revenir, et dont I'acception est en effet un point capital dans la discussion qui nous occupe. Ce mot a, dans la langue francaise , deux sens tres-difl'erens. Selon 23o rU PRINCIPE D'ACTION I'lin, intelligence sy^mfie faculte cle contiaitre , de comprendre , de discerner, etc. ; d'aiitres fois on donne ce nom aux elres spirituels , tels que Dieu, les Anges, I'ame humaine. Les philosophes dont nous cxaminons I'opinion prenant d'abord ce mot dans cette derniere acception , en le fai- sanl synonynie d'esprlt, de substance piirement spirituelle J et refusant a lame des animaux Vin- telligence conside'ree comme faculte ■, croient devoir lui refuser en consequence la spiritualite proprement dite. Ce raisonnement , appuje siir le double sens dune meme expression , manque evidemmcnt de justesse et ne pent 6tre concluant. Les philosophes dont nous parlons ne se rendent pas eux-mcmes un compte bien exact de leurs ideas; ils s'embarrassenl dans leurs raisonneniens; on voit qti'ils confondent par infervalles les aflcc- tions et les operations, tant inlellectuelles que sensitives, avec la substance meme, avec I'ctre en qui elles se passent. Observons que , quels que soient la nature et les divers degres de perfection qui appartiennent a des etres auxquels on donne le nom d'lntelli- gences ( par pure convention ) , il ne s'ensuit pas que le Createur n'ait pu repartir enlre des etres de divers ordres , differens degres de la capacite de connaitre et de comprendre, appropries a leur nature , a leurs besoins et a leur fin, Pourquoi les jinimaux n'auraient-ils pu recevoir une mcsure r.ilEZ LES ANIMATJX. 35l d'intelligence bornee aux choses pnrement mate- riclles qui inlcncssent leiir bien-elre et lenr con- servation? CcUe facnlle limilee, circonscrite dans la sphere on ils sont relenus , ne porto nulle at- teinte a la noblesse des facullcs inlcllectuelles de riiomme ; car on pent siipposer entre I'intelli- gence deparlie aux aniinaux et celle dont Ihomnie est capable, une distance infiniment plus grande, si Ion veul , qu'enlrc celle de rhoninie et celle des etres places an-dcssns de liii dans rechelle des creatures capables de connaissance. Eproiiver des sensations et n'etre capable de ricn autie , c'est etre entiereuient passif. Mais I'animal fait quelque chose de plus : il agil en consequence de ces sensations; il lac.he d'eviter la douleur qu'elles lui annoncent, ou il piend Ics nioyens de la faire cesser; il salisfait aux besoins qu'elles font nailre, ou il cherche les agreniens qu'elles promeltent : de tels actes sont reffet dune determination; or, line determination suppose un diseernement et une volonte. I^es sublilites cnveloppccs de nuages el les raisonnemens vagucs ou diffus employes par les philosophes qui refusent d'adniettre celte con- clusion , decelent loute la difliculte qu'ils eprou- vent de se souslraire a I'evidence. Nous ne croyons point necessaire de nous ar- reler a I'opinion de BufTon, qui, dans la crainte, h ce qu'il parait, de trop rapprocher les animaux de rhomnic, dont il reconnaissait toute la diiinile. 2 5a DU PRINCIPE D'ACTION aocorde la sensation aux animaux, mais lenr re- fuse en meme temps nn principe inimateriel , opinion que personne n'a adoplee et qui serait line erreur capitale aiix yenx meme des Carle- siens; car jamais les Carlesiens n'admetlront que la sensation piiisse etre iin attribut de la matiere. BnfTon protend expliquer toules les actions, toule la conduile des animaux par on ne sait quel sens interieur, qu'il appelle un organe, un result at mecanique , un sens purement materiel, qui a la faculte d'etre ebranle par les impressions ex- terieures et de conserver des impressions ante- rieures de douleur el de plaisir, qui a la conscience de son existence actuelle, mais qui n'a pas celle de son existence passee, en nn mot, qui a tout, exceple la pensee et la reflexion (i). On sait que BuflTon , ce grand peinire de la nature, si admi- rable dans ses tableaux , n'a aucune auforile en fait de systemes philosopbiques. « II a eu le tort, « dit le celebre Cuvier , de vouloir substitner a « I'instinct des animaux, une sorte de mecanisme « plus inintelligible peut-etre que celuideDes- o cartes (2). » (1 ) D'lscoiirs stir les nnininux. (2j Biogr. un'w, , article Buffon, CHEZ LES ANIMAUX. 233 § III. QUELQUES EXE5IPLES DE LA CONDOTE DES ANT5L\IX Qu'il nous soil malntpnant permis de proposer anx disciples des deiix Ecoles dont nons venons de discuter les doctrines, d'expliquer, dans leur systeme respeclif , quelrjnes faits pris au liasard parmi une infinite d'autres. Nous n'irons pas feuilleter les volumineux recueils d'Histoire Na- turelle, ni les nombreuses relations des vovageurs, ponry puiser des exemples plus on moins cnrieux, mais ignores du vulgaire. Nous nous bornerons de preference a des faits connus, a des exemples journaliers et communs, qui se passent sous les yeux de tout le monde , comme efant les plus propres a fournir matiere a des observalions va- rices que Ton pent reiterer a volonte. Nous prions nos lecteurs de se rappeler celte observation , surtoul lorsqu'ils scraient tentes de nous dire que ce n'etait pas la peine de citcr certains actes des aniinaux qui ne paraissent meriter aucune atten- tion particidiore. Qu'on se souvienne que noire intention n'est point d'exciter la surprise ni lad- miration; inais nous choisirons souvent ♦^t a dcs- sein des actes tres-ordinaires , comnie ofllVant les cas les plus defavoraldes a I'opinion qui admet quelque intelligence cliez les animaux. Nous com- mencerons par les animaux domcstiques, dont ou 2 54 DU PRINCIPE D'ACTION peut apprecier journellement la condiiite; et voici d'abord quelques actions qui prouvent que I'ani- inal n'agit pas toujours dans le seul but de sa propre conservation , sans parler de quelques au- tres, parmi celles que nous exposerons eusuite. On a pu remarquer les jeux, disons meme les extravagances auxquelles se livrent les jeu- nes animaux , et notarnnient les chiens et les petits chats , soit entre eux , soit meme seuls. Si Ton dit que ces amusemens ont pour objet un exercice salutaire, nous demanderons s'il est ne- cessaire qu'une machine , pour se mainlenir en bon etat, ait I'air de se rejouir, et qu'elle s'ebalte . quehpiefois jusqu'a I'apparence de la folie : il faut convenir que deux ou trois machines qui se di- ver! issent ensemble, presentent un spectacle fort plaisant. On voit sonvent des chiens a la fenetre de lenr maitre, se plaire a considerer les mouvemens qui ont lieu dans la rue, snivre des yeux les passans avec une sorte d'inleret, et parliculieremcnt les animaux de leur espeoe. Le chien dun decrotteur de Paris salissait les souliers et les holies des passans , pour procurer des prafnjues a son maitre. Un Anglais I'acheta, le porta a LondtCs el le tint renferme pendant quelques jours, ne negligeant rien pour se I'at- tacher par la nourritnre et par les bons trailemens. Au bout de quinze jours, ce chien se relrouva a CHEZ LES ANIMAUX. 