i'^ :---:-n- tfS^i' \ RAPPORTS E T DISCUSSIONS DE TOUTES LES CLASSES DE L'INSTITUT DE FRANCE, SUR Les Ouvrages admis au Concours pour les Prix décennaux. ' yj^y^ii^j^ /■ RAPPORTS ET DISCUSSIONS . , DE,TQUTESLES CLASSES, , ,. DE L'INSTITUT DE FPv ANGE, SUE. Les Ouvrages admis au Concours pour les Prix décennaux. PARIS. BAUDOUIN ET Cie, IMP. DE L'mSTlTUT DE FRANCE. GARNERY, rue de Seine, ancien hôtel Mirabeau. NOVEMEUE , M. DCCC. X. RAPPORTS DU JURY CHARGÉ DE PROPOSER LES OUVRAGES SUSCEPTIBLES D'OBTENIR LES PRIX DÉCENNAUX, AVEC LES RAPPORTS Faits par la Classe des Sciences Matlit^matiques et Physi(jues de l'Institut de France. rr/ DÉCRET IMPÉRIAL Q^ui institue des Prix décennaux p oui- les Ouvrages de Sciences j de Littérature , d'Arts , etc. Au palais d'Aix-la-Chapelle, le a4 fructiJor an 12. il APOLÉON, Empereur des Fraî^çaiSj à tous ceux qui les présentes verront, salut. Etant clans l'intention d'encourager les sciences , les lettres et les arts , qui contribuent éminemment à l'illustration et à la gloire des nations j Désirant non seulement que la France conserve la supé- riorité qu'elle a acquise dans les sciences et dans les arts , mais encore que le siècle qui commence l'emporte sur ceux qui l'ont précédé ; Voulant aussi connoître les hommes qui auront le plus par- ticipé à l'éclat des sciences , des lettres et des arts , Nous avons décrété et décrétons ce qui suit : RTICLE PRE 31 1ER. Il y aura , de dix en dix ans , le jour anniversaire du 18 bru- maire , une distribution de grands Prix donnés de notre propre main dans le lieu et avec la solennité qui seront ultérieure- ment réglés. II. Tous les ouvrages de sciences , de littérature et d'arts , toutes les inventions utiles , tous les établissemens consacrés aux pro- grès, de l'agriculture ou de l'industrie nationale, publiés, connus ou formés dans un intervalle de dix années , dont le a terme précédera d'un an l'époque de la distribution , con- courront pour les grands Prix. III. La première distribution des grands Prix se fera le 18 bru- maire an 18; et, conformément aux dispositions de l'article précédent , le concours comprendra tous les ouvrages , inven- tions ou établissemens publiés ou connus depuis l'intervalle du 10 brumaire de l'an 7 au 18 brumaire de l'an 17. I V. Ces grands Prix seront, les uns de la valeur de dix mille francs , les autres de la valeur de cinq mille francs. Les grands Prix de la valeur de dix mille francs seront au nombre de neuf, et décernés, 1". Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de sciences 5 l'un pour les sciences physiques , l'autre pour les sciences mathématiques; 2.'^. A l'auteur de la meilleure histoire ou du meilleur mor- ceau d'histoire , soit ancienne , soit moderne ; o'\ A l'inventeur de la machine la plus utile aux arts et aux manufactures ; 4°. Au fondateur de l'établissement le plus avantageux à l'agriculture ou à l'industrie nationale ; 5". A l'auteur du meilleur ouvrage dramatique, soit co- médie , soit tragédie, représenté sur le Théâtre Français; 6". Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages, l'un de pein- ture , l'autre de sculpture, représentant des actions d'éclat ou des événemens mémorables puisés dans notre histoire; "J 7°. Au compositeur du meilleur opéra représenté sur le théâtre de l'Académie impériale de musique. V I. Les grands Prix de la valeur de cinq mille francs seront nu iiomI)rc de treize, et décernés , 1*', 7\ux traducteurs do dix manuscrits de la Bibliothèque Impériale ou des autres bibliothèques publiques de Paris, écrits en langues anciennes ou en langues orientales, les plus utiles, soit aux sciences j soit à l'histoire , soit aux belles-lettres, soit aux arts ; 2". Aux auteurs des trois meilleurs petits poèmes ayant pour sujet des événemens mémorables de notre histoire, ou des actions honorables pour le caractère français. V I I. Ces Prix seront décernés sur le rapport et la proposition d'un Jury composé des secrétaires perpétuels des quatre Classes de l'Institut et des quatre présidons en fonctions dans l'année qui précédera celle de la distribution. SlgTié, NAVO LÉO lc la Composition des Prix. article premier. Les grands Prix décennaux seront au nombre de trente-cinq, dont dix-neuf de première Classe, et seize de seconde Classe. I I. Les grands Prix de première Classe seront donnés, 1°. Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de sciences mathématiques; l'un pour la géométrie et l'analyse pure, l'autre pour les sciences soumises aux calculs rigoureux , comme l'astronomie , la mécanique , etc. ; V 2"^. Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de sciences physiques; l'un pour la physique proprement dite , la chimie , la minéralogie , etc. ; l'autre pour la médecine, l'anatomie, etc. ; 3°. A l'inventeur de la machine la plus importante pour les arts et les manufactures. 4°. Au fondateur de l'établissement le plus avantageux à l'agriculture ; 5". Au fondateur de l'établissement le plus utile à l'industrie ; 6°. A l'auteur de la meilleure histoire ou du meilleur mor- ceau d'histoire générale, soit ancienne, soit moderne; 7°. A l'auteur du meilleur poème épique ; 8". A l'auteur de la meilleure tragédie représentée sur nos grands théâtres ; 9". A l'auteur de la meilleure comédie en cinq actes , repré- sentée sur nos grands théâtres; lo". A l'auteur de l'ouvrage de littérature qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées , le talent de la composition , 'et l'élégance du style; 1 1°. A l'auteur du meilleur ouvrage de philosophie en général , soit de morale , soit d'éducation ; i2<*. Au compositeur du meilleur opéra représenté sur le théâtre de l'Académie Impériale de musique; i3°. A l'auteur du meilleur tableau d'histoire; 1/1°' A l'auteur du meilleur tableau rej^résentant un sujet honorable pour le caractère national ; i5°. A l'auteur du meilleur ouvrage de sculpture, sujet héroïque ; 16''. A l'auteur du meilleur ouvrage de sculpture, dont le sujet sera puisé dans les faits mémorables de l'histoire de France. ly". A l'auteur du plus beau monument d'architecture. III. Les grands Prix de seconde Classe seront décernés; 1". A l'auteur de l'ouvrage qui fera l'application la plus heuHMise des principes dessciences matht'jnatiqucs ou physiques à la pratique ; 2". A Fauteur du meilleur ouvrage de biographie; 3°. A l'auteur du lueiDeur poème en plusieurs chants, didac- tique, descriptif, ou , en général, d'un style élevé ; 4". Aux auteurs des deux meilleurs petits poèmes , dont les sujets seront puisés dans l'Histoire de France j 5". A l'auteur de la meilleure traduction en vers, de poèmes grecs ou latins ; 6". A l'auteur du meilleur poème lyrique mis en musique et exécuté sur un de nos grands théâtres ; 7°. yVu compositeur du meilleur opéra comique , représenté sur un de nos grands théâtres ; 8". Aux traducteurs de quatre ouvrages, soit manuscrits, soit imprimés en langue orientale ou en langue ancienne , les plus utiles , soit aux sciences, soit à l'histoire , soit aux belles- lettres , soit aux arts; 9°. Aux auteurs des trois meilleurs ouvrages de gravure en taille-douce , en médailles et sur pierres fines. io°. A l'auteur de l'ouvrage topographique le plus exact et le mieux exécuté. I V. Outre le Prix qui lui sera décerné, chaque auteur recevra une médaille qui aura été frappée pour cet objet. TITRE II. Du Jugement des Ouvrages. Y. Conformément à l'article 7 du décret du 24 fructidor an 12 , les ouvrages seront examinés par un Jury composé àes prési- dons et des secrétaires perpétuels de chacune des quatre Classes VIJ de l'Institut. Le rapport du Jury , ainsi que le procès-verbal des séances et de ses discussions , seront remis à notre Ministre de l'Intérieur dans les sixmois quisuivrontla clôture du concours. Le concours de la seconde époque sera fermé le 9 novem- bre 1S18. V I. Le Jury du présent concours pourra revoir son travail jus- qu'au i5 février prochain, afin d'y ajouter tout ce qui peut être relatif aux nouveaux Prix que nous venons d'instituer. V I I. Le Ministre de l'intérieur , dans les quinze jours qui suivront la remise qui lui aura été faite du rapport du Jury, adressera à chacune des quatre Classes de l'Institut la portion de ce rap- port et du procès-verbal relatif au genre des travaux de la Classe. T i VIII. Chaque Classe fera une critique raisonnée des ouvrages qui ont balancé les suffrages, de ceux qui ont été jugés , par le^ Jury, dignes d'approcher des Prix, et qui ont reçu une men- tion spécialement honorable. Cette critique sera plus développée pour les ouvrages jugés dignes du Prix : elle entrera dans l'examen de leurs beautés et de leurs défauts , discutera les fautes contre les règles de la langue ou de l'art , ou les innovations heureuses ; elle ne négligera aucun des détails propres à faire connoitre les exemples à suivre et les fautes à éviter. I X. Ces critiques seront rendues publiques par la voie de l'im- pression. Les travaux de chaque Classe seront remis par son prési- dent au Ministre de l'intérieur dans les quatre mois qui sui- vront la communication faite à l'Institut. viij X. Notre Ministre de l'intérieur nous soumettra, dans le cours du mois d'août suivant, un rapport qui nous fera connoîlre le résultat des discussions. X I. Un décret impérial décerne les Prix. TITRE II r. De la Distribution des Prix. XII. La première distribution des Prix aura li«u le 9 novembre 1810 , et la seconde distribution le 9 novembre 1819 , jour anniversaire du 18 brumaire. Ces distributions se renouvel- leront ensuite tous les dix ans , à la même époque de l'année. XIII. El^es seront faites par nous , en notre palais des Tuileries , où seront appelés les Princes, nos Ministres, et nos Grands- Officiers , les députations des grands corps de l'État, le Grand- Maître et le Conseil de l'Univei-silé impériale , et l'Institut eu corps. ^ XIV. Les prix seront proclamés par notre Ministre de l'intérieur; les auteurs qui les auront obtenus recevront de notre main les médailles qui en consacreront le souvenir. X V. Notre Ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent décret qui sera inséré au Bulletin des lois. Sirrné , NAPOLÉON. Par l'Empereur ; Le Ministre secrétaire d'État. Signé , II.