235 Paris anpres de son premier niaitre et recominenca son ingenieiix et utile manege! Nous concevons que Ton puisse a la rigueur expliqner, par le jeu d'un pur mecanisme , certaines actions des aui- maux qui seraient le re'snitat de quolqnes mouvc- jnens interienrs, ou de I'inipression prodiiite sur eux par la presence des objets exterieurs. Mais qn'iin Carte'sien nous dise s'il comprcnd sans difli- culte comment una machine transportee a Lon- dres pent se determiner d'elle - mcme a quitter cette ville, a s'cinbarquer pour la France, marcher directement sur Paris et y retrouver son aacien maitre. Un particnlier sort de la maison ; son chiea voudrait le suivre, mais on le Ini defend. Le chien reste assis, les regards tournes vers la porte, dans I'attitnde dn regret, et qnelquefois avec un air de nnitinerie. Que pouvait gagner cet animal a sortir, si ce n'est une jouissance? Et si lo maitre n'etait pas sorfi en ce moment, le chien ne s'en serait trouve ni mieux ni plus mal quant a cc qui inleresse sa conservation. Les animaux ont bcsoin de boire et de manger, et ils savent manifesler ce besoin. L'ne machine pent avoir besoin de reparation , mais elle I'ignore et n'en cherche pas d'elle-meme les nioyens. Si I'animal-automate n'a pas le sentiment du besoin, d'ou vient qua point nomaie il recherche sa nour- rilure et la sollicitc meme avec instance ? D'ou 2 56 DU PRINCIPE D'ACTION vient qn'un chien favori prefcre a des alimens sains , des friandises qui vont a un resullat con- traire au but de sa conservation ? Un chien abandonne sa patee pour se jeler suv cclle du chat qui mange pres de \m. Bien phis : une autre fois il refuse la nourriture qu'on lui presenle, parce qu'il n'en a pas besoin; on appelle le chat , aloi's il se hate de dcvorer ce qu'il a d'a- Lord refuse, et fait ainsi violence a I'inslinct na- tural qui le faisait rcpugner a des alimens con- Iraires a sa sante. On a vu plus d'une fois le chien du pauvre re- fuser de rester dans une maison etrangere, ou on lui prodiguait une abondante nourriture , pour xevenir partager avec son maitre de chetifs ali- mens a peine suffisans pour le soutien de sa vie. Gombien de fois n'a-t on pas admire avec quel courage des chiens out defendu, au peril de leur vie, celle de leur maitre attaque par des assassins! Et qui a pu apprendre sans attendrissement I'his- loire de ce chien qui , blesse mortellement par los meurtriers de son maitre , en combattant pour lui, traina ses propres entrailles jusqu'a la porte de sa maitresse, Tappoia par ses gemissemens et Ja conduisit aupres dn cadavre de son mari , ou il expira lui-meme? Un autre chien suit doulou- reusement le cercueil de son maitre, s'arreto sur sa tombe qu'il ne veut plus quitter, refuse tous les alimens qu'oa lui presente, et se laisse mourir CHKZ LES ANIMADX. 2S7 de faim. Est-ce pour sa propre conservation que cet automate vient ici perir d'inanition? Un rliasseur, tombe dans un marais, s'v trou- vail enfonce jusqu'aux aisselles et faisait de vains efTorts pour se tirer de la. Son chien, temoin du danger qu'il courail, nianifestait sa douleur et ses craintes par ses mouvemens et ses cris. Tout-a- coiip, il part comnie I'e'clair, se rend au village le plus voisin, ou, par ses aLoieniens et ses de- monstrations , il attire d'abord I'attention de quelques personnes. Ayant en fin reussi, par des mouvemens plus significatifs, a se faire suivre, il en temoigna sa joie et se mit a courir en avant avec la plus grande celerite, jusqu'au lieu ou elait son mailre, qui fut delivre sain et sauf. Une chose non moins remarquable , c'est que des lors ce chicn n'a plus voulu cbasser avec son maitre. Consulte/ tons les chasseurs, et trouvez - en un seul qui puisse ne voir, dans les secours qu'il re- coit de ses chiens, que le jeu purement mecanique de quelques ressorts inanimes, sans lintervention d'aucune sorte d'intclligence. Un chien repond aux caresses de son mailre ; il lui en fait lui-meme qui vont quelquefois jus- qu'au transport , apres une absence plus longue qu'a Tordinaire. Si le maitre n'eut pas caressc sou chien en ce moment, que serait-il arrive a celui-ci de Oicheux pour sa conservation? Quel bien, dans aunm ras, des caresses peuvent-ellcs faire a une machine ? 238 DU PRINCIPE D actio:? Un cliien se trouve sur un parapet eloigne de la porte dentree de J'habilalion ; il voit venir de loin qiielqu'un de la maison ; il manifeste son plaisir par le mouvenient de sa queue el dans un regard que Ion voit s'aniiner par dogres ; il des- cend et va avec empressement altendre celle per- sonne a la porte. Sa joie redouble lorsqu'il entend meltre la clef dans la serrure. Comment ne pas reconnaitre ici chez cet animal une veritable joiiis- sance? Si cet oiseau qui nous ravit par son chant n'eprouvait lui - meme aucun plaisir, comment lesterait-il des heures entieres dans la meme at- titude, a varier son ramage? On connait les signes d'une vive satisfaction que donne I'elephant, lors- qu'il enlend jouer sur des instrumens de musiqne j certains airs qu'il goute de preference a d autres. On avait arrete un cliien dans un jardin , en fermant la grille par oix il voulait sortir. II exis- tait une autre ouverture qui venait d'etre prati- quee dans le parapet seulement depuis peu ; le chien ne pouvait apercevoir celle ouverture dii lieu ou il se trouvait. Apres avoir fait pendant quelques instans de vains efforts centre la grille fermee , il s'avisa subilement de courir a toutes jambes vers I'autre issue et arriva tout joyeux au- pres des assistans, comme satisfait d'avoir de'joue leur intention de le retenir. Ccrtes , on ne peut dire que I'aspect de I'ouverture que le chien ne voyait pas , ait fait sur ses organes et sur ses es- CHEZ LES ANIMAUX. aSg prlts vltaux une impression susceptible de deler- miner le moiivement de ses jambes vers cette issue. Si Ton dit que Ic cbien avail vu precedem- ment ce passage, ce qui est vraisemblable, il f'aut necessairement adrnottre qu'il a agi dans cette cir- ronstance en vertu de quelque cbose qui ressem- ble a un acle de memoire. Un jour que Ton commencait a montrer an mome cbien a sauter par-dessus un baton , en kii donnant quelque friandise cbaque fois qu'on ctait parvenu a le faire sauter, lorsqu'on eut quitte le baton , le cbien alia le cbercber de lui-meme, sans qu'on eut essaye de le lui apprendre et sans qu'on lui eut rien ordonne'. II vint offrir le baton a son inslilufeur, en I'invitant, par son regard, a lui faire recommencer un exercice oii il Irouvait son profit. Nous avons ete te'moin de ce trait , ainsi que du precedent et de plusieurs autres parmi ceux que nous rapportons ici. Un baton qui menace un animal pent lui causer une impression qui , dit - on , donne aux esprits vitaux une direction propre a determiner I'animal a la fuite. Mais d'abord, pourquoi cette fuile pu- rement mecanique a-t-elle toujours lieu precise- ment du cote oppose a I'bomme qui menace? De plus, le maitre commande a son cbien, sans le menacer : le cbien obeit, pour n'etre pas frappe dans le cas ou il n'obeirait pas. II sait done qu'il serait frappe dans cc dernier cas ; il faut done 24o DU PRINCIPE D'ACTION qu'il se souvienne d'avoir ele frappe en pareille circonstance. Un jeune chien ne fait encore nulle attention lorsqu'on sonne a la porle de la maison. Mais comme, chaqne fois que Ton sonne, qnelqn'un de la maison va ouvrir et qu'alors il se presente ordi- nairement a la porte qnelque pevsonneetrangere, le chien flnil des lors par crier toutes les fois qn'il entend la cloche. Si un chien veut sortir d'une chanihre oii se trouvent quelques personnes, il s'adresse a celles- ci et les invite par ses allees et venues , par ses mouvemens et par ses regards , a lui ouvrir la porte. S'il n'y a personne dans la chainhre , et qu'il entende qnelqu'un dans la piece voisine , alors il gralte a la porte jusqu'a ce qu'on la lui ouvre. Comment se fait-il qu'un chien manque rare- ment d'aboyer conlre les individus mal vetus qui se presenlent chez son maitre, tandis qu'il se tait le plus souvent a I'aspect des personnes mises convenahlement ? Voila un discernement assez remai'quable dans le jeu de quelques ressorts ina- nimes, mis en action par les esprits vitaux ; car les esprits vitaux jouent un grand role dans le systeme des automates. Voici encore qnelqnes-unes de leurs merveilles. Votre chien est pres de vous ; vous I'appelez par le noin que vous lui avez donne : il love la lete CHEZ LES ANIMAUX. 