-B. duc de B assano. CLASSE CLASSE DES SCIENCES MATHÉMATIQUES ET PHYSIQUES. Premier grand Prix de première Classe , Destiné au Tiieilleur ouvrage de Géométrie ou d'Analyse pure. RAPPORT DU JURY. J-JE Jury, en commençant son Rapport, auroit éprouvé l'em- barras attaché à l'obligation de prononcer entre des ouvrages tous de l'ordre le plus cminent , si un examen attentif des dates ne lui eût fait voir que plusieurs de ces ouvrages ne pou- voient participer au concours. Telle est la Mécatiique analy- tique de M. le comte Lagrange, ouvrage neuf, où l'auteur a fait une si belle application d'une branche d'analyse créée par lui-même, et dans lequel les Géomètres ont déjà puisé et puiseront long-temps les principes et les méthodes propres à les diriger dans les recherches les plus difficiles ; mais cet ouvrage de génie a paru à la fin de 1788. La Théorie des fonctions analytiques ^ du même auteur, est une production également originale, qui est venue poser enfin le calcul différentiel et intégral sur des bases inébranlables, et dissiper 1 ( 2) entièrement tous les Joutes ettoutes les objections si long-temps proposés contre la métaphysique de ces calculs qui ont fait la gloire et la puissance de l'analyse moderne. Les fondemens de cette théorie ont paru, pour la première fois, en l'an 5, dans le Journal de l'Ecole Polytechnique ; mais cette première publi- cation doit Être considérée comme un simple IMémoire acadé- mique , où l'auteur dépose ses premières idées , qu'il se pro- pose de revoir et d'étendre à loisir, pour en faire par la suite le fondement et les premiers matériaux d'un ouvrage plus complet et plus approfondi. Ce traité plus complet, IM. le comte Lagrange l'a donné en 1806 , sous le titre de Leçons sur le caLcuL des fonctions. Par un grand nombre d'additions et de développemens du plus haut intérêt , il en a fait un ouvrage tout neuf, et qui appartient incontestablement à l'époque du concours. Enfin M. le comte Lagrange a publié , peu de mois avant l'ouverture du concours , un Traité de La résolution des équa- tions numériques de tous les degrés^ où l'on reconnoît le génie de l'auteur à la profondeur de son analyse et à l'élégance de ses méthodes , et dont il vient de donner une édition plus riche encore que la première : mais le concours étoit fermé depuis quelques jours. Des motifs semblables excluent du concours les principaux ouvrages de M. Legendre. Sa Théorie des Jionihres ^ si recom- mandable par la science analytique, par la difficulté du sujet et par la profondeur des recherches , a paru , pour la première fois , en l'an 6. La Géométrie élémentaire ^ que le même auteur a traitée suivant l'esprit des anciens, et cependant d'une manière qui souvent lui est propre , a été réimprimée, pour la sixième fois, ( 3 ) en 1806; mais l'édition originale est de ly^i' Ses Recherches sur La irigonométrle sphéroïdique âf-parXiennent, il est vrai, en partie , aux années du concours. Le reste est d'une époque plus ancienne ; mais ces Mémoires et ceux où M. Legendre a donné de nouvelles méthodes pour déterminer les orbites des comètes, font naître une nouvelle question: il faudroit dé- cider si de simples écrits , de la nature de ceux qui composent les recueils des sociétés savantes , et qui ne sont le plus sou- vent que des recherches sur un point particulier, ou des solu- tions d'un problème isolé , peuvent être admis à un concours où le prix doit être adjugé au meilleur ouvrage sur les sciences mathématiques. Les Leçons de géométrie descriptive et d^ analyse appliquée à la géométrie ^ par M. Monge, sont encore dans le même casj elles ont paru , pour la première fois, avant l'époque du concours. Ainsi , malgré leur mérite et leur utilité , le Jury n'a pu les prendre en considération. Le Calcid différentiel de M. Lacroix est de 1797, le Calcul intégral ^ de 1798: mais le troisième volume, qui a pour objet les différences et les séries , et qui complète le seul grand traité que nous ayons de toutes les méthodes de l'ana- lyse moderne , fondues et réunies en un corps unique , a paru en 1800. Le Jury a donc cru devoir admettre au concours cette production d'un auteur qui , plus que personne , a su contribuer à la nouvelle direction donnée à l'enseignement des sciences mathématiqvies , auquel il a consacré tous ses mo- mens et tous ses écrits. D'autres productions qui ont obtenu l'estime des géoraè- (4) très, méritent aussi cl'ctre rappelées à l'attention de Votre Majesté.. Le Calcul des dérivations ^ par Arbogast, publié en 1800, est de ce genre; c'est aussi une espèce de Traité des fonctions analytiques. L'auteur y donne des moyens nouveaux qui fiicî- litent singulièrement les développemens des fonctions les plus compliquées, et s'appliquent avec succès aux différentielles des divers ordres. On lui a reproché un néologisme qui a ses in- convéniens dans les sciences mathématiques aussi bien que dans la littérature. IVI. .Kraïup , dont l'ouvrage sur les Réfractions a ëté pro- clamé, il y a environ douze ans, dans une cérémonie pu- blique , d'après le jugement de l'Institut, comme la meilleure production de l'année, a fait paroitre en 1808 des Elémcns d'' arithmétique universelle qu'on peut lire avec fruit et avec intérêt, même après avoir lu les nombreux Traités d'algèbre écrits dans toutes les langues. L'auteur y expose un calcul des dérivations un peu différent de celui d'Arbogast. Il s'en sert pour bannir entièrement toute idée d'infini des calculs différentiel et intégral, qu'il ramène aux méthodes purement algébriques. On lui reprochera peut-être aussi l'espèce de néo- logisme dont on a parlé tout-à-l'heure ; mais il s'attache , dans sa préface , à démontrer que ses notations étoient indispen- sables pour le développement de ses idées» Au nombre des productions estimables qui ont paru dans les dix années qui viennent de s'écouler, on peut encore ranger les Traités de M. Carnet, sur la Géométrie de position ^ les Piclations entre cinq points quelconques pris dans l'espace ,, et ses Principes généraux de l'équilibre et du mouvement. On a de JNI. Prony une Mécanique philosophique et deux ( 5 ) volumes de V Architecture hydraulique ^. Aans lesquels il s'est attaché à rendre utiles aux arts de. construction les principes de mécanique rationnelle de nos grands géomètres. M. Bossut a complété son Cours de mathétjLaiiqucs par un nouveau Traité de Calcul hitégral^ rédigé principalement pour officiers du génie militaire. M. Biot a donné j pour l'enseignement dans les Lycées, un Traité élémentaire d' astronomie physique , où il a su pré- senter, dans un ordre plus naturel et plus méthodique , une science qui, malgré l'impoitance de ses applications, compte aujourd'hui trop peu de prosélytes. Les astronomes ont con- tinué leurs travaux journaliers; ils ont encore perfectionné les meilleures tables qui avoient paru dans les quinze années précédentes. Enfin la science analytique, plus répandue que jamais, a enrichi le recueil de l'Ecole polytechnique de plu- seurs beaux Mémoires, parmi lesquels on distingue ceux do MM. Poisson et Malus, D'après cet exposé , le Jury propose à Votre Majesit' , pour le grand prix d'analyse pure, le Calcul des fonctions ^ de M. le comte Lagrange , comme l'ouvrage le plus distingué , par la finesse et la profondeur des vues et l'importance du sujet, qui ait paru depuis dix ans sur la science analytique. Le Jury prend encore la liberté de présenter à Votre Majesté, comme digne d'une distinction particulière , le Traité du calcul différentiel et intégral de M. Lacroix, ( 6) RAPPORT D'UNE COMMISSION Composée de MM, Laplace, Monge et Proxy, JKr/e/jrcwi/c /• grand Prix de la première Classe de l'Institut,) destiné au meilleur ouvrage de Géométrie ou d'' analyse pure. Le Jury institué par Sa Majesté l'Empereur et Roi pour le jugement des Prix décennaux a eu l'Iionneur de lui proposer de décerner le grand Prix d'analyse pure au traité de M. le comte la Grange, intitulé : Leçons sur le Calcul des Fonctions , et publié en 1806, «c corame l'ouvrage le plus distingué, parla finesse et la profondeur des vues et l'importance du sujet , qui ait paru depuis dix ans , sur la science analytique. » La Mécanique analytique , du même auteur, est citée par le Jury, comme un ouvrage du premier mérite , mais qui ne peut participer au concours, vu l'ancienneté de sa date. Il a déclaré que des motifs semblables en excluoient la Théorie des nombres et le Traité de Géométrie de M. le Gendre , et les Leçons de Géométrie descriptive et d'analyse appliquée à la Géométrie , de M. Monge. Il a présenté à Sa Majesté, comme méritant une distinction particu- lière, le Traité du Calcul différentiel et intéf^ral àe'^1. de Lacroix. Enfin, parmi les productions qui ont obtenu l'estime des Savans, il a distingué et il cite , Le Calcul des dérivations de feu M. Arbogast; L'ouvrage sur les Réfractions et le Traité d'Arithmétique uni- verselle àc M. Krampj La Géométrie de position , les Relations entre cinq points quel- conques pris dans l'espace , et les Principes généraux de l'équilibre et du mouvement de M. Carnot; La Mécanique philosophique et V Architecture hydraulique de M. Prony , dont les dernières parties publiées ont été imprimées par ordre et aux frais de l'Administration des Ponts et Chaussées , depuis 1804 ; Le Traité du Calcul intégral de M. Bossut, complétant sou Traité de Mathématiques ; (7) Le Traité élémentaire d'Astronomie physique de M. Biot ; Plusieurs Mémoires de MM. Poisson et Malus , publiés dans le Journal de l'Ecole Polytechnique. Observations et Conclusions. L'OuvnACE auquel le Jury propose de décerner le grand Prix, celui qu'il regarde comme digne d'une distinction particulière , ceux enfin qu'il a cru devoir citer parmi les productions les plus estimables , ne peuvent être appréciés que par une partie du Public très -peu nombreuse; mais cette partie du Public est aussi celle qui juge avec le plus d'impartialité, d'après les bases les plus certaines, et on ne connoît pas d'exemple d'un Livre qui soit sorti du rang où son opinion l'a mise. Ces considérations rendent inutiles l'analyse et l'examen raisonné que nous pourrions faire des Traités mentionnés dans le rapport du Jury. L'analyse ne seroit bien saisie que par ceux qui s'occupent particulièrement des Mathématiques transcendantes et de leurs appli- cations aux problèmes de physi(|ue , et il n'en est aucun qui n'ait de ces Traités une connoissance beaucoup plus approfondie que celle qu'il pourroit puiser dans un simple exposé analytique. L'examen raisonné ne nous paroît en général devoir porter spé- cialement que sur les productions dont le mérite absolu ou relatif seroit ou pourroit être un objet de discussion et de contestation ; mais aucun motif de cette espèce n'est applicable au Traité de M. le comte la Grange, sur lequel l'opinion publique a été invariablement, depuis sa publication , conforme à celle du Jury. L'ouvrage de M. de Lacroix, ceux de MM. Arbogast , Kramp, Carnot , Prony , Bossut, Biot, Malus et Poisson, sont dans le même cas ; aucun reproche , aucune critique qui nous soit connue , ne peut balancer le suffrage que les Savans leur ont accordé, (i). (i) Les analyses et les examens raisonnes, dont la Commission a jugé l'insertion inutile dans son Rapport, se trouvent faits de manière à ne rien laisser à désirer dans 'e Rapport général sur les progrès de l'esprit humain dans les Sciences Mathé- matiques ., depuis 1789, présenté à Sa Majesté en Conseil d'Etat, en février 1808; (8) Nous pensons en conséquence que la Classe doit partager roplinon émise par le Jury clans la partie de son Rapport {;énéral qui concerne le premier grand Prix destiné au meilleur ouvrags de Géométrie ou d'analyse pure. Au Palais de l'Institut, le i3 Août 1810. Signés, Pronv , Laplack, Monge. Le Rapport ci-dessus a été adopté par la Classe des Sciences Mathématiques cl Physiques dans la séance du i3 aoAt j8io. Signés, Diir.AMiinE , secrétaire perpétuel; G, CuviER , secrétaire perpétuel. Second grand Prix de première Classe, u4 l'Auteur du meilleur ouvrage dans les Sciences soumises aux calculs rigoureux , comme PAstrO' 77omie, la Mécanique. RAPPORT DU JURY. 1er, comme pour le prix d'analyse pnrc, la date seule eût pu mettre quel([uc incertitude dans l'opinion du Jury. Les deux premiers volumes de la Mécanique céleste de M. le comte Laplace ont paru en l'an 8, et c'est au 18 bru- maire de l'an 7 que s'ouvre le concours. Mais le tome III est de 1002, et le tome IV est de i8o5; trois suppldmens sur l'action capillaire et les variations des élémens des orbites planétaires sont de 1808 : ainsi, quand il y auroit quelque incertitude r(>lativement aux premiers volumes de cette grande et récemment public, dont l'auteur est M. Delambre, secrétaire perpétuel de la ClasîC. et ( 9 ) et belle composition , il est du moins incontestable que la plus grande partie de l'ouvrage appartient à l'époque prescrite. Et d'ailleurs la 3Iéca7iique céleste renîevme tant de clioses neuves et importantes , elle est un Traité si complet et si parfaitement lié dans toutes ses parties, qu'il ne peut rester le moindre doute sur l'admission de cet ouvrage, qui jnontre l'astronomie toute entière fondée sur quelques faits incontestables qu'a donnés l'observation , développée dans tous ses détails, ra- menée partout aux lois générales de la mécanique, éclaircie dans tous ses points les plus importans et les plus difficiles, par des formules analytiques qui contiennent toutes les varia- tions périodiques que la suite des temps verra se succéder dans le système du monde , et dont l'observation fournira des éva- luations numériques plus précises de jour en jour. Le mérite de cette production ne se borne pas aux services essentiels qu'elle a rendus à l'astronomie; elle pourroit, à bien des égards, être considérée comme un ouvrage d'analyse purej en sorte qu'à une époque qui n'eût pas été illustrée par les travaux de M. le comte Lagrange , et qui , au contraire , l'eût ëté par des découvertes telles que celles de l'aberration et de la nutation , ou parla première pidilication de tables lunaires, telles que celles de Mayer, le Jury n'eût pas balancé, pour récompenser à la fois des productions éminentes, à proposer \a. Mécanique céleste t^out le prix d'analyse, et des ouvrages comme ceux de Bradioy et Mayer, ou la Méridienne vérijlée^ et les Foudemens de l' Astronomie de Lacaille et Cassini , pour le prix des sciences soumises aux calculs rigoureux. L'analyse pure a dû souvent ses progrès les plus importans à l'applica- tion à quelques questions intéressantes , soit d'astronomie , Soit de mécanique. Un même ouvrage peut réunir les deux avantages , avoir avancé l'analyse et une science particulière. a ( 10 ) Le décret permettra qu'on couronne comme ouvrage d'analyse celui qui appllqucroit à une science déterminée une analyse nouvelle , et comme ouvrage d'une sciences oumise au calcul rigoureux , celui qui avanceroit cette science par l'application d'une analyse connue. L'ouvrage qui réuniroit ces deux mérites, pourroit être rangé à volonté dans l'une ou l'autre classe, suivant les circonstances particulières du concours ; et le choix seroit déterminé par l'importance des ouvrages qui pourroicnt se disputer la palme clans l'un ou l'autre genre. En conséquence , et comme l'astronomie et la mécanique proprement dite n'olfrcnt, à l'époque du concours, aucun ouvrage qui ait fait faire à l'une ou l'autre de ces sciences de progrès comparables à ceux qu'elles doivent à la Mécanique céleste,, le Jury, avec toute confiance, propose la Mécanique, céleste de M. le comte Laplace, pour le prix dcsscicnccs soumises aux calculs rigoureux, en accordant une mention honorable à quelques ouvrages d'astronomie et de mécanique , tels que \qs Tables solaires de M. Delambre, les Tables de Jupiter et de Saturne par M. Bouvard , et V architecture hydraulique de M. Prony. RAPPORT D'UNE COMMISSION Composée de MM. Delambre , Bubckhardt et Lacroix , sur le deuxième grand Prix de première Classe. Le choix du meilleur ouvrage dans les sciences soumises aux calculs rigoureux', comme l'Astronomie, la Mécanique, ne pou voit être dou- teux. L'époque actuelle n'en présente aucun qui puisse entrer en concurrence avec la Mécanique céleste, tant pour l'importance et l'étendue de son sujet que pour les découvertes qu'elle renferme , non seulement sur l'Analyse et sur l'Astronomie , mais encore sur ( 11 ) la Physique , dans la Théorie de l'attraction capillaire , dont les phénomènes sont pour la première fois expliqués par le Calcul dans les deux premiers Supplémens à cet ouvrage. Nous ferons observer ici que, suivant la durée assignée au concours dans le Décret Impérial , ce ne sont pas seulement les deux derniers volumes de la jMécanique céleste qui se trouvent dans les limites de ce concours, mais l'ouvrage entier, (i). A l'égard des mentions honorables , nous ne voyons pas non plus qu'il y ait aucun changement à l'aire ; seulement la majorité des Membres de votre Commission pense qu'où devroit ajouter à la simple indication des Taljles solaires de M. Delambre , que c'est par ses propres observations qu'il a donné la dernière perfection à ces Tables, et qu'il a tiré de ses calculs de nouvelles déterminations des masses de plusieurs planètes, élémens nécessaires dans la mesure d'un grand nombre de pjiènomènes céJesles. En donnant ce détail, il convient de dire aussi que les recherches de M. Bouvard , pour établir les élémens de ses nouvelles Tables de Jupiter et de Saturne , l'ont conduit à rectifier la masse de Sa- turne, sur laquelle il restoit encore des incertitudes, et que V Archi- tecture hydraulique de M. de Prony doit être considérée comme augmentée d'un troisième volume, comprenant uu Traité sur la poussée des terres , la théorie et la pratique du jaugeage des eaux courantes , enfin la théorie physico-mathématique des eaux courantes^ Traités qui contiennent plusieurs résultatsnouveaux, et dont l'objet est important pour les arts de construction. A Paris, le i3 Aoîit iSio. Signés, Delambre, Burckhardt, Lacroix, rapporteur. Le Rapport ci-dessus a été adopté par la Classe des Sciences Mathématique» et Pliysiques dans la Séance du i3 août itjio. Signés y Delambre, secrétaire perpétuel; G. CuTiER , secrétaire perpétuel. (i) Avant la date de ce rapport, le Jury avoit vérifié le fait, et s'étcit assuré que les deux premiers volumes ont paru en fructidor an 7, neuf mois après l'ouveiluie du concours. o * ( '2 ) Troisièinc grand Prix de première Classe, A r Auteur du meilleur ouvrage de Physique proprement dite^ de Chimie, de Minéralogie^ etc. RAPPORT DU JURY. Le Jury, avant de soumettre son jugement à Votre Ma- jesté , croit devoir rappclf-r à son attention les principaux ouvrages qui ont paru depuis dix ans dans chacune de ces sciences. J^a chimie, qui est devenue aujourd'hui la régulatrice des sciences naturelles, avoit éprouvé une grande révolution quelques années avant l'époque du concours. Il en étoit résulté une activité sans exemple dans tous ceux qui cultivoient la science, et une grande curiosité dans le Public, par les décou- vertes intéressantes que cette activité faisoit naître. Do là cette foule de beaux jnéinoires , d'expériences ingénieuses , de recherches piquantes , qui forment la grande collection des Annales de chimie. Quoique la plupart de ces petits écrits aient exigé beaucoup de patience, d'efforts d'esprit et de sagacité , il est cependant impossible de les faire entrer en lice avec les grands ouvrages où l'on a recueilli leurs résultats, et encore moins avec ceux où l'on a ouvert des routes nouvelles. Le principal des ouvrages systématiques sur l'ensemble de la chimie , qui ait paru depuis l'un 7 , est celui de M. le comte Fourcroy. Ou y trouve, en dix vohimes , un exposé clair et complet de tous les faits dont cette science se composoit à l'époque où il a paru j e^ comme une grande partie de ces faits ( i3 ) appartiennent à l'auteur, son livre prend par-là un caractère d'ouvrage original qui lui donne un mérite supérieur à celui qu'il auroit, s'il n'étoit qu'une simple exposition bien faite des découvertes des autres. Presque tout ce qui concerne les ma- tières animales appartient à l'auteur: l'histoire des combinai- sons salines, celle des matières végétales , doivent aussi beau- coup à ses recherches; et de plus, le rapprochement de tous les faits épars ailleurs , en un seul faisceau de lumière , est un travail dont on doit tenir compte à l'homme laborieux et d'un esprit étendu qui a su les recueillir. On ne peut se dissimuler cependant que la théorie générale des affinités , qui fait la base et la partie philosophique de la chimie , ne soit traitée un peu superficiellement dans le Système des Cannois s an ce s chimiques. M. le comte Fourcroy s'en est tenu aux opinions reçues avant lui , et ne les a même présentées que d'une manière très-abrégée , comme s'il en eût déjà pres- senti l'insuffisance. Cette branche importante de la science fait l'objet du deuxième grand ouvrage dont nous avons à entretenir Votre Majesté , et qui est la Statique chimique de M. le comte Berthollet , livre aussi original dans ses principes fondamentaux, que dans les développemens et dans les expériences qui lui servent de preuves. Les affinités électives y sont bannies de la chimie : tout y est soumis à l'attraction mutuelle des différens corps les uns pour les autres , liinitéé dans ses effets par des causes de diverses natures, telles que l'indissolubilité de quelqu'une des combi- naisons résultantes, la volatilité, etc. Chaque phénomène chimique devient en quelque sorte un problème de mécanique j et la chimie, autrefois si abstruse, si mystérieuse, achève de ( '4 ) rentrer dans le domaine lumineux de la géométrie et de li physique ordinaire. 11 est bien à regretter que l'auteur, tout occupé du fond, n'ait pu mettre une partie de ses soins à exposer plus clairement une doctrine que les difficultés inhé- rentes au sujet rendent si abstraite, et qui , pour exercer toute l'influence qu'elle ne peut manquer d'avoir sur les découvertes ultérieures, a besoin de toute la méthode qu'on exige, avec raison, dans les livres faits pour devenir classiques. Après les deux ouvrages dont nous venons de faire mention , il est inutile de s'occuper des autres Traités généraux de phy- sique théorique; quelque mérite que puissent avoir, comme livres élémentaires, ceux de M. Bouillon-Lagrange et de quel- ques autres, ils ne peuvent prétendre à être mis à côté des grands ouvrages originaux. La chimie d'un côté , et la mécanique de l'autre , ont tellement resserré le domaine de la physique générale , qu'il ne lui reste plus qu'un bien petit nombre d'attributions, en comparaison de celles qui lui appartenoient il y a un siècle. L'électricité est, de toutes les parties de cotte science, celle qui a produit le plus de découvertes dans l'époque dont nous examinons les ouvrages ; et le seul galvanisme pourroit illus- trer un siècle : mais ce n'est pas à la France qu'il appartient. Les recherches de nos compatriotes n'ont fourni que des Mé- moires isolés sur des phénomènes partiels. Les Traités géné- raux qu'on en a écrits ne paroissent avoir rien d'assez neuf dans le fond , ni d'assez parfait dans la forme , pour être pris en considération. Les découvertes sur la chaleur sont dans le môme cas. MM. de Rumford , Dalton et Lcsiie, qui ont enrichi cette ( i5 ) branche de la physique^ de belles découvertes et d'ouvrages considérables, sont des étrangers ; et les ingénieuses expériences de M. Gay-Lussac sont exposées dans de simples Mémoires qui ne paroissent pas former un ouvrage tel que ceux que nous sommes appelés à désigner. Le Traité élémentaire de physique de M. Haiiy ne sauroit recevoir trop d'éloges, et pour sa clarté, son élégance même, et pour le soin que l'auteur a pris d'y rassembler tous les faits dont se compose la pbysique, jusqu'aux expériences les plus récentes de nos derniers temps. Mais il avoit peu à y mettre du sien ; et cet ouvrage , qui pourroit mériter le prix de l'utilité, n'a point de prétention au prix de prééminence qui fait l'objet du concours. C'est par sa JkTifzérhlog-ie qne M. Haiiy s'est placé aux pre- miers rangs de ceux qui peuvent présenter des titres pour ce prix. Cet ouvrage donne une face toute nouvelle à une science importante. L'ingénieuse théorie de la structure des cristaux, toute entière de l'invention de l'auteur, y est appliquée , avec une patience et une sagacité admirables , à tous les minéraux cristallisables connus. Elle s'y allie aux expériences les plus délicates de la jîhysique , pour faire distinguer ces corps les uns des autres; et les recherches érudites de l'auteur, pour rassembler toutes les lumières dont la chimie et la géologie ont enrichi la minéralogie, font de ce Traité' à la fois le corps de doctrine le plus complet et le modèle le plus achevé de l'art d'exposer avec rigueur et avec clarté une science difficile. M. Brongniard mérite aussi des éloges pour avoir introduit la doctrine de M. Haiiy dans l'enseignement public , et pour ( 16 ) avoir mis dans son livre beaucoup de détails sur les variétés des minéraux et sur leur usage dans les arts, dans lesquels M. Haiiy n'avoit pas jugé à propos d'entrer. Nous devons à M. Brochant une Minéralogie suivant le système de M. Werner, qui a contribué à répandre des vues utiles, auparavant peu connues en France. La Géologie, ou la science si intéressante des positions res- pectives des minéraux et des débris des corps organisés qu'ils renferment, a éprouvé une révolution heureuse. Abandc^nnant ses systèmes, elle s'est attachée à faire connoitre des faits j jus- qu'à présent cependant elle a donné plus de Mémoires isolés que de grands ouvrages. De toutes les sciences naturelles , la plus étendue est l'His- toire des animaux. Le nombre de leurs espèces est si effrayant, les détails de leurs mœurs et de leur structure si multipliés, que les Savans sont obligés de se restreindre chacun à une classe ou deux du règne dont ils ont encore à peine le loisir d'épuiser l'étude. M. le comte de Lacepède , chargé par Buffon de continuer le magnifique édifice que ce grand génie avoit commencé et tant avancé, a terminé, dans l'espace qui nous est fixé, sa grande Histoire des Poissons, et publié celle des Cétacés. Le premier de ces ouvrages sur-tout est plein de faits nou- veaux : le nombre des espèces auparavant inconnues qui y sont décrites est très - considérable ; elles y sont disposées dans un ordre propre à l'auteur, et fondé en grande partie sur des observations nouvelles et exactes. En un mot , c'est un des meilleurs ouvrages d'histoire naturelle dont la France puisse s'honorer. Un ( 17 ) Un des élèves de ]\I. le comte Lacépède, feu M. Daudin, a publié une Histoire des Reptiles ^ remarquable aussi par de nombreuses espèces et par des divisions méthodiques utiles. Mais cette histoire a été faite un peu trop rapidement pour être partout exacte et bien écrite. Le même défaut se trouve dans la grande Histoire des Insectes^ par M. Latreille, qui compose , avec celle de M. Daudin , une partie de la conti- nuation de Buffon. Mais on ne jieut pas faire ce reproche à l'ouvrage du même auteur , intitulé Gênera Insectorum et Crustaceorum. C'est un traité aussi complet qu'approfondi, où cette multitude innombrable de petits êtres, à peine connus du vulgaire , sont examinés jusque dans les moindres détails de leur structure, et classés d'après tous leurs rapports. On ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou de la nature qui a produit cette prodigieuse foule d'existences dont chacune elle- même est une foule de prodiges , ou de l'homme patient qui a eu le courage de chercher à les connoître toutes et à les faire connoître. S'il y avoit des prix pour les ouvrages détaillés d'his- toire naturelle, celui-là eu seroit bien digne. M. Lamark s'est occupé avec succès d'un ouvrage où il embrasse bien plus de classes, mais où il donne moins de dé- tails sur les genres. C'est son Tableau des animaux sajis ver- tèbres qui mérite aussi des éloges. La France a produit d'ailleurs beaucoup de grands ouvrages ornés de planches enluminées, d'une belle exécution, et qui se rapportent à la zoologie : ceux de M. Vaillant , sur les oiseaux , sont au premier rang ; après lui viennent ceux d'Audebert, de M. Vieillot, etc. Mais tous ces livres magni- fiques sont plutôt du ressort de la Classe des beaux arts que de celle des sciences. 3 ( '« ) La botanique n'a pas été moins féconde en ces sortes fie productions ; et s'il y avoit un prix tie magnilicenèe, M. Ven-. tenat et ses émules formeroient une nombreuse concurrence. Mais le Jury attache une telle importance à un prix décennal , qu'il ne se croit pas même autorisé à le provoquer pour des ouvrages plus étendus encore et plus savans , tels que la Flore atlantique de M. Desfontaines , la Flore j'rajiçaise de MM. La- mark et Dccandolle. La physique végétale, qui peut être considérée sous deux faces, celle de l'anatomie et celle de la chimie, a produit des travaux excellens sous ces deux rapports: tels sont ceux de M. Mirbel pour l'anatomie, et ceux de M. de Saussure pour la chimie. L'ouvrage de celui-ci , intitulé Recherches chimiques sur la végétation^ est généralement regardé comme un modèle. En résumant sous un seul point de vue général les ouvrages dont on vient de faire mention , le Jury observe qu'un assez grand nombre se distinguent par leur utilité, par le nombre de faits qui s'y trouvent rassemblés , par l'esprit de critiqtic eî de discernement avec lequel ils ont été recueillis , par Li saga- cité qui a été nécessaire pour en découvrir une partie j mais il n'hésite point à prononcer que celui qui porte l'empreinte la plus originale , qui présente les vues les plus nouvelles , qui peut influer le plus puissamment sur les progrès d'une science importante, c'est la Statique chimique de M. le comte Ber- thollet. En conséquence, il propose à Votre Majesté cet! ouvrage comme digne du grand prix destiné au meilleur ouvrage de physique. L'ouvrage qui paroît, après celui-là , offrir le plus de qua- lités du juênîe genre, où se montre également un esprit créateur, €t qui est le pluscomplétement guidé par «ne pensée propre et ( '9 ) féconde , c'est la Minéralogie de M. Haûy , jiour lequel le Jury regrette qu'il n'y ait pas un second prix. Il ne peut pas non plus se dispenser de faire une mention très-honorable du Système des Connoissances chimiques de M. le comte Fourcroy, et de Y Histoire des poissons de M. le comte Lacépède , comme recueils très-complets , en grande partie remplis de faits nouveaux, découverts ou observés par les auteurs, et comme formant chacun un ensemble satisfaisant sur des branches importantes de sciences naturelles. RAPPORT D'UNE COMMISSION Composée de MM. Lelièvre, Hauy , Vauquelin, Charles et Desfoîj-taines , sur le troisième grand Prix de premier e Classe, destiné au meilleur ouvrage de Physique proprement dite , Chimie , Minéralogie , etc. La Commission , chargée par la Classe de faire un Rapport raisonné sur l'ouvrage qui, au jugement du Jury , a mérité le troisième grand Prix pour les Sciences Physiques , et siir ceux qui en ont le jilus approché , a cru devoir suivre à la lettre le Décret de Sa Majesté Impériale, où il est dit, titre 2, article 8 : «Chaque Classe fera une » critique raisonnée des ouvrages qui ont balancé les suffrages , de 3î ceux qui ont été jugés , par le Jury , dignes d'approcher des Prix , et « qui ont reçu une meiitioii spécialement honorable; cette critique sera » plus développée pour les ouvrages jugés dignes du Prix, etc. » La Commission s'est donc bornée à l'examen de la Statique C/d^ mîque de M. le comte Berthollet, que le Jury a désignée comme digne du Prix ; du Traité de Minéralogie de M. Haiiy , pour lequel le Jury regrette qu'il n'y ait pas un second Prix; du Système des Connoissances Chimiques àe^. ie comte Fourcroy; et AcV Histoire des Poissons de M. le comte Lacépède, les seuls ouvrages qui aient reçu des ( 20 ) mentions spécialement honorables dans le résumé du lîapport du Jury. La Commission a môme pensé qu'en suivant textuellement le Décret de Sa Majesté Impériale, elle éviteroit plusieurs inconvénicns, sachant d'ailleurs que si quelque ouvrage remarquable a été omis dans le Rapport du Jury, il en sera iait mention dans l'exposé général sur l'état des Sciences , imprimé depuis long-temps , et qui ne tardera pas à être livré au Public. (0- Nous allons maintenant offrir à la Classe un exposé succinct des quatre ouvrages ci-dessus énoncés , en commençant par l'Essai de Statique Chimique de M. le comte Berthollet. Essai de Statique chimique. Le but principal que M. Berthollet s'est proposé dans cet ouvrage, a été de soumettre à un nouvel examen les h)is des aflinités, et toutes les circonstances qui peuvent concourir aux combinaisons et aux phé- nomènes chimiques. La Chimie ctoit livrée au iiasard des hypothèses qui se succédoient, parce qu'elle n'étolt point l'ondée sur les lois de la nature. Elle n'a pris une marche régulière que depuis qu'elle a reconnu l'afiinité comme la cause principale des phénomincs qui en sont l'objet. Bergman s'occupa, avec plusdesuccts que ceux qui l'avoient pré- cédés des lois de l'afiinité j il commença à examiner les causes qui pouvoient en faire varier les effets. Ses reclierches sur cet objet lui firent découvrir plusieurs méthodes d'Analyse qui lui permirent de porter celte partie de la Science à un degré de précision inconnu avant lui. Lorsque l'on eut reconnu les propriétés générales anxcincllcs ré- pondent tous les phénomènes de l'action cliiiniquo, on se bâta de regarder comme constantes les affinités que les corps exercent respec- tivement et de leur attribuer tous ses elï'ets. M. Berthollet, persuadé que les principes adoptés sur l'afiinité chimique, et les conséquences qu'on en a tirées, ne doivent point (i) Depuis la lecture de ce rapport, l'exposé en question a paru sous le litre de Rap- port historique surtes progris des sciences naturet/cs, depuis 1789 , etc. ( 21 ) encore être admis coraine des maximes fondamentales , les a soumis à un nouvel examen. Il examine donc quelle est la dépendance mutuelle des actions chimiques des corps, comparées d'abord entre elles et ensuite dans les différentes substances, les forces fiai naissent de cette action par les effets qui en proviennent, et les autres forces qui concourent à ces ef'fiets ou qui leur sont opposées. L'ouvrage est divisé eu deux parties : la première considère tous les élémens de l'action chimique; la deuxième , les principales subs- tances qui l'exercent et produisent les pliénomènes chimiques. L'aifiiùlé qui produit la eoliésion des parties constituantes d'un corps, fixe d'abord l'attention de l'auieur; c'est une force qui devient opposée à toute autre force qui tend à faire entrer dans une autre combinaison les élémens qu'elle réunit. Toute affinité, au contraire, qui tend à diminuer l'effet de la cohésion, lui devient à son tour opposée; et son résultat, si elle devient supérieure, est la dissolution. Ces forces, qui tantôt se balancent, tantôt se surmontent, suivant les circonstances dont elles sont environnées, produisent, selon leur rapport , des résultats variés. Les effets de la cohésion n'ont pas échappé à l'observation des chimistes , mais ils ne l'ont considérée que comme une qualité des corps qui en jouissent actuellement; en sorte que l'effet de cette qualité n'existant plus , ils l'ont regardée comme détruite. M. Berthollet pense au contraire que ses effets peuvent cesser d'être^ sensibles sans qu'elle cesse d'agir. C'est une des principales causes de la différence que l'on trouve entre les explications qu'il donne et celles (jui étoient adoptées auparavant, où l'on a négligé de faire entrer cette considération , et il s'en sert pour expliquer la plupart des faits qu'on expliquoit par l'excès des affinités divellentes sur les affinités quiescentes. Il fait voir ensuite que l'action qui réunit les parties d'une substance peut être surmontée par une force dissolvante , et que son énergie diminue à mesure que la quantité du dissolvant augmente, ou que sa puissance est élevée par la chaleur ^ et vice versa. 11 explique très-clairement, d'aprcs ce principe, le mécanisme de . . ^ . ( =o làciîstall&altioH dés corps dissous à l'aide de divris liJi3i;ujj''x'I Ji.J^j^'ii' ferme dans, un ord^e trcs-metUoyiqnc (put ce, qui etoit connu a im- portant ^riUluiÀië'à l'éjjoque où il à paru. ■' ' '. - Le' style pur et d[és,^nt da Sjstèrné 'desÛonnbîssàncés chimiques de M. de .Pourcroy a fixé l'attention du Secrétaire de la Classe de la itterature Franç^aisc, qui la mentionne avec éloge dqns le compte t ans. Systëmë cîës'Cô'nnoissances chimiques Beaucoup de, découvertes et d'observations qui sont propres à l'auteur, parti- culièrement dans le règne végétal et dans le règne animal , et dont ira l'ait de nombreuses applications i la Physiologie et à la Mé- decine. Cet excellent ouvrage, le plus propre à servir de guide à tous ceux qui veulent se livrer à l'étude de la Chimie, a singulièrement con- tribué à ién ajva'ncér les .progrès et à eh réfjandre le goût. C'est, en un mot^ vn tfes pî'us utiles et un des pliis beaux mènumens q^ie l'on ait élevés aux Sciences Ffiysiquës dans ces temps modernes. HÏstoire clés Poissons'cie M, te^comie de LyJcà'PÈDE. ^ LHyisVôiRnliês "PoisÂhS^'ckx digiie à tdtis egardls'de sa desti- riatloii , qui est dé faîffe Silitfe à V Histoire Naturelle de Buf'fbn.' L'auteur àvoit été précédé par Bloch, àontV Ichtyologie, eh 12 volumes in fol., est particulièrement remarquable par de très-belles planches enluminées. Mais M. de Lacépède a décrit un grand nombre de pois- soiis inconnus à Bloçh et à ses prédécesseurs. Il les distingue en genres nombreux, cfont les uns sont des démembremens utiles de genres an- ciens, et les a'ul!res sont entièrement nouveaux. 11 distribue tons ces genres éii sous-cilisses , en ordres et en souS-ordres , fondés sur la présence ou l'absence des opercules des branchies, des rayons de la membrane branchiostège , et sur la présence ou l'absence, ainsi que sur la position des nageoires ventrales. Il rassemble sous chaque espèc tous les iaits de son histoire rapportés par les divers Naturalistes, et ajoute à l'intérêt des descriptions par des ligures propres à en laciliter l'intelligence. . ° .,;,., .L.;i -il, ,. . L'auteur a répandu les èbuleurs de son éloquence ordinaire sur les parties dont le style étoit susceptible d'ornement , telles que les e (3x0 vues générales relatives à 1^ nature des ppissons, et les descriptions d'espèces remarquables par leurs habitudes, par leurs voyages,, et autres circonstances qui peuvent offrir le sujet d'un tableau intéressant; I^a Commission adopte le jugement du Jury. Oli^nes , L,EI.IEVRE , .t^AUY , LlIARI,ES , VjVUQUELIIÎ , JJesfontaines, rapporteur. ' ^ -ij. '■ ;..! ■;::; '■' > ^':.':yrA-u:.i ■-' '■ ''''■'j^^'^ ?:!' ... ,^.e Rapport ci-dessus a été adopté par la Clause desç Sciences Physiques, et Mathér- liiatlcj[ucs dans la Séance du £o août 1810. '3 Signés^ G. CuviEii , secrétaire pcrpe'tueî ; DelaMbre, secrétaire perpétuel; , !' M'i.pjain il iii.-[:,; ji.I t;; îrjoi^iui 9^j:^iot te' Irup Quatrième grand Prix de première Classe, _^ l'Auteur du meilleur ouvrage sur la Médecine , lAnatomie, etc. RAPPORT DU JURY. L'awatomie liumaine étoit trop avancée jiour que l'on pût espérer de trouver, dans la période du concours, un ouvrage assez riche en faits nouveaux pour mériter un prix. L'^natomie comparée offroit un cliamp plus vaste, dont quelques parties seulement avoient été défrichées ou cultivées avec plus ou nioins de succès par Hunter, les deux Monro, Vicq-d'Azir^ Éverard Home, Tenon et Cuyier. Mais il n'existoit aucun traité général sur cette branche de l'Histoire naturelle, qui exigeoit encore tant d'observations et de dissections nouvelles. On le trouve aujourd'hui dans les Leçons de M. Cuvier, qui y considère chaque organe dans toute la série des animaux successivement. Il y résume, dans un ordre méthodique, les faits qu'il avoit consignés dans différens recueils. Il fait ( 32 ) connoiti'è la strudtiifè'dbs oVganes de la voix des oiseaux , et il en' explique le mécanisme. Il y donne celui des jets d'eaux des cétacés, et les causes qui rendent ces animaux muets. Il y compare les cerveaux de diverses classes , et montre les rapports de leurs formes avec l'intelligence et môme avec quelques-unes des habitudes particulières des animaux. Il y décrit en détail lés organes de la circulation des mollusques et des vers à sang rouge , ainsi qu'une multitude de faits nouveaux dont on peut, tous les jours, voir les preuves dans celte collection précieuse qu'il a formée lui seul au Muséum d'histoire naturelle , et qui est une de celles que visitent avec le plus d'empressement les Savans de toute l'Europe. En nliysioK>''ie . les vues ingénieuses de Bichat mériteroiçnt une attention' particulière, si sa manière trop prompte de composer lui avoit permis de donner à ses ouvrages la per- fection de rédaction que l'on a droit d'exiger pour une récom- pense telle que le prix décennal, ou si sa mort prématurée n'eût pas privé le Public d'une édition plus soignée qu'il nicditoit, L'anotomie pathologique a produit, dans l'époque fixée, le grand ouvrage de M. Portai, un nombre assez considérable de bons Mémoires répandus dans les journaux, et le Traité des maladies organiques du cœur ^ de M. Corvisart, ouvrage rempli de faits nouveaux en médecine , et dont la doctrine est aussi saine que la composition en est sagement ordonnée. La Nosographie de M. Pinel est une production qui se dis- lingue par de grandes difficultés heureusement surmontées , et par une utilité non commune. L'auteur, en perfectionnant les travaux de ses prédécesseurs , a facilité pour les jeunes élèves ,( 33 ) élèves l'étude des maladies, et simplifié l'idée générale que l'on peut s'en faire. Il a fort approché des conditions d'une nosologie parfaite, en établissant plus clairement la différence des phlegmasies ou inflammations , d'après la différence des tissus qui en sont le siège. Il a perfectionné les idées reçues , en caractérisant les fièvres par les altérations c[ui sont sensi- blement et essentiellement unies à leurs divers genres. On lui doit encore des éloges pour la netteté , la précision et la vérité avec lesquelles il a formé ses descriptions générales. Un autre ouvrage que l'on peut encore désigner comme ayant contribué à la perfection d'une partie difficile de la science , est celui de JM. Broussais sur les Phlegmasies ou itiflainmations chroniques. L'attention du Jury a été fortement attirée par un ouvrage d'une grande importance, et qui manquoit à la médecine j c'est celui que publie M. Alibert, dont les premières livraisons sont de 1806, et qui traite des maladies de la peau. A des des- criptions bien écrites , à une classification Judicieuse , il a joint des représentations extrêmement soignées des maladies sur les- quelles , fixute de ce secours , des écrits très-savans et justement célèbres laissoient encore beaucoup d'obscurité. On s'aperçoit aisément que les artistes intelligens qu'il a employés ont été dirigés par un habile observateur, sous les yeux duquel ont passé des faits qu'on n'observoit nulle part en aussi grand nombre que dans l'hospice de Saint-Louis , dont M. Alibert est un des médecins. L'auteur se propose de pénétrer , par des observations microscopiques , dans les détails de la peau saine et malade , et de développer le véritable état de cet organe dans les altérations dont il est affecté. A ces descriptions, à ces expériences , si l'auteur peut joindre une méthode cura- (34 ) tive qui soit justifiée par de nombreux succès, il pourra se flatter d'avoir donné à l'une des parties les plus difficiles de la médecine tous les développemens dont elle étoit suscep- tible, et se présenter avec de grandes espérances au prochain concours. En clierchant le mérite particulier qui distingue chacun des ouvrages qu'il vient d'analyser , le Jury a pensé que , pour le nombre des faits entièrement nouveaux, rimportancc et la difficulté des découvertes , l'ordre et la méthode qui régnent dans la composition , aucun ne pouvoit se comparer aux Leçons d'anatomie de M. Cuvier, et ne mériteroit si bien d'être pro- posé pour le grand prix décennal; mais dans l'impossibilité où s'est mis le Jury de proposer l'ouvrage d'un de ses membres , il croit devoir la préférence à la Nosographic de JNI. Pinel, en accordant des mentions honorables aux ouvrages de M]M. Cor- visart, Bicliat, Portai et Alibert. RAPPORT D'UNE COMMISSION" Composée de MM. Sabatier, Pelletan et Hai,lh , sur les ouvrages de Médecine^ Anatomie ^ etc. admis par le Jury au concours des Prix déceutiaux , pour Le quatrième grand Prix de première Classe. (M. Ilallé , rapporteur). Les ouvrages qui doivent entrer dans la section de Médecine, d'Anatomie, etc. pour concourir aux prix décennaux , se partagent en deux divisions. L'une est celle d'Anatomie et de Physiologie, L'autre est celle de Médecine et de toutes les sciences comprises sous ce titre. Ces deux divisions sont unies par des points de contact assez intimes ( 35 ) pour que plusieurs ouvrages qui appartiennent essentiellement à l'une puissent , à plusieurs égards, être placés aussi dans l'avitre. A quelque classification qu'ils appartiennent, l'analyse que nous sommes cliargés d'en donner se partagera pour chacun en trois ordres de considérations : i". le but de l'ouvrage et son importance ; 2". le mérite du travail et son exécution; 3". ce que chacun de ces travaux a ajouté aux connoissances acquises à l'époque où il a été entrepris. Les ouvrages que le Jury a mentionnés dans la partie de son rapport relative à cette section sont, 1°. YiQS Leçons d'Anatoniie comparée , de M. G. Cuvier, recueillies et publiées sous ses yeux, en partie par M. Duméril, et en partie par M. Duvernoy ; 2°. Les ouvrages physiologiques de l'eu Xavier Bichat ; 3». Le Cours d'Anatomie médicale de M. Portai ; 4". L,'£ssai sur les maladies et les lésions organiques du cœur et des gros vaisseaux extrait des Leçons cliniques de M. Corvisart, et publié sous ses yeux par M. Horeau ; S". La Nosographie philosophique , ou la Méthode de l'analyse appliquée à la médecine , par M. Pi ne! ; 6". La Description des maladies de la penu observées à l' hôpital Saint Liouis , et exposition des meilleures méthodes sui\ies pour leur traitement , avec figures coloriées, par M. Alibt-rt; 7°. \' Histoire des Fhlenmasies , ou iiiflamniations chroniques , de M. J. V. Broussais. C'est sur ces ouvrages désignés par le Jury , et jugés dignes, h s uns de balancer le prix, les autres d'obtenir une mention honorable que le décret de Sa M ijesté , par son article VIII , veut que nous présen- tions luie critique raisonnée d'autant plus détaillée, que ces ouviages présentent une plus grande importance. Parmi ces ouvrages, ceux qui se rapportent à l'Anatomie et à, la Physiologie sont \t^s Leçons d'Anatomie A& M. Cuvier , les ouvrages Physiologiques de M. Bichat, et le Cours d'Anatomie médicale de M. Poital; avec cette observation que ce dernier, par son objet, se rattache aussi d'une manière spéciale à la connoissance des'maladies, et sous ce rapport appartient encore à la Médecine. 