24 1 6t vous regarde , comme pour connaitre ce que vous voulez de liii ; une autre fois , appele de la meme maniere , il se dresse centre Vous et vous fait des caresses. S'il est a quelques pas de vous, et que vous Tappeliez sur le meme ton de voix et sans aucun autre signe , non-seulement il tourne la tete , mais il s'approche de vous , tantot avec lenteur, tantot en courant. On voit par ces exem- ples , comme on peut le voir dans une infinite d'autres , qu'une meme impulsion imprimee aux organes peut determiner les esprits vitaux a pro- duire d6s mouvemens totalement differens. Et il arrive aussi , au contraire , que des causes exte- rieures toutes differenles produisent sur les orga- nes et sur Taction des esprits vitaux une meme impression, tant ces esprits sont dociles pour se preter a tout ce que Ton veut. En eflfet, on donnd a un animal un nom arbitraire : on aurait pu lui en donner un tout autre; il s'accoutume a ce norri et il y repond. II s6 serait egalement accoutume h. repondre a tout autre nom quelconque : en sort6 qu'un meme mecanisme peut recevoir la meme impulsion par des sons articules entiere- ment diflerens, quelle que puisse (5tre la diversitc infinie de ces sous. Un animal f.si piqu(^ par un insecte : ce n'est pas une sensation eprouvee sur le point oij a lieu la piqCue, qui determine le mouvemeht de I'animal i6 342 DU PRINCIPE D'ACTION vers ce point; inais la piqure donne aux esprits vitaux une direclion qui va faire agir precisement celle des qiiatre paltes qui peut atteindre a I'en- droit pique. Un animal a soif : ce besoin determine dans le mecanisnie le mouvement des jambes pour diriger I'animal aupres da vase ou il peut se desalterer. Le lende'main , une nouvelle soif fait prendre a c|et animal la meme direction sans le concours de la memoire, Mais le vase a cliange de place : alors les esprits vitaux agissent de maniere a faire roder I'animal autour de la chambre, jusqu'a ce que la rencontre du vase donne aux machoires et a la langue le mouvement convenable. On avait ferme une chatiere avec vm cercle de carton suspendu par un cordon. Nous avons vu un chien et un chat se presenter d'abord devant cette porte sans s'aviser d'ecarter le leger obstacle qui s'opposait a leur passage. Le chat ayant re- rnarque un jour la mobilite da carton , se mit a le pousser de cote avec la patte et passa par le trou ; ce qu'il a fait dos lors chaque fois qu'il a voulu passer. Le chien , a son tour , ayant vu Taction du chat , I'iniita a sa maniere , en ecar- tanl le cercle avec son museau; et depuis ce mo- ment, il passait et repassait de meme avec la plus grande facilite. S'il n'y a pas ici de I'intelligence et de la memoire, il faut renoncer a reconnaitre CHEZ LES ANIMAUX. 243 les occasions oh inlerviennent ces deux facultes. Lorsqn'iin hoinme monle sur iin arbre pour se soiistraire a la fiireur dim elephant sanvage , si celiii-ci est assez fori, il abat I'arbre; dans le cas contraire, il appelle a son aide d'autres elephans qui acconrent a sa voix, et tons ensemble arrosent le pied de I'arbre, en arrachent les racines et le renversent. II y avait , en 1829, a Bangkok, ca- pitate acluelle dii royanmedeSiam, deux elephans apprivoises, dont I'nn allait souvent an Bazar pour (juclcr du fruit, qu'il partageait ensuite avec son conducteur. L'autre se pla9ait a la porte du roi , ou on lui apporlait un grand vase plein de riz et une cuiller; prenant le riz avec sa trompe, il en donnait a tous \cs talapoins qui passaient anpres de lui. Lorsque le cornac s'endort dans un bois, on a vu I'elephant faire sentinelle aupres de lui et chasser les insectes qui pouvaient lincommo- der; et si le conducteur dormait encore a I'entree de la nuit, I'aniinal le placait avec precaution sur ses defenses et I'emportait dans sa cabane. Une attention soutenue repose essentiellement sur Tcxercice de la memoire, car I'attention n'est autre chose que Taction de la memoirc appliquee, dun inslant a l'autre, sur un nieme objet; telle est encore une suite d'actes qui se rapportent a une mcme fui. Et cepcndant^ tout en accordant dcs sensations aux betes , des philosophes vou- 244 ^^ PRmCIPE D'ACTION * draient refuser la memoire a cet animal qui, daws wne longue attente , epie le moment favorable poiu" saisir sa proie ; a ce renard, a ce putois , qui emportent Tune apres I'autre dans leur retraite, les pieces de leur bulin ; a ce rat qui accumule successivement des provisions dans son Iron ; a I'abeille et a la fournii ponrvoyant peu a peu aux besoins de la commnnaute; en un mot, a tons les animaux , dont la condiiite nous montre cbaque jour une serie d'actes nombrenx se liant tous a .un meme but. Comment, sans memoire, un ani- mal domestiqiie peut-il reconnailre le lenHemain son maitre de la veille? que disons-nons? seule- inent d'un moment a i'autre? N'y avait-il point de memoire dans le fait de ce cbien du decrotteur, qui part de Londres, sait reprendre le cbemin par lequel il y est arrive, s'embarque, prend la route de Paris et retrouve son premier maitre an milieu de cette grande ville? Si une macbine, quelque parfaite qu'on veuille la supposer , ne pent rien apprendre , il en est bien de meme dun etre enlierement passif, reduit a n'avoir que des sensations; car, pour apprendre , il faut la volonle , I'attention et la memoire. Pourrait-on dire que Dieu ait donne a tel etre uniquement passif une disposition na- turelle a sauter par-dessus un baton , a danser sur la corde, a faire I'exercice militaire, h contrefaire CHEZ LES ANIMAUX. ^45 le niort, a raontier les dents, a se precipiter dans une riviere pour y chercher ce qn'on lui deinande, a danser sur ses pattes de derriere, h. marcher a genoux, a fermer nne porte, a mettre le fen a une meche , a rassembler des chiffres , a assortir des conleurs, a retenir et repeter des airs artificiels, comme le font le rossignol, le merle, le serin, le linot; a jouer au domino et aux cartes, a connai- tre les beures d'une horloge, etc.; a executer lant d'autres tours de force, tels que ceux de Vane sa- vant, de la chevre acrohate , des deux Munito, betes celebres qui se sont acquis une reputation europeenne; en un mot, a faire tout ce qu'il plaira a la volonte, et meme a la fantaisie la plus bizarre de rhonime , de prescrire a un animal ? Certes , un cbien, une cbevre, nn ane, un serin, laisses a eux-memes, ne s'aviseront jamais tout seuls de ces cboses-la. lis les ont done apprises lorsquon est venu a bout de les leur faire faire. Ce n'est pas que nous pensions que les animanx puissent apprendre a la maniere de I'homme, c'est-a-dire s'elever des impressions sensibles a des idees abs- traites et generales qui leur scrvent d'instrumens pour poursuivre leurs rechercbes et les faire par- venir a des connaissances ulterieures, Mais nous entendons qu'il y a chez les animaux quclques rayons d'intelligence, qiielque puissance de sou- venir, en vertu de quoi des impressions diverses 246 DU PRINCIPE D ACTION peuvent cbez enx seller entre dies et les cletfinni- ner a des actions non-seulementindifTerentesaleur bien-etre, mais qui nieme peuvent y etre monien- lanemcnt contraires. Anssi voyons-nous que des aniinaux, par reflfet des soins donnes a leur edu- cation , parviennent a execnter des choses tota- lement etrangeres a lenr destinalion , complele- ment inutiles a la conservation des especes , et absolunient incompatibles avec I'insensibilile d'une machine , comme avec la nature et I'elat passif d'un etre borne a la seiile sensation. Les anirnaux ne donnent pas seuleraent des signes qui sembleraient annonccr chez eux I'exis- tence de cerlaines facultes intellecluclles , mais ils en offrent encore quiparaitraient indiquer cette qualite , cette disposition de I'ame a laqnelle on donne le nom de sensibilite . telles sont ces mar- ques touchantes d'attachement que Ic cbeval et le chien montrent par fois envers leurs niaitres (i) ; (1) « Y a-t-il rien de comparable, dit BufFon, a I'atta- u chement du chien pour son maitre ? On en a vu niourir « sur le tombeau qui le renferniait. Mais (sans vouloir citer « les prodiges ni les lieros d'aucun genre), quelle fidelitea a accompagner, quelle Constance a suivre, quelle attention a a defendre son maitre ! quel empressement a rechercher a ses caresses! quelle docilite a lui obeir! quelle patience « a souffrir sa mauvaise humeur et des charimens souvent u injustes ! quelle douceur et quelle humilite pour taclier de « rentrer en grace ! que de mouvemens, que d'inqujeludes j 1 CHEZ LES ANIMAUX. 