5 * ( 36 ) Ceux qui se rapportent à la Médecine proprement dite , sont le Traité des maladies du cœur, de M. Corvisartj la Nosographie philosophique, de M. Pinel; l'ouvrage sur If s maladies cutanées, de M. Alibert, et celui de M. Broussais, sur les Phelgmasies chro- niques. Cet ordre, donné par la nature des matières, est aussi celui daus lequel nous disposerons nos analyses. I. Leçons d'Axatomie comparée de M. G. Cuvier. ( INI. Halle , rapporteur. ) Objet et importance de l'ouvrage. L'eu vn ACE de M. Cuvier a pour but de comparer, sous les rapports anatomiqucs, tous les ordres d'animaux, depuis ceux dont l'organi- sation est la plus simple jusqu'à ceux qui, comme l'homme, les mam- mifères et les oiseaux, présentent sous ce rapport les complicaiions les plus variées. Dans cette comparaison , toutes les fonctions qui constituent et entre- tiennent la vie, celles qui concourent à la propagation des espèces, et toutes les nuances d'organisation qui appartiennent à la faculté de sentir et de se mouvoir doivent passer en revue. On conçoit comment ce travail se lie essentiellement à l'histoire naturelle des animaux , dans laquelle, à l'aide de l'Anatomic comparée, on établit des distinctions plus vraies et des rapports plus justes j et à la Physiologie, dont plusieurs pro- blèmes trouvent leur solution dans les degrés par lesquels les organes se développent , en même temps que les fonctions se montrent plus parfaites, et à mesure que les rapports extérieurs des animaux et leurs besoins s'étendent davantage autour d'eux. Un pareil travail se lie aussi avec la Géologie, comme le démontrent les belles recherches de l'auteur sur les animaux fossiles , et sur la Zoologie antidiluvienne. Tel est le but et l'utilité du travail entrepris par M. G. Cuvier. Exécution. Quant à son exécution , INI. Cuvier a partagé son ouvrage en sept scctious, qui comprennent sept ordres de fonctions , que remplissent ( h ) «ne grande variété d'organes destinés à chacune. Il les dispose dans l'ordre suivant: 1 ." Les organes de la locomotion et des mouvemens volontaires ; sous ce titre on considère les muscles et les parties osseuses qui leur servent d'attaches ou de leviers j 2.° les sensations et les or- ganes qui en sont les intermèdes , considérés tant dans la disposition intérieure du système nerveux, que dans celle des appareils des sens placés à la surface du corps ; 3.° les organes de la digestion ^ dans les instrumens qui reçoivent les alimens, dans les vases destinés à leur digestion , et dans les voies de l'absorption et de la transmission du cliyle ; 4-° ^<2 circulation , dans ses organes moteurs et ses divers ca- naux ; 5.0 la respiration, dans les voies destinées à recevoir le contact des milieux ambians, à les admettre , à les émettre , et dans les organes propres à former la voix ; 6." la génération , dans les organes prépara- teurs et conservateurs des germes, et dans ceux de la fécondation et de l'é- ducation; 7°. enfin les sécrétions excrémentielles. Cette division des fonctions et des organes donne la première clef de la classification la plus naturelle des animaux. Ceux-ci , divisés en mammifères , oiseaux, reptiles , poissons , mollusques, vers, crustacés, insectes etzoopkyies , et considérés encore dans leurs sous-divisions les plus remarquables , sont successivement , sous le rapport de chaque organe et de chaque fonction, comparés à l'/^OOTOTé?, qui se présente à la tête de toutes lessec- tions.comme étant au plus haut point de perfection organique, du moins sous le plus grand nombre de rapports ; tout cet ensemble est divisé en trente leçons. La quantité de faits qui y sont réunis et comparés dans toutes les classes, les ordres et les genres d'animaux est prodigieuse. Notre objet ici n'est point d'en donner une analyse complète, l'ouvrage lui-même est connu de trop de monde pour en avoir besoin ; nous nous bor- nerons à faire connoître la marche et la manière de procéder de fauteur , et à indiquer les conséquences les plus importantes et les plus générales de son travail. Des généralités sur lesquelles sont établies les grandes divisions de la zoologie , remplissent la première leçon : ce que nous en avons dit en donne une idée suffisante. Dans les six leçons suivantes , l'auteur examine les instrumens du mouvement : les os du squelette dans les animaux vertébrés , et les ( 38) parties dures des animaux sans vertèbres; telles que \cs coquilles des mollusques testacés, les c^^ i«/e/vz^i des mollusques sans coquille ; les croûtes calcaires des oursins et celles des écrevisses ; les enve- loppes articulées des astéries , les enveloppes écailleuses des in- sectes, les coraux et les appuis solides des liiliophites. Tantôt fixes, ces parties se présentent comme des attaches et des points d'appui aux organes musculaires; tantôt mobiles sur des articulations variées, elles leur servent comme leviers pour le développement de leur puis- sance ; quelquefois dressées, au assurées , ou reployées , suivant les cas^ elles servent de moyens de défense et d'attaque. Sur ces appuis, sur ces instrumons, se fixent et se contractent les muscles. Leur système est essentiellement différent dans les ani- maux vertébrés, dans lesquels la tige vertébrale devient un axe au- tour dutpiel se dcvelojipent les actions ^ de ce qu'il est dans les animaux sans vertèbres. Les organes moteurs, encore trcs-coiiq)liqués dans les mollusiiucs, les crustacés, les insectes, deviennent plus simples dans les vers, dont l'appui ])iiiicipal est sur le sul oii ils s'allaclicn t , et dont les raouvemcns partiels ne sont cjue ceux de leurs anneaux les uns sur les autres; leurs moyens d'adhésion sont des poils roides, des disques, ou des crochets qui leur servent de crocs , de ventouses ou de cram- pons. L'artifice du mouvement redevient beaucoup plus varié dans les zoopbyles, dont plusieurs flottent dans les eaux; le jeu des ventouses et des ampoules, les changemcns de forme, les alternatives de convexités et de concavités, les liquides retenus, conq)rimés , projetés j des rayons, instrtunens d'une lotation rajude, développent toutes les ressources de la nature animale dans la production de leurs mouvemens. Enfin la station, la marche, l'action de saisir et de grimper, le saut et la course, la natation et le vol suivis dans toutes les classes d'animaux, présentent le tableau de touti s les dircciions dans lesquelles ils ont la faculté de se porter, et l'arlilice qu'ils em- ploient pour les suivre. Cette première faculté distinctive des animaux , la locomotion , est suivie de la seconde qui leur est également propre , la faculté de sentir, celle-ci occupe huit leçons. Le crâne, considéré comme con- tenant le cerveau , et les os de la face comme logeant les organes des sens; le cerveau, le cervelet, leur prolongement vertébral, (h) désigné par le nom de moelle épinière , et les nerfs qui leur corres- pondent ; le système qui constitue le grand sympathique; enfin, chacun des organes des sens composent toute cette section, la plus étendue de l'ouvrage. Les rapports du ci âne à la face , la conformation de celle-ci et les proportions comparées de son angle facial dans l'homme , les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons; les rapports du cerveau au cervelet ou réunis ou sépares; le cerveau lui-même, placé au-dessus des organes de la nutrition , formé de lobes et de loljulcs réunis en une masse , ou divités en plusieurs masses dis- tinctes , ou réduits à un petit nombre de tubercules ou de gan- glions séparés , correspondant aux nerfs qui pénètrent dans les organes des sens : le cervelet ïo\:va.v!\\.\xi\Q masse unie étroitement au cerveau, ou s'en séparant et ne communiquant que par des filets avec les ganglions qui en ont pris la place ; se réduisant lui-même à un tubercule ou se divisant en deux; devenant un anneau médul- laire qui entoure l'œsopliage : le prolongement vertébral ou la moelle épinière , uni à toiit l'encéphale, et réuni dans le canal vertébral ; ou partant de l'anneau médullaire œsophagien, placé pour lors au- dessous des organes de la digestion, et divisé en deux cordons lon- gitudinaux, réunis le long du corps par des nœuds auxquels les nerfs correspondent comme des rayons ; ou réduit enfin avec tout l'appareil à un seul filet partagé par des renilemens : le système de nerfs, composé pour la plus grande partie de ce qu'on a nommé le grand sympathique, ne se distinguant plus, ou se confondant avec les deux cordons fournis par l'anneau œsophagien ; enfin le système nerveux entier disparoissant, et l'animal ne formant plus qu'une masse demi -transparente , contractile et irritable ; telles sont les nuances principales par lesquelles passe l'organe qui donne aux animaux le sentiment et qui détermine leurs mouvemens, depuis sa plus grande simplicité dans les animaux gélatineux jusqu'à sa com- position la plus diversifiée dans sa structure comme dans ses effets ; et l'être dans lequel ses développemens sont les plus complets et les plus variés , dans lequel le volume du cerveau est le plus consi- dérable relativement au cervelet et à tout le reste du système, dans lequel la masse encéphalique est plus étroitement assemblée dans ( 4o ) toutes ses parties, plus immédiatement unie dans toutes leurs com- munications, est aussi l'être le jilus actif, le plus industrieux, le plus intelligent, le plus capable de comparer, de se souvenir et de prévoir; celui dont la raison est la plus parl'aite et la plus étendue. Cette perfection d'ensemble ne suppose pas la plus grande perspica- cité de tous les sens isolément considérés, pas plus que la plus grande adresse, la plus grande activité, le plus bel accord des mouvemens ne supposent la plus grande puissance musculaire dans chaque membre. Aussi la comparaison des organes des sens entre les hommes et les divers animaux présente -t- elle, dans certaines espèces, des avan- tages supérieurs à ceux dont jouit l'iiomme , et en général des nuances très-dif'térentes et variées selon le genre de vie, les liesoins de l'animal, les dangers auxquels il est exposé , le milieu dans lequel il vit. Nous ne suivrons pas l'auteur dans les détails nombreux qu'il donne sur les organes des sens; sur \cs yeux simjiles, composes, en nombre plus ou moins grand, pédicules ou rétractiles , des mammiières, des oiseaux, des poissons, des insectes, des mollusques gastéropodes , des écrevisses, et manquant dans des classes entières; sur le sens de rouie et son organe plus ou moins composé, depuis le simple laby- rinthe, sa partie essentielle, jusqu'aux appareils plus compliqués des osselets , du tympan et de sa membrane , et de l'oreille externe et de ses muscles; manquant aussi dans plusieurs classes, sans cependant qu'elles paroissent insensibles aux commotions du son ; sur l'organe du toucher si varié par la nature des surfaces sur lesquelles il est répandu, soit d'une manière générale, soit spécialement et d'une manière plus délicate dans certaines parties , ni sur le pannicule charnu moteur plus ou moins puissant de la peau dans laquelle cet organe réside ; enfin sur les sens et les organes de l'odorat et du goût comparés, soit pour l'étendue, la structure et le développement des parties, soit pour la manière dont les nerfs qui leur sont destinés y sont reçus, et s'y distribuent. Neuf leçons sont consacrées au système des organes destinés d l'ali- mentation. 