247 telle est celte amitie que se temoignent recipro- qnenient certains animaiix, t;omnie les cbameaiix et les dromadaires, la vive afTeclion qu'avait le lion de la menagerie de Versailles pour le chien qui lui servait de compagnon , el dont la mort lui eavisa une si grande melancolie et la pcrle de I'appetit. Qui ne connait le trait de pilie de ces chevaux qui broyaient avec leurs dents la paille et Tavoine, pour les jeter ensuite devant un vieux compagnon qui ne subsistait que par leur geue- rosite? Nous rappellerons encore a ce sujet I'acte remarquable de cet elephant qui , ayant tue son cornac , se niontra emu de compassion a la vue des deux enfans que la femme du cornac , dans son desespoir, lui jeta aux pieds, qui saisit I'aliie, le mit sur son cou , I'adopta pour son cornac et n'cn voulut jamais d'autre. «'( que de chagrin s'il est absent! que de joie lorsqu'il le re- « trouve ! A tous ces traits peut-on meconnailre I'anutie ? (i Se marque -t-elle meme parmi nous par des caractcres a aussi energiques? ?» (Discours sur les aniinanx). II est vrai que Buffon compare cette amitie a celle d'une femme pour son serin, d'un enfant pour son jouet, etc. : toutes deux, dit-il, ne sont qu'un sentiment aveugle, seule- ment plus naturel chez Tanimal, parce qu'il est t'oiide sur le besoin. Outre I'ctonnement que doit causer une telle com- paraison, nous desirerions encore une fois qu'on voulut bien nous expliquer comment le sentiment dit besoin peut deter- miner un animal a refuser toute nourriture et a se laisscr pe- rir volontairement sur la tombe d'un homme. 348 DU PRINCIPE D'ACTION Avons - nous besoin de rappeler I'histoire du lion de Gerasimiis, qui monrut de regret sur le tombeaii de ce saint Abbe; celles dii lion d'Andro- cle (i), du daiipbin du jeune ecoliex- de Bayes (2), du draijon de Thoas (3) ; celle cju chien de cet esclave condanjne au dernier supplice, qui reslant aupres du corps de son maitre, Jui presentait a la boucbe, comnie pour le rappeler a la vie, les morceaux de pain qu'on Ini donnait a lui-meme, qui se jeta ensuite dans le Tibre apres le cadavre et le tenait souleve au-dessus des flots, etc., etc.? Si quelques animaux paraissent susceplibles de pitie et de reconnaissance, ils sont aussi capables de vengeance et de rancune. Personne n'ignore le trait dp cet elephant que dessinait un peintre et auquel on jetait de temps en temps quelques alimens dans la boucbe, pour le maintenir dans I'attitude convenable. Comme la seance devenait un peu longue , il fallait tromper quelquefois I'elepbant, et le valet du peintre se bornait par intervalles a faire le geste ordinaire. L'animal , indigne a la fin de cette ruse , inonda avec sa trompe le travail du dessinateur, au lieu de s'en prendre au valet*, et montra , par ce discerne- (1) A. Cell., 1. 5,c. U. (2) PLm.,1. 9,c. 8. (3) Pun., 1. 8,c. 17. i CHEZ LES ANIMAUX. • 9./^g rnent, qn'il connaissait le veritable auteur de la snpercherie, Un cliien nne fois frappe par des personnes etrangeres ouLlie rarement roflense qu'il en a recue , et a chaque rencontre , il les poursuit avec fiireiir par ses oris et ses attaques. Lorsqu'on fait fai're et repeter a un animal quel'- ques - uns des tours qu'on lui a appris , si I'Dn poiisse la chose trop loin , en prolongeant les ordres outre mesure, I'animal commence par te- moigner de I'impatience, bicnlot il n'obeit plus qu'en murmurant , et finit quelquefois par les emportemens de la colere. Que n'aurions-nous pas a a j outer a tout ce qui precede , sur le cbangement que rhonune parvient a produire dans le naturel des animaux sauvages qu'il reussit a apprivoiser, et auxquels il fait exe- cuter des cboses toul-a-fait opposees a leur ca- ractere primitif : sur ceux d'entre ces animaux qui, une fois apprivoises, se rendent les complices de I'homme pour attaquer leurs semblables dans leur ind^pendance, les domptcr et les assujetir a leur tour : sur les loups qui se meltent en embuscade pour poursuivre un chien qu'un autre lonp, par une fuite simulee, attire apres lui : sur la birbe qui enseigne a son jcune faon a courir pour se sauver des cbiens, el qui le cbatie a coups de pied quand il ne veut pas obcir : sur la vigilance et 35o DU PRFNCIFE D'ACTIOrf I'activit^ du chien de berger dans la garde et la conduite dii tronpeau qui lui est confie : sur les chamois qui, ainsi que les singes, ont une senli- nelle avancee, laquelle, a la nioindie apparence de danger, pousse un cri pour averlir les autres : sur ce singe navigateur qui, grimpant sur le mat de perroquet, signalait par un cri I'apparilion des Latimens dans le lointain , ce qui lux avait valii le titre de Capitaine en second du perroquet : sur cet autre singe navigateur qui, apres avoir vecu quelque temps en parfaite intelligence avec la compagne qu'on lui avait donnee, la prit peu a peu en degout , et finit par la precipiter me- chamment dans la mer , ce qui excita un senti- ment d'horreur dans tout I'equipage et eteignit I'interet qu'on lui portait auparavant? Que ne di- rait-on pas sur les gentillesses, les espiegleries et le genie imitateur de eetle espece d'animanx : sur I'adresse de I'ecurcuil, qui se fait une nacelle d'e- corce d'arbre , s'embarque et traverse I'eau , en faisant de sa queue une espece de gouvernail : sur I'admirable Industrie des castors , qui travaillent en societe et de concert pour le bien comniun ; qui etablissent leurs chantiers et se distribuent entre eux leurs taches diverses; qui ont leurs in- genieurs, leurs macons, leurs cbarpentiers, leurs sapeurs, leurs pionniers, elc. (i)? Que n'aurions- (1) L'exemple des castors suffil seul, entre tant d'autres, CHEZ LES ANIMAUX. 25l nous pas a dire sur les travaux de Tabeille , si justenient admires , malgre I'elrange ervenr ou I'illustre Biiffon est lombe a oe snjet , travaux qui d'ailleurs n'etaient que bion imparfaitenient conniis avant les recherches et les experiences des naturalistes plus modernes , et parliculiere- ment de quelques savans entomologistes, au nom- bre desquels nous pouvons citer avec bonneur le respectable President de cette Societe (M. le Ge- neral Comte de Locbe), a qui I'bisfoire des abeilles doit non-seulement des faifs nouveaux qui lui ap- partiennent, mais des eclaircissemens sur d'autres fails importanSj des lors mieux compris et mieux appre'cies. On connait les inleressantcs observa- tions du celebre Huber, qui a pris les abeilles sur Je fait pour ce qui regarde leurs constructions, ainsi que sur un grand nombre d'autres points im- portans de leur histoire, au moven de I'ingenieux appareil des tables vitrees de ses ruches. Ces di- verses investigations nous ont appris comment une premiere et seiile ouvriere etablit les fon- demens de I'ediflce, qu'elle laisse continueracelles qui vont lui succeder tour a tour; comruent une pour faire tomber la comparaison que I'on veut cfablir entre un nombre d'automates d'un inecanisme scmblable , faisant en consequence tous un niome ouvrage , et des aniniaux d'une itjeme conformation entre eux , pour prouver que peux-c| doivent egalement tous faire la niome chose. 253 DU PRINCIPE D'ACTION ouvriere, pins adroite que d'aulres, vient rcparer les fautes eohappees a cellesqui I'ontdevancee (i); qtielle sage economie elles metlenl dans I'emploi de leurs materianx; comment elles savent se plier aux accidens qui se presentent, snrmonter les ob- stacles qn'on leur oppose , eluder les difficnltes impreviies (2); avec quelle pievoyance et qtielle justesse elles donnont aux alveoles des dimensions proportionnees a la ponte des oeufs d'ouvtieres , comme a celle des oeiifs de males ; avec quelle precision elles mesurent I'etendue de leurs ma- gasins sur la plus ou raoins grande abondance des (i) Que devient ici I'explication que donne Buffon , de la construction des alveoles , par I'exemple des pois qui . presses dans un pot que Ton fait bouillir, doivent prendre necessairement, par la pression, la forme d'une colonne a six pans ? (2) Les fourmis , dont la conduite n'offre peut-etre pas moins d'interet que celle des abeilles , ont , comme celles- ci, non-seulement tout I'instinctnecessaire pour se conduir» convenablement dans les circonstances ordinal res , mais encore toutes les ressources pour parer aux inconveniens inattendus , pour s'accommoder aux accidens nouveaux qu'elles reiicontrent, pour dejouer les artifices par Icsquels on cherche a les surprendre dans leur travail. ( Voyez les Recherches sur les fourmis indiqenes^ par M. P. Hither fils, ouvrage dont nous avons rendu compte dans le Macja- sin encyclo/Jiulique , de Janvier 1811 , ainsi que des No?(~ velles Observations sur les abeilles , de son pere , dans le rneme Recueil, caliier de novembre 1814). i CHEZ LES ANIMAUX. 25S recoltes du miel ; avec quelle habilete elles ele- vent des murs de defense, praliqiient des retran- chemens , niasqnent des passages , disposent des defiles dangereux, pour s'opposer a I'invasion de leurs eniiemis (i). Mais terminons celle discussion , peut-etre dej\ trop loiigue , et concluons de tout ceei que des (1) C'est au sujet de ces traraux merveilleux que, daim un mouvement nature! d'admiration , nous nous sonimes eerie ailleurs : « O vous , qui avez vu batir les palais des « rois, ces arcs, ces coionnades, ces edifices somptueux, (I ces voutes hardies el savantes qui vous etonnent 3 vous u qui admirez le genie de I'Architecture dans ces nobles (( monumens qui embellissent nos grandes villcs, dans ces u solidcs boulevarts qui les defendent, venez aupres de la « ruche de M. Huber! ici vous attend un spectacle qui con- u fondra vos esprits-, ici vous eprouvercz une admiratioa *( d'un autre caractere et dout la source est inepuisable : « tous les prodiges des arts s'evanouiront devant le travail u o'une mouche. » Matjas. Encycl. loc. cit. Sans prendre a la lettre les exptessions figurees et les images animces qu'emploient souvent les adniirateurs de I'industrie des animaux , nous pensons que , d'apres un grand nombre des faits que nous avons indiquos, on iie peut s'empecherdc reconnaltrc chez les animaux des signes d'une veritable intelligence , plus ou moins etendue , sus- ceptible de plus ou raoins de developpement, selon les espe- ces, mais bornee et appropriee, dans chacune d'elles, a sa nature et a sa destination : et cela nous sufRt pour I'objet que nous nou« tioiunies propose. i54 DU PRINCIPE D'ACTION systemes specieux, concus dans le cabinet, se dis- sipent conime one vaine illusion, a I'aspect de la conduite et seulement de quelqnes acles d'un ani- mal vnlgaire; et c'est ainsi qne des raisonnemens philosophiqnes, construits avec sublilite et expo- ses avec appareil, viennent souvent echouer au- pres de la nature observee avec franchise et sans preoccupation. Nous n'avons rien dit aes chiens de Terre- Neuve , qui vont d'une raaniere si admirable au secours des noyes, ni de ceux qui, a la voix des botes heroi'ques du Grand-St-Rernara , volent a; la recherche des infortunes voyageurs perdus dans les neiges, et qui semblent parlager le zele de la charile , comme ils en parlagent les fatigues. Nous n'avons pas cu besoin de recourir a de telles preuves de ce qu'on pent obtenir de rintelligence de certains animaux , et nous renvoyons , sur ce point , a Tobservation que nous avons faite au commencement de ce paragraphe, page 235. Nous ne prelendons pas que le sentiment ge- neral que nous avons defendu touchant la nature du principe qui fait agir les animaux, soit exempt de toules difliculles : y a-t-il queique chose, dans la nature, qui n'en presente plus on moins a I'in- telligence et a la raison de Ihomme? Mais nous repetons, s'il le faut, qu'cntre diverses hypothe- ses , toutes possibles , si Ton veut , mais toutes' CHEZ LES ANIMAUX. 355 p.iraissant entrainer des difficultes , une saine phi- losophie nous prescrit d'adopter celle qui en oflTre le moins et qui se ptcte facilenient a ['explication dun plus grand nomLre de phenomenes. I JUii NOTICE IIISTORIQUE SVR LA VIE ET LES TRAVAUX DV PERE CLAUDE I.E JAY , NATIF D'AISE , EN FAUCIGNY ; LCE A Lk &EANCE DO 10 FEVRIER 1352, 1 IRER de I'ouljll des noms que le temps a de- pouillcs do I'eclat dont ils brillerent autrefois, est line delte nalionale : la patrie doit un trihut d© reconnaissahce a des enfans qui I'honorent. Une des obligations de voire Societe, Messieurs, est d'acquitter ce tribut (i). Si le souffle des siecles dissipe les cites et les empires, forcez-le du moins a respecter la me'moiredesbommes cliers aux amis des Icttres et de la vertu. La gloire de rhomme de bien est un heritage acquis au pays qui le vit nail re : qu'il raccepte done avec gratitude, et le (1) Reglemens de la Soc. R. Ac. de Savoie , Art. 1 ^ p. 1 , 2. »7 258 NOTICE HISTORIQUE conserve avec orgneil. Plus que toute autre conlree de nienie elendne et a ressources egales, la Savoie prodiiisit de lels homines. Les noms de qnelqiies- uns sont restes populaires; ceux de quelqnes au- tres recoivent des classes instruiles rhommai'e o qui Icur est du; ceux d'autres enfin, perdns dans d'enormes in-folio qu'on n'ose plus parcourir , sont autant d'astres eclipses pour notre patrie. De ce dernier nombre est un homnie qui , dans la premiere moitie du seizieme siecle, fut admire de ritalie et de lAllemagne; qui fonda on restaura des nniversiles celebres; que plusieurs Princes et Prelats voulurent s'attacher ; que les Peres du Concile de Trente entendirent et consulterent comnie un oracle ; qui refusa les dignites eccle- siastiques avec une Constance que rien ne put ehranler ; un homme enfin dont la Baviere et TAutriche pleurerent la mort comme celle d'un pere , et I'Eglise comme celle d'un Apotre. Un tel homme merite sans doute une place dans les Annales de son pavs. Lui consacrer quelques li- gnes est faire tout a la fois aimer sa patrie et che- rir la vertu. Ce modeste et gc'nereux savant , qui travailla toute sa vie a I'instruction des hommes afiu de les rendre raeilleurs , est Claude Le Jay, natif de la charmante paroisse d'Aise, en Faucigny (i). (1) August. Delia Chiesa , Coron, Real, di Savoja , part. 2, SUR LE P. CLAUDE LE JAY. aSf) C'est line nolice historiqne stir ce compatrlole si peuconnu et si digne cle I'etre, que je viens vous sonnieltre. Claude Le Jay naqnit en i5oo (i). On ignore les prenoms des henreux parens qui Ini donne- rent le jour; mais on sail que sa famille n'elait pas obscure (2). Ses premieres etudes achevees a La Roche (5) , il court les elendre et les per- fectionner h Paris. Deja revetu du sacerdoce et gradue en iheologie, il fait connaissance da Pere Favre du Grand-Bornand , qui depuis plusieurs annees habitait cette capitale. Celui-ci , disciple d'lgnace de Loyola , entrevoyanl dans son com- patriote de rares dispositions, I'exhorte a marcher sur ses traces. Le Jay, passionne pour I'etude et le salut des ames, trouvant dans la nouvelle con- gregation qu'Ignace se proposait d'etablir, un ali- ment propre a satisfaire ses inclinations les plus cheres , se laisse aisement persuader et devient seplieme membre dc la Compagnie en i535 (4). II passe dans la solitude le temps necessairc pour cap. XIV, Delia Baronia di Faucigny •, edit, de 1637, p. 182. (1) /<-/., ibid. (2) OuLTKKiMAN , Tableau des personnage.s signales de la Comp. do Jc.sus, p. 67. (3) (iiULLF/r, Diction., torn. 1, p. 235. (4; Okla.nuim, Ilistuy-. Societ. Jesu, pars 1 , lib. 1 , N. 101. 