11 est peu de matière en anatomie comparée sur laquelle on se soit plus anciennement exercé. Nous nous contenterons donc d'in~ diquer la manière dont M. C«t7't'r ordonne ses recherches dans cette partie , parce que c'est de l'ordre qu'il y a mis que sortent les princi- pales (4i ) pales idées qu'il a introduites dans la science, et qui rendent son ouvrage précieux. Il partage tout ce qui est relatif à cette grande fonction , à laquelle tant d'opérations concourent, en quatre divisions. La première renferme l'ojiération de la mastication exécutée par les mâchoires et les dents , et celles de Vinaalivalion et de la déglutition , dont les organes sécréteurs sont les glandes salivaires , et dont les organes mobiles et moteurs sont l'os hyoïde , la langue, le palais mobile et le pharynx. Il les examine d'abord dans les animaux vertébrés ; puis dans les in- vertébrés, les mollusques, les crustacés , les insectes à mâchoires et sans mâchoires , les échinodermes et les vers. Tout le monde connoît le rapport de structure des organes qui appartiennent à cette première division avec ceux qui appartiennent aux organes propres de la digestion, ainsi qu'avec le genre de vie et la nature des alirnens propres à chaque genre d'animaux. La seconde division comprend les opérations digestives du canal ali- mentaire remplies par l'œsophage , l'estomac ou les estomacs, et les intestins. La troisième renferme les annexes de la deuxième , ou les organes qui versent leurs sécrétions dans le canal alimentaire j ainsi que les organes salivaires les versent dans l'intérieur des organes de la mastication et de la déglutition. Ce sont ici le ioie, ses canaux et sa vésicule, le pancréas et la rate. Enfin la quatrième comprend les organes de l'absorption : les uns servent aux autres d'enveloppes et de soutien ; ce sont le péritoine, le mésentère et les épiploons ; les autres sont les organes uiêines de l'absorption et de la transmission du chyle, les vaisseaux et les glandes lymphatiques. Ces quatre divisions sont d'abord considérées dans les animaux ver- tébrés, dans lesquels , avec de grandes ressemblances, ces différens organes offrent de grandes variétés. Le canal alimentaire des mollusques de divers ordres , des crustacés, des insectes de différentes classes, avec on sans mâchoires, des vers; le sac des zoophytes ; le foie des mollusques; les organes qui répon- dent au foie ainsi qu'aux glandes conglomérées en général , formés par 6 ( 4^ ) des paquets de vaisseaux assemblés et réunis d'une part, libres et flottans de l'autre au milieu des f2,randes cavités dans les crustacés et les insectes j lesYStèiiic lyinphati([ue absorbant, confondu dans les mollustjucs avec le système veineux ; le même système man(|uant absolument , ainsi que les autres vaisseaux, dans les insectes, et ses l'onctions.rcm|ilaeées, à ce que croit M. Cuvler, par i'imbîbition des surfaces et rimmersioii des organes sécréteurs, qui baignent dans le liquide sans mouvement dont est remplie leur cavité abdominale ; une imi)iljition encore plus simple clans les zoopliytes , dans lesquels le corps entier n'est que l'en- veloppe orî^anisée du sac alimentaire : tous ces objets occupent tour à tour l'anatoiniste , et lui présentent le système de la nutrition dans toutes ses nuances, depuis les coml)inaisoiis mvdtipliées des premiers animaux jusqu'à la structure si simple de ceux qui nous paraissent les plus imparfaits. Cinf| leçons seulement sont consacrées à la circulation , à la res- piration et aux organes (Je la voix. On comprend aiscimcnt pourquoi la circulation et la respiration sont inséparables, et pourquoi l'examen des organes de la voix suit immédiatement celui des appareils destinés à la respiration. Tous les animaux n'ont point un système de vaisseaux et de circu- lation. Celui de la respiraion est jilus général, ou du moins , lor.sque lesoi'ganes apparens de la circulation manquent, comme dans les in- sectes, il prend d'autres dispositions, il pénètre toutes les parties du corps sous forme de trachées, et circule au milieu des liquides qui ne circulent pas; et dans les animaux, dans lesquels on ne voit rien de pareil , il y a toujours des points organisés pour le contact avec le milieu ambiant , soit dans des vases destinés à le recevoir et à l'émettre, soit à la surfice môme de leur corps , dans laquelle existe probable- ment une disposition propre à favoriser l'influence de l'air ou de l'eau , puisque les végétaux mêmes ne sont point privés de celte fonction. M. Cuvier divise donc les parties de cette section en organes de la circulation , organes de la respiration , organes de la voix. Les deux premiers ordres d'organes sont d'abord considérés dans les animaux vertébrés , puis dans les animaux sans vertèbres. Ceux de la circulation sont le cœur, les vaisseaux artériels et les vaisseaux veineux; ceux de la respiration sont les poumons organisés pour recevoir l'air , ou les ( 43 ) branchies disposées pour être pénétrées par l'eau. L'anlenr consiilère ensuite les poumons dans leur structure ou dans leur forme; dans leur structure , il observe les vaisseaux aériens, les vésicules, Cf 11 nies ou sacs qui terminent ces vaiss aux, les vaisseaux sanguins aitériels et veineux qui se distribuent au milieu de cet appareil. On connoît les dispositions respectives du cœur et des organes res- piratoires ; de la circulation aortique et de la circulation pulmonaire ; des cavités réunies ou séparées , communes ou distinctes, veineuses et artérielles , de l'une et l'autre circulation , dans les mammifères, dans les oiseaux, les reptiles et les poissons ; dans les oiseaux sur-tout, distin- gués par le beau mécanisuie de leur respiration, dont l'air pénètre pres- que tout le corps par des cellules aériennes qui associent aux poumons les viscères , les vertèbres , et presque tous les os, sur-tout ceux des ailes, et les y>lnmes qui s'y attachent. Dans lus animaux invertébrés , c'est à M. Cuvier qu'on doit la con- noissance exacte de la circulation des mollusques ; dans les cépha- lopodes , les cceui's sans oreillettes , séparés, divisés en trois , deux pul- monaires et un aortique ; dans \es gastéropodes ^ un cœur aortique avec une oreillette , et les veines réunies en un tronc, qui, divisé ensuite , se convertit en artères pulmonaires, par un mécanisme inverse île celui qu'on observe dans les poissons, où les veines branchiales remplissent le mê.iie oflice pour tortner le système artériel du tioiic; dans les acéphales , un cœur à deux oreillettes et à deux aortes , et les mêmes animaux doués, ou de branchies quand ils vivent dans l'eau , ou de sacs pulmonaires quand ils vivent sur terre. Ainsi cette classe, douée sous le rapport de ces deux fonctions iui|)ortantes d'une organisation long-tein|)s uiéconnue , se trouve , ainsi que les crustacés, reportée plus près des classes tl'aniinaux parfaits à circulation complète. Ce même genre d'organes , autjuel quelques Anatomistes veulent rapporter le vaisseau dorsal des insectes, vaisseau sans ramiiications apparentes, se trouve cependant dans les araignées encore représenté jiar un cœur et des ramifications vasculaircs. Pour décrire l'artifice de la vois, M. Cuvier commence par les oiseaux, dont le larynx ijilérieur, véritable générateur du son , et le larynx supérieur qui le modifie par son élévation variable et par ses diverses ouvertures, présentent les conditions des instrumens à 6 * (44 ) Tcnt les mieux organisés. Lés organes vocaux de l'homme , tics raam- niiièrcs et des reptiles , et les cavités accessoires «lu larynx qui con- trihuent à renforcer et à njodilier le son , sont ensuite considérés à part. Nous n'en rappellerons pas les détails liien connus; mais nous obser- verons que le développement anatomique du larynx des oiseaux est encore un des objets d'Anatomie comparée , dans lesquels M. Cuvicr a le plus ajouté aux connoissances des Anatomistes qui l'ont devancé. Une seule leçon, la vin^t-neuvièmc, est consacrée à l'exposition des organes de la génération. L'auteur commence par présenter des vues générales sur la géné- ration. La plus simple possible, sans sexes ni fécondation, \a.généra- tion gemmipare se voit dans les polypes et les actinies. Le concours des deux sexes dans un même individu , ou le véritable hermaphroditisme , existe dans les mollusques acéphales et les échinodermes. Le concours réciproque de l'un et de l'autre sexe, résidtant de la réunion des deux genres u'orgaiies dans chacun des deux individus réunis par la copu- lation , s'observe dans la plupart des gastéropodes et dans quelques vers. Le concours d' individus exclusivement mules et femelles par leurs organes respectifs, appai tient à toutes les autres classes d'ani- maux ; ces iécondaiions , étendues à plusieurs pontes dans les galli- nacés , et à plusieurs générations dans les pucerons et quelques mo- nocles, sont autant lie traits de cette admirable variété dont se pare la nature aux yeux de ses observateurs. Dans la description des organes de la génération, M. Cuvier dis- tingue, 1." les OT^a.ncs préparateurs et conservateurs ; dans les mâles, ce sont les testicules, les vésicules séminales j la prostate et les glandes de Cowper; la somme de leurs sécrétions forme la totalité du liquide réservé et émis pour l'œuvro de la génération; dans les femelles, les ovaires seuls composent l'appareil des organes conservateurs. 2." Les organes de l'accouplement ou de la fécondation : ce sont dans les milles la verge et l'uièthre des mammilères , la verge des oiseaux et des reptiles, les organes par lesquels le mâle saisit la femelle dans certains genres d'animaux; dans les femelles, ce sont la vulve et le vagin. 3." Les organes éducateurs internes et externes : internes, ce sont les trompes utérines, et l'utérus dans les mammilères; les ovi- ductus dans les oiseaux, les reptiles et les poissons. Les organes édu- ( 45 ) cateurs externes sont , dans la femme et les mammilères, les nia- melles , et outre cela , dans les didelphes , la bourse ou la poche dans lesquelles les petits sont transportés bientôt après l'imprégnation. M. Cuvier rapproche ici de cette organisation singulière les cellules du Pipa , que se forment les œufs fécondés de ce reptile batracien , placés par le mâle sur le dos de sa femelle. L'auteur considère également les organes préparateurs , ou les ovaires de la femelle et les réservoirs du niàlcj et les organes de l'ac- couplement dans les animaux sans vertèbres j nous ne le suivrons pas dans ces détails. Le développement du fétus, son accroissement, sa naissance, sa nutrition, l'état des organes de ses sens, sa circulation, ses sécré- tions , ses rapports avec sa mère ou avec ses enveloppes, sont des objets qui se placeroient naturellement ici, mais que M. Cuvier a eu des raisons particulières de réserver pour un autre temps. La section des sécrétions excrementitielles , renfermée dans la tren- tième leçon , termine tout l'ouvrage. La transpiration , l'urine et les organes qui la séparent, les reins et la vessie; les glandes surrénales dont l'usage nous est caché j les différentes sécrétions odorantes, formées dans divers organes sous-cutanés , ou dans divers replis de la peau de quelques animaux; les excrétions muqueuses et graisseuses qui en caractérisent d'autres; les excrétions colorantes qui forment l'encre de la seiche, et la pourpre des murex et del'aplysie ; les filières des mollusques acéphales, particulièrement de celui qu'on connoîtsous le nom vulgaire AePerna ou de Jambonneau, celles des chenilles et des araignées ; les organes électriques si bien développés par M. Geoffroy dans l'anatomie de fa torpille; enfin la sécrétion de divers fluides élastiques dans la vessie natatoire des poissons, remplissent les diffé- rens articles de cette section, dont nous ne donnerons pas d'autre analyse. Des additions, et spécialement le développement de la trompe de l'éléphant, et des planches nécessaires à l'intelligence de l'ouvrage, complètent l'ensemble de l'anatomie comparée. La simple exposition d'un pareil plan , dans lequel nous n'avons insisté que sur les idées générales , et où nous avons dû négliger presque tous les détails , suffit pour faire concevoir quelle étendue (46 ) de Faits et il'ol)serv;UÎons s'y trouve réunie, et comhlen l'Histoire Naturelle et la Physiologie peuvent retirer J'avaiitjgo d'un sciuLlable travail. Comparaison avec les Ouvrages antérieurs. AvANTÎM. Cuvicr,V,ilentini, dans son Ouvrage întitnK' Amphltliea- trum zooto'rilcuiri \V ïax\di' . 