26o NOTICE HISTORIQUE concentrer son genie dans le foyer de la meditation, pour laisser miirir sous lui ciel sans orage les fruits de ses eludes, et pour se rendre capalde d'influer sur le bonheur des horumes, sans exiger d'eux le prix de ses genereux travaux. II se rend a Rome en iSSy avec ses compagnons (i), et ne laisse voir en lui jusqu'en i54o qu'un religieux pieux et savant. Mais, a cette epoque, il revele^ pour ainsi dire , son existence par des merveilles ; et sa male eloquence, puisee dans les livres saints, tonne el foudroie , prudenle d'ailleurs comme le serpent et simple comme la colombe (2). La discorde s'est glissee parmi les hahitans de Bagnarea, en Etrurie; une faction succede a una autre faction; la liaine ulcere tons les cocurs; les paroles de paix et de reconciliation ou ne sont pas ecoulees, ou sont un nouvel aliment de trou- ble ; cliaque jour e'claire de nouveaux meurtres et provoque de nouvelles vengeances. Qui rame- nera le calme dans cette malheureuse enceinte? C'est un liomme seul, sans forces, sans tresors, sans autre appui que sa confiance en Dieu : c'est Le Jay. Quel est cet inconnu qui vient prendre part a nos de'melcs, dil-on d'abord? Mais son air bon , simple, modcste, pique la curiosile; apres avoir seme comme au hasard quelques paroles de (1) OULTRKMAN, loc. cH. (2j Matth., 10, 1G. SUR LE P. CLAUDE LE JAY. 261 paix, il entre dans une eijlise; on I'y suit comme a im speclacle; il demande rajjrement du pastenr pourparlerala fo:de qui I'environne: on acquiesce a ses vceux. Aussilot la raison, la foi, toutcs Ics vertus semblcnt s'exprimer par sa Louche. Toutes les pensees de cet improvisateur apostolique sont autant de foudres lances contre I'esprilde trouble et de sedition. Tout a la fois on admire son genie, son courage, son ardente cliarite. L'altention se fixe sur riiomme de Lien; chaque jour voit aug- nienler le noniLie des auditeurs : sa vigoureuse eloquence et surtout I'exemple de sa vie triom- phent des plus endnrcis, qui lui demandenl hum- Llement des conseils et des regies de conduife. Des lors les reconciliations s'entauient avec eclat et se consolident aii triLunal sacre de la miseri- corde; des lors les eglises ne sont plus assez vastes pour contenir la mullilude ; des lors enfin , on voit ensemble au Lanqnet du saint ces milliers de personnes que des Laines mutuelles en eloi- gnaient depuis long -temps. Tel est le glorieux deLut de notre compatriote en Italic (c). Des succes si prompts et qu'on etait si loin d'esperer, donnent la plus haute idee de son talent pacificateur. On se hate den tirer parti. Brescia gemit sous les dechiremens d'une anarchie noa nioins afTreuse que celle qu'il vient de dompter (1) Orlandini, loc. cit., lib. 2, N. 93. 363 NOTICE HISTORIQUE en Elrurie. II recoit done Tordre de s'y rendre sans delai. 11 y trouve et des obstacles pins nom- Lreux, et des travaux plus longs et plus penibles qu'a Bagnarea ; mais enfin la vicloire liii reste. Sa voix porte a Tame un sentiment de cliarile si chretienne ! La foule emerveillee croit entendre les discours dun ange plutot que ceux d'un mor- tel. Les classes elevees admiient son talent et cedent aux charmes de tant de vertus. Des larmes de repentir coulent de tons les yeux , et tout germe de trouble a disparu. La pacification de Brescia lui vaut presque une annee de sueurs et de inerites (i). 11 n'est pas encore delasse de ses derniers tra- vaux , et deja I'appellent de nouveaux combats. La discorde n'exerce pas a Faenza son funeste empire , mais nne bideuse corruption de mneurs degrade cette cite de la Romagne. Que fera Le Jay pour donner une vie presque nouvelle a des cceurs plonges dans I'ivresse des sens, et glorieux de vivre esclaves des honteuses voluples ? car , c'est lui qu'on cbarge d'operer cette merveille. II arrive a Faenza en i54i- Maitre babile , avant tout il sonde le terrain sur lequel il doit mar- cber. 11 efudie le caractere des babitans, s'acquiert leur confiance, et n'a recours aux remedesqu'apres avoir connu la cause du mal et en avoir mesure (1) Orlandini, loc. cit., lib. 2, N. 94. SL'R LE P. CLAUDE LE JAY. 263 letendne et la profondeur. Son grand savoir lui donne acccs aupres des classes instruites ou f|ni se piqnent de lelre : ravi de ses enlietiens , ou rexhorte a parler en public; il se rend a celte invitation qu'il desire plus encore que ceux qui la Ini adressent. Les grands qui lui ont fliit celte demande, sont assidiis a venir I'e'couter. lis sont Lientot imiles par la foule , et dans peu la ville entiere court a ses instructions. On est touche ; les esprits s'eclairent ; I'usage des sacremens de penitence et d'euchaiistie se rctablit ; la foi re- Irouve son influence, la pudeur et la reserve tons leurs droits, et les bonnes maurs tout leur em- pire. Pour consolider cette rcstauration eininem- ment sociale (qu'est - ce en elfet qu'nne socielc sans m(£urs?), il use d'un moycn qui prouverait seul quel ascendant hii donnent ses luniicres, son eloquence et ses vertus. II compose unc congre- gation des hommes les plus pieux et les plus ins- truits de la ville. Toutes les ceuvres qu'inspire la charite chretienne lui sont devolues. Elle fournit des medecins qui soigncnt gratuitenient les ma- lades pauvres ; des avocats qui soutienncnt les interets des personnes sans appui; des pcrsonna- ges de haut rang qui sollicitenl et recueillent I'aumone du riche, pour en faire ensuite a i'in- digcnce une sage et prudente distribution; dos tuteurs qui gercnt le palrimoinc de lorphclin. 264 NOTICE HISTORIQUE Ainsi s'envolent de Faenza et la mendiclte, el les signes exterieurs de la misere (i). Ainsi I'exemple des classes elevees , agissant siir la multitude , opere un changement de mreurs digne des plus grands eloges. Ainsi la honteuse licence du pa- ganisme fit place autrefois aux beaux jours de I'Eglise naissante. Maintenant I'edifice est constrnit, I'architecte peut disparaitre. Aussi Le Jay re^oit du Souve- rain Pontife, Paul III , I'ordre de parti r pour Ra- tisbonne , ou les amis de Luther et d'autres no- valeurs devenaient redoutables. II quitte done les habitans de Faenza devenus meilleurs et desoles de le perdre si \ite, et se rend a Bologne. Mais sa reputation I'y a pre'cede , et cette ville a pris des mesures qui le forcent de lui donner quelques semaines. Le sejour qu'il y fait devient pour elle une epoque de benedictions. Partout ou pe'netre son zele, comme un soleil bienfaisant, il repand la lumiere, la chaleur et la vie. Enfin , les obsta- cles qu'a rencontres Le Jay dans sa marche sont leves. II a traverse I'llalie et franchi les murs de Ratisbonne. Ici, nouveau theatre, nouvelles mreurs, nouvel idiome, nouveaux usages, nouveau genre de com- Jbatt Accueilli du premier pasteur de celle ville (!) Orlandini, loc. cit., lib. 3, N. 24, 25.... GrilleTj loc, cit. 5 p. 236, SUR LE P. CLAUDE LE JAY. 265 comme un horn me qui doit gnerir des maiix en grand nombre , et peiit-ctre en ecarter do plus nombrenx encore, il se fail d'ahord instruire du veritable etat des choses. Les plaies elaient pro- fondes , il n'y avail pas de temps a perdre. Des hommes sans mission , fiiyant encore le grand jour et s'enveloppant des ombres dii mysfere , qualifiaient d'unions legitimes nn concubinage sacrilege, les incesfes et les adulteres spiritnels, nommaient liberie evange/ir/ne le libertinage le plus ebonte , et dechargeaient le commnn des fideles de tout precepte one'reux. Artisans secrets de trouble, ils fomenlaient I'intrigne, les factions, les seditions, line morale si conforme anx pen- chans favoris dii coeur , annoncee dans les tenc- Lres , tronve partont des e'cbos qni la redisent a qiiiconqiie vent I'entendre. Le Jay commence par rehansser le courage de I'Arcbeveque el devient comrac lame de son administration; il se lie en- suite avec tous les membres dn Clerge les plus eclaires , les plus vcrtueux et les plus influens , et leur communique son zele, sa maniere de juger les choses et son amour pour le bien. 11 les voit reunis , il les voit scpares ; il les presse , il les exhorte tour a tour , il les determine enfin a prendre des forces , a se renouvelcr dans leur sainte vocation par les exercices dune retraite serieuse. Les pasleurs ainsi prepares, il s'adresse aux ouailles. Avis , conseils , exhortations , lout 266 NOTICE HISTORIQUE est mis en usage. Ses discours ne sont pas moins goutes qii'en Italic ; la magistrature et les aulo- rites civiles se rangent parmi ses auditeurs : tout annonce une abondantc moisson pour le pere de famille. Et comme alors on ne parlait que des livres sainls, que les novateurs interpretaient sui- vant Icur bon plaisir , il expose publiquement I'Epitre de saint Paul aux Galates dans le sens catholique , et remplit cette fonction avec une clarle si convaincante , avec une precision si lu- mineuse , avec une onclion si peu connue , que les amis et les ennemis de I'ancienne foi mettent un empressement egal a venir I'ecouter. Contra I'usage, on le prie de ne pas interrompre le cours de ses instructions durant I'autorane, et la foule des auditeurs reste la meme. Cependant les fauteurs des nouvelles doctrines redoublent d'activite. Les succes inaltendus du nouvel Apotre les alarment et les irritent. On met sourdement en jeu contre lui tous les ressorts de la cabale; on imagine des motifs specieux qui semblent commander son depart. Mais I'autorite se rit de ces motifs et fait la sourde oreille. Des ecclesiastiques meme, on de'ja partisans des nou- veaiites, ou meconlcns de la conduite exemplaire qu'il exigeait deux , ou secretement humilies et jaloux des marques d'estime et des eloges qu'on lui prodigue , lui suscilent des tracasseries de loule espcce : mais le premier pasteur prend SUR LE P. CLAUDE LE JAY. 267 onvertement son parti. La calomnie cherclie a le iioircir de son venin; niais tons les vrais calholi- ques proclan)enl ses vertus. Enfin , pins d'nne fois, la haine prepare le poison qn'i doit lui donner la mort, et ton jours la providence dejone les pro- jets de la haine. Neanmoins, sans une heurenie ^aillie , il perissait un jour par la main de ses enneniis : qiielqnes-uns des plus acharnes le ren- contrent seal sur le Lord du Danube ; I'accabler d'injnres et se saisir de sa personne est TafTaire d'lin instant; et tandis que, le tenant les uns par la tcte, les antres par les pieds, ils se preparent par divers balancemens a le precipiter dans le fleuve : Crojez-i^ous , leur dit-il en riant, {ju'il soit moins facile daller au del par eaii que par terrel Celte reponse d'un honitne assez in- trepide pour plaisantcr entre les bras de la mort, desarme ces furieux , qui lachent leur proie (i). Ainsi s'e'coulent les anne'es i54i et i542. Une partie de I'annee suivante sera plus orageuse en- core. Si le zele et les travaux dc cette infaligable et vigilante sentinelle enchainent les efforts des novateurs a Ratisbonne, ils sont plus heurcux en d'autres contrees de rAllemagne. De vastes dio- ceses, des electorats enfiers leur sourient et les accTieilient. Tant de succes enflcnt leur andare. lis liient enfin parti de la position de cette viile, (1) Orlapjdini, loc. cii.y lib. 3j N. 62, 63. 268 NOTICE HISTORIQUE qui, comme libre, n'obeit qu'a lEmperenr. A la verite , Charles - Quint se montre defenseur de J'arche qui chancelle, et parait la soutenir; mais passant les homes assignees aux puissances tem- porelles , il s'expose a la precipiter. Plus d'une fois il essa^'e de disposer les affaires de la religion comme celles de la politique. Presque toujours favorable aux Princes qui lui fournissent des troupes et de I'argent, qu'ils soient amis de Lu- ther ou de tout autre chef de parti, des qu'il est sur qu'ils acquiescent a ses demandes interessees, il signe aiseraent leurs petitions (i). Les magistrals de Ratisbonne, connaissant le faihle de I'Empereur, s'opposent mollement aux turbulentes entreprises des ennemis de I'ordre , et sont rarement d'accord avec leur Archeveque sur les moyens de les reprimer ; quelques - nns meme, ouvertement devoues a leur cause, permet- tent I'exercice des nouveaux cultes en deux en- droits de la ville. En vain le premier pasteur conjure le Monarque de revoquer ces concessions scandaleuses; celui-ci differe dun mois a I'autre, et finit par ne rien entendre. Le Prelat , sans ressource auprcs de I'autorite civile, n'en retrouve que dans ^a sagesse , le zele et I'eloquence du pereLeJay, qui des lors se mulliplie pour ainsi (1) Brhault - Bep.castel , Hist, de I'Eglise, torn. 10, pag. 587. SUR LE P. CLAUDE LE JAY. 269 dire , et se montre partont en face de rennemi. Instrnire les fideles, redonbler, s'il etait possible, la vigilance et ractivite des pasteurs ; rappeler anx cenohites les devoirs que leur impose, dans ces penibles conjonclures , la sainlete de leur vocation ; soulager dans sa doulenr I'ame souf- frante de rAicheveqiie, plongee dans lamertume a la vue de tant de maiix ; dinger ce Prelat dans les voies d'nne douceur, d'une prudence et d'une fermete vraiment apostoliques ; user du resle de confiance et de bienveillance dont I'avaient d'a- bord honore les magistrals , pour que ceux qui n'osent plus souteuir ouvertement la verite , no soient pas du moins les appuis de I'erreur ; ac- compagner toutes ses demarches d'une vie sainte, d'une patience a toute cpceuve, et d'une charile que rien ne demente : telles sont les penibles occupations du pere Le Jay pendant une partie de I'annee i543. Mais ses travaux et son influence vont devenir plus considerables encore. Le bien general de I'Eglise deniande que I'Archevcque de Ratisbonne quitte son troupeaii pour un temps indetermine'. Qui tiendra sa houlette et defendra ses brebis jnenacees de loules parts ? un pauvre pretre du pays de Savoie. Jusqu'a present ses avis sont de- venus des bienfaits; les fruits qu'on a retires de son expeiience determinent le choix du Prelat , et Le Jay se voit seul charge, dans ces oragcuscs 270 NOTICE HISTORIQUE circonstances, dc radministration d'un si penible diocese. II commence I'exercice de sa nouvelie carriere par la publication d'un jubile que Paul III vieut d'ouvrir en faveur de lous les catholi- qnes. Le pas elait glissant : tous les vrais fideles re- doulaient et desiraient cette epoqne. Elle pouvait amener de consolans resxdtats, on produire d'im- menses oalamites. Le Jay ne se dissimule rien de ce qui pent avoir lieu; mais il a soin de pre'- parer insensiblement les esprits a cetle mesure salutaire. II se montre dans tontes les cbaires de la ville. « Son front ve'nerable que d'abjectes pas- sions n'ont point fletri, ses traits que le calme du coeur a presque rendus celestes , comman- dent le respect et la confiance ; il parle sans trouble, n'etant pas agite par la miserable in- quie'tude de I'amour- propre. 11 parle avec onc- tion , avec abondance ; la conviction et la foi dominent toute son ame. II renverse , comme en courant , les pueriles argumentations et les specienx sopbismes que les novateurs font le plus valoir ; les prejuges se dissipent devant la lumiere qu'il presente ; I'evidence et la raison I'emportent sur I'opiniatrete des partis et des passions ; il convainc , il entraine , il attendrit ; I'emotion visible qui I'exalle , ecbauffe , em- brase les coeurs , » et la publication de I'annee sainle a lieu sans obstacle et presque sans SUR LE P. CLAUDE LE JAY. 27 1 ninrmnre. Pendant le jiiLile , son zele actif , sa prudence et sa douceur scmLlent avoir pris un nouvel accroissenient. D'avance , il s'est rendu fainilier I'idiome du pays; il en profile pour des- cendre an nivean des aines les plus simples et les plus ignoranfes. Tenant la place du premier pasteur, il voit en tons ses enfans; et, comme un saint Paul avant lui, comme un Francois de Sales apres lui , il se fait tout a tous pour les gagner tons. Celte condcscendance si paternelle ramcne au sein de I'Eglise nn grand nombre de personnes que la seduction en avait fait sortir. Tant de fati- gues, jointes a I'oubli total de ses interets, forcent I'estime de ses ennemis, qui confcssent en tonle occasion que sa charite triomphe de leur haine; que sa prudence egale ses talens et sa verlu; qu'on ne peul justement lui reprocher que son altache- ment inviolable a la foi de ses pcres, et son zele intrepide a la defendre (i). Aussi , nous disent ses historiens, si Ratisbonne ne fut pas cntiere- ment asservic au nouvel Evangilc , c'cst au perc Le Jay qti'clle en fut redevable (2). Cepcndant le celcbre Eckius viont de mourir a Ingolstadt. C'e'tait un homme dun merite su- perieur , recoininandable et par son zele pour la (1) Orlandini, lib. 3, N. 23. (2) Idem, ibid., N. 21. 372 NOTICE HISTORIQUE foi, et par ses disputes avec Luther et quelqties autres novateurs de son temps. Le soin de sa fortune , I'amour du repos , la crainte meme du martyre ne purent ebranler sa grande ame (i). C'est un vide de cette nature que Le Jay va coin- bler. Guillaume , Due de Baviere , vient de I'ob- tenir de saint Ignace et du Souverain Pontife. La cbaire de tbe'ologie et le rectorat de I'univer- site reclament ses lumieres. Occuper ce poste et lutter sans relacbe avec les reformateurs de I'epoque elaient deux choses inseparables. Erudition , memoire , facilite , pe- netration , logique precise et vigoureuse, etaient les qualiles cssentielles pour atteindre au but. Guillavime, en outre, roulait dans sa tete un des- sein digne de son amour pour la foi de ses ance- tres. Les statuts de I'universite ne sont plus en harmonic avec les besoins du temps : il a con^u le projet de les y meltre, et c'est Le Jay qui doit realiser les sages conceptions du Prince. 11 est done installe dans la chaire d'Eckius , et remplit sa place dune maniere superieure a tout ce qu'on esperait de ses profondes connaissances et de son habilete deja si connue (2). Mais la grande reputation et la haute estime qu'il ne tarde pas a s'acquerir dans ce nouveau (1) Berault-Bercastel, Ioc. cit., t. 9, p. 756. (2) Orlawdiki, ibid.fH. 26. SUR LE P. CLAUDE LE JAY. 27 3 s^Jonr , et beanconp de personnes arrachees a la seduction par ses discours et ses exemples , deviennent funestes a I'liniversite , qu'on ne lui donne pas le temps de reorganiser encore. La pitipart des Eveques d'Allemagne sollicitent a Rome la faveur de posseder cet homme apostoH- iy que, pour I'opposer aux doctrines elrangeres qui penelrent partont. Mais Otlion Truchses, Eveque d'Augsbourg et pins tard Cardinal , I'emporte sur ses collegues , ct tire d'ingolstadt le docteur Sa- voisien , dont le depart , accompagne des plus toiichans regrets , est envisage comnie unc cala- mite publique (i). * Ici, la reconnaissance et la generosite se livrent d'lionorables combats : la ville lui temoigne sa gratitude etsa donleur par un present digne d'elle; mais Ihumble pretre le refuse d'une maniere si decente et si noble, qu'lngolstadt sent encore plus vivement la perte quelle a faile. Comnie Othon se tronve a la diele de Spire an moment oii Le Jay quitte sa cbere nniversite , lEvequed'Aicbstedt le retientdeux mois dans son diocese , ct son passage y est signale par des tra- vaux et des resullals semblables a ceux que nous avons deja tant de fois admires. Enfin , I'instant de son depart arrive ; mais des brigands infestent les routes et font trembler les voyagcurs. Le Jay (1) Id., ibid. 18 374 NOTICE HISTORIQUE se voit done force de faire usage de la voitnre et de I'escorte que liii fonrnil le Prelat jnsqvi'a Dil- lingen ( Dillingiiam ). Si la modestie de 1 hinnhle pretie souffre pendant le voyage, son cneur goute, en arrivant dans cetle ville , nn bonheur rare pour lui depnis Lien des annees. II se trouve an milieu d'nn penple eminemment fidele, ennemi jure des nouvelles opinions; an milieu d'un Clerge plein de courage , avec iin Eveqnc digne des temps aposloliqiies. A peine delasse de ses fatigues , il refoil un message de lArcheveque de Salzbourg , frere de I'excellent due Guillaume. Ce Prelat le conjure avec instance de venir sans retard aupres de lui. On etait sur le point d'ouvrir un Concile pro- vincial dans cetle ville. Les Eveques d'Aichstedt et d'Augsbouig , arrives des premiers , se mon- traient resolus de ne r'len entreprendre sans avoir consulte les lumieres du pcre Le Jay. La diete de Spire dtait dissoule , et Charles -Quint avait intime aux membres ecclesiasliques qui I'avaient coniposee , I'ordre d'aviser aux moyens de realiser line chimere , c'est-a-dire de concilier le dogme invariable du calboliqne et les opinions mobiles fl du protestant, et de lui faire part de leur travail a I Worms, oil bienlot devait s'ouvrir une autre diete. Tel etait I'objet des confe'rences , ou Concile provincial de Salzbourg. Le Jay, bien resolu de ne point s'engagerdans i^ SUR LE P. CLALDE LE JAY. ayS tine affaire de cette importance , allegue d'abord toules les excuses que lui fonrnit sa modest ie ; mais enfin , presse par les Prelats, il declare sans detour qu'envoye dans le pays par le Souverain ■Pontife , il ne prendra nulle part aux operations dun Concile qu'on y celebre , sans que le Souve- rain Ponlife lui en donne I'ordre forniel ; que le Saint-Siege etant juge en celle matiere , tout jiigement de cette nature est absolument interdit aux simples prelres , et a lui plus qua tout autre. Les Eveques saisissent trop ses motifs pour le presser davantage , et se contentent de le prier de leur dire ce qu'il pense , du moins comma particulier, des objets en question. Ne pouvant leur refuser cette grace , tout ce qui doit cbaque jour etre mis en discussion lui est fideleraent soumis et communique d'avance; et, de la sorte, sans paraitre au Concile, il en est lame et pres- que le redacteur (i). Cette affaire terminee , il revient a Dillingen E JAY. 285 i'occnpent pas tout entier. Lorsqu'il parle sur la foi , la necessite des bonnes oeuvres et la juslifi- cation , tons les Peres sont ravis de son profond savoir , de sa claile , de sa precision , de son elo- quence (i). 11 n'excite pas une admiration moins vive, lorsqu'il entre dans I'examen des differentes traditions, monlranl celles qui concernent les principes des nioeurs et de la foi immuables conime Dieu lui-meme , et celles qui regardent les rites et la discipline, changeant avec les temps et les homines (2). A cetle epoque meurt I'Eveque de Trieste, Depuis long-temps adniirateur des verlus et des talens du pere Le Jay, Ferdinand , Roi des Ro- mains, le designe pourremplir ce vide. Trieste, sifuee aux fronticres de rAllemagnc presque deja pervertie , aura bicntot sa part des maux qui de- solent cctte portion de I'Europe, si son nouvel Eveque n'est pas une senlinellc vigilante , infa- tigable et propre a deconcerter I'ennemi. Qui mieux que Le Jay pourrait porter ce lourd far- deau ? Aussi recoit-il de Ferdinand messaire sur message. A tous Le Jay fait la mcme rcponse : J'ai renonce aux dignites ecclesiastiques; je n'ai d'ail- leurs aucune des qualilds qu'exige un tel poste. II s'huniilie autant qu'il le peut. Et cerles , chez (1) Pali.Avicim, loc. cil., lib. 8, cap. 4. (2; Beiuult-Bercastel, loc. cit., vol. 9, pag. 408, 284 NOTICE HTSTORIQUE Ini le lanjjage de Ihiimilite n'eiait pas nne for- mule insi)iien par I'amonr propre, Celiii qui df^ja dans v*a jennesse avait fait nn ecrit snr la fnite des honneiirs,etait loin d'accepter ime pareille charge snr le dt^clin de sa vie (i) ! Comme neanmoins Ferdinand I'a menace d'ob- tenir dn Pape la dispense dont il a besoin , et I'ordre forrnel de venir an seconrs d'nne eglise sans pasleur, tremhlanl que le monarque n'arrive h son but (2) , il se jette anx pieds de I'Evoque de Trente , ami dn Roi , pour le prier d'e Le Jay est I'atileur d'un onvrage plus consi- derable, ayant pour litre : Speculum prcesulis , ex sacra Scriplura , canonum et doctorum verbis , imprime a Ingolstadt, en 161 5, in-4*'» 11 I'avait compose a la priere d'Olhon Truchses, Cardinal - Eveque d'Angsbourg (i). Get onvrage fut reiniprime a Ratisbonne , en 1741 » dans le dix-seplierne volume de la collection des oeuvres de Gretzer. II est egalement auteur d'un com- mentaire sur les devoirs des Eveques , qui se trouve dans la meme collection (3). (1) Alegambe, loc. cit. (2) Grillet , loc. cit. ETAT DE LA SUITE FAITS A LA SOCIETE ROYALE ACADEMIOUE DE SAVOIE. ( Voyez !es Volumes preceJens. ) IV. B. Nous derons rectifier ici une erreur