1742) , et bien avant Valentini , Gasp. Biasius, dans son Traité intitulé Anatome aninialium ( Amst. 1681 ) , a\ oient tente de réunir tout c< tju'on connoissoit de leur temps en Anatomie comparée. Mais leurs Ouvrages, ainsi que les beaux travaux ana- toniiqiies réuiiis par Perrault dans ses Mémolies pour servir à l'Histoire Naturelle des animaux, dès l'origine de l'Acadéiine des Sciences, ne sont c|Ti'uMe collection de laits. Vicq-il'Azyr, dont les talons, l'activité, le zèle et les connoissances étoient bien au nivoau d'une telle entreprise , avoit dessiné un plan plus vaste et mieux liéj eût -il été exécutable? C'est ce dont ont douté la plupart des anatoniistes.Qnoi qu'il en soit, cet honnne habile et inf',itigal)le, on auroit réformé son plan, ou en auroit surmonté les clKIlcultés. La mort nous l'a enlevé. M. Ciivier s'est ibriné un autre système. II s'est acquitté d'une tâche qui n'avoit point été remplie avant lui , et cependant ce grand travail n'est que le prodrome d'un onvrai^e plus conqiiet , dont les élémens sont déjà rassemblés , et dont une partie des ])lanchi s est exécutée. On peut maintenant juger du mérite et de TutHité de cet Ouvrage ; cet art de rapprocher les faits, d'en établir les ra|]iorts, d'un fo'mcr des ensembles, et de les féconder par cette réunion, appartient à un génie particulier} c'est par ce génie qiie les Sciences s'agran- dissent, (jiie leur chanq) se fertilise, que leurs jirii'cijus s'etab isstnt, que leur édifice se rectifie et se régularise j c'est par lui qu'une seule science n'est plus la dépositaire exclusive des t f)récé lée de celle du tissu cellidairc, ])artie in- tégrante (le idiis Uns organes. 1/auttur fixe l'attention sur ce tissu cellulaire, en traitant des maladies dont il est particulièrement le siège , et de la ])ropriété qu'il a de transmettre les humeurs d'une partie dans une autre, cpieUpicfois au grand avantage du malade, le plus souvent avec des lésuliats dangereux ou mortels. L'énoncé de Ces divers évciucmeus est ap(>uyc sur des observations intéres- santes tirées, la plupart, de la pratique de l'auteur, ou fournies par les pr.iiicit ns les plus distingués. La description des. muscles n'étoit susceptible que d'une grande exactitude. Winslpw et Alb'nus sont, depuis long-temps, en posses- sion de fournir aux nnatouiistes la seule marche à suivre dans cette description. M. Portai leur rend la justicctiui leur est due; et , d'après l'exemiile du ce dernier, il ilé^igne chaque muscle sous les noms varij:. (pi'ils ont reçus dej)uis Vésalc juscpi'à MM. Chaussier et Dumas. "Wirislow a laissé peu de choses à désirer sur l'analyse des mnuve- mcns exécutés pir les grands muscles du coips, et M.Po;tal a renchéri sur ces détails de mceaniipie et sur les p!ienomè:ies qui résultent de la combinaison de ces organes entre eux et avec les parties sou- mises à leur action. (%) Fidèle à son projet , M. Portai traite des maladies propres aux muscles : 1.° De leur volume augmenté ou diminue; 2.° De l'altération de leur couleur ; 3.° De leur inllarnmation , suppuration, gangrène ou spliacèle ; 4." De leur ramollissement ; 5°. De leur dessèchement ou racornissement ; 6." Des altérations dont sont susceptibles les humeurs dont ils sont pénétrés ; 7.0 De leur déplacement ; 8." Enfin de leur rupture partielle ou totale. Chacun de ces points est traité avec précision et sagacité, et ap- puyé d'une érudition judicieuse, et sur des observations propres à l'auteur. Le troisième volume traite de la circulation dii sang et de ses organes. Ce que M. Portai dit sur le cœur et sur les maladies dont il est.uscep- tibie , ainsi que sur celles qui affectent le péricarde , peut être regardé comme le complément de nos connoissances sur cette partie. Anatomie, physique proprement dite, systèmes physiologiques sur les fonctions de cet organe; enfin^ histoire des maladies do tout genre : tous ces points, dis-je, sont traités avec sagacité d'une manière aussi concise que Juminense , et, comme tout le reste, ornés d'éru- dition et appuyés d'observations. Nous en dirons autant de l'histoire des vaisseaux lymphatiques qui suit immédiatement. La description des artères , des veines et des vaisseaux lymphati- ques , est d'une grande étendue et d'une exactitude scrupuleuse; elle est accompagnée de l'iiistoire des anéviismes, dont les diverses branches artérielles sont susceptibles ; et nous y en avons rencontré plusieurs d'une connoissance nouvelle, «t dont les faits appartiennent à l'expérience particulière de l'auteur. L'anatomie du cerveau , qui commence le quatrième volume , nous a paru un chef-d'œuvre de science et d'intérêt. Nous laissons à part la partie anatomique sur lacjuelle il étoit si difficile de dire du nouveau, pour n'entretenir la classe que de la science médicale qui en l'ait la principale utilité. Les maladies y sont rangées avec 8 * ( 6o ) orJre : pour les membranes du cerveau, notre auteur observe qu'elles peuvent être malades par un surcroît d'épaisseur ou de consislance ; Qu'il peut se former en elles des tumeurs de diverses natures ; Qu'elles sont sujettes à l'inflammation et à contracter des adhé- rences entre elles et avec le cerveau ; Qu'il peut se faire des épancliemens entre la dure - mèro et le crâne, entre cette membrane et l'arachnoïde, entre celle-ci et la pie-mcre; enfin entre cette dernière membrane et la substance cérébrale. L'ossification de la dure-mère est encore une des maladies dont notre auteur s'occupe ; Viennent enfin l'oblitération, la dilatation démesurée et la rupture des sinus. Telle est l'énumération des maladies des memliranes du cerveau , dont M. Portai traite en détail, et sur lesquelles il rapporte une foule d'observations intéressantes. Une méthode nosolo^iquo aussi bien suivie est la base du travail de M. Portai, sur les maladies du cervciui. Il y traite en détail des collections d'air, d'eau et de matières gélatiniformcs dans le crùne et le cerveau ; Des engor^emens et des épanchom-ns sanr;uins dans ce viscère ; Des eiig'rneincns composés de diverses substances ; De l'inflammation du cerveau ; De son induration, des abcès, des ulcères, de la gangrène et des plaies de sa substance; Des corps étrangers (ju'on peut y rencontrer ; De son augmentation et diminution de volume j De son chang^ement de couleur; Des maladies particulières au cervelet; De celles de la moelle allongée ; Des lésions de la moelle ^pinièrc. Chacune de ces affections contre nature est traitée en détail , et leur théorie est appuyée sur un nombre prodigieux d'observations cadavériques, qui prouveroient seules combien ce genre d'étude est important, et avec quel avantage cette importance a été saisie par notre auteur. Nous en dirons autant des maladies du système nerveux. Notre ( 6i ) auteur les considère , en tant qu'elles peuvent dépendre du cerveau, être particulières aux nerfs eux-mêmes , ou être l'effet des sympa- thies immédiates ou des rapports universels que les nerfs établissent entre tous nos organes. Ces savans détails sont suivis de la description exacte et complète du système nerveux , à chacune des parties duquel l'auteur ajoute d'utiles réflexions physiologiques et pathologiques, et applique sou érudition accoutumée. L'histoire des organes des sens devoit suivre immédiatement celle du cerveau et des nerfs qui en sont le terme ou le rendez -vous commun. Nous désirerions pouvoir suivre notre auteur dans les détails ana- tomiques, physiologiques et pathologiques, dans lesquels il entre sur chacun de ces organes intéressans. Nous le verrions épuiser, dans le style le plus concis et le plus clair, tout ce qu'il est intéressant de savoir sur la peau et ses l'onc- tions si multipliées, notamment sur sa sensibilité naturelle, acciden- telle^ ou altérée dans la paralysie; de même que sur la sympathie qui existe entre cette enveloppe commune et les orj^anes qu'elle cache à notre vue ; sur les phénomùnes de l'exhalation et de l'inhalation , et: toutes les maladies qui peuvent résulter du vice de cette double action. Les organes de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût ne sont pas décrits avec moins de sagacité, et leurs descriptions donnent oc- casion de parler en détail des maladies sans nombre qui attaquent ces divers organes et leurs parties intégrantes. Nous désespérons de pouvoir donner une idée exacte des matières renfermées dans le cinquième volume de l'anatomie pathologique de M. Portai. Il laudroit le transcrire en entier, tant il contient de choses intéressantes et dans un style dont la concision renferme plus d'idées que de mots, et cependant ce volume a plus de 600 pages. Les organes de la respiration y sont décrits depuis la charpente de la poitrine jusqu'au poumon et ses appartenances , et l'exactitude de cette description en est encore la condition la moins intéressante. Rien ne l'est davantage que les considérations physiques, physiolo- giques et expérimentales répandues sur tous les détails de celte fonc- ( C 60 tion tic laquelle la vie dépend immédiatement, dont les maladies sont si nombreuses, et dont les moindres vices ou même les modiiications naturelles influent si essentiellement sur toutes les autres fonctions, qu'à elles seules ces modifications sont la base principale des divers tcmpéramcns , et de la constitution physique propre à chaque individu. Les conformations vicieuses ou variaijies de la poitrine ; la diffé- rence de souplesse et de ressort des os et des cartilages qui consti- tuent sa charpente; ses maladies générales ou particulières, celles des muscles intercostaux, du diaphragme et autres organes actifs de la respiration; les maladies de la plèvre, si noinlireuses, si obscures, ou difficiles à guérir; leur siège à l'intérieur de la plèvre ou dans les diverses régions de son tissu cellulaire; les af'f'cctio'ns du poumon considéré comme organe delà respiration, comme servant de passage à la masse totale du sang qui circule dans nos vaisseaux, ou comme le réservoir de l'air qui sert au retentissement de l'organe de la voix; enfin cet organe Uii-môme , son action , ses modifications et fcs mala- dies : ce sont là les divers objets traités par M. Portai. Il faut y ajouter les lésions accidentelles ou subites de la respiration , qui sont les causes si fréquentes de l'asphyxie et de ses différentes espèces. Dans tous ces détails, l'auteur se montre le praticien le plus consommé et le noso- logiste le plus exact. Les organes si nombreux de la digestion, de la cliilification , de la nutrition , et de l'excrétion des matières fécales , forment un article de la plus grande étendue dans le bel ouvrage que nous analysons. Rien n'est oublié dans la description des organes; rien n'est négligé dans les considérations physiologiques et les applications de la physique et de la chimie aux fonctions nombreuses que ces organes exéculent ; mais on ne sera pas surpris de nous entendre dire que l'histoire des maladies y occupe la plus grande place. Elles sont en effet bien nombreuses pour chaque organe , lesquels sont eux-mêmes en très- grand nombre, et toutes sont traitées avec une grande précision. Ainsi le volume général du ventre, ses variations, son influence sur la poitrine et la res[)iration , quoique ces états soient naturels ou étrangers aux maladies, forment des causes de maladies ou d'incom- modités nécessaires à apprécier. Les maladies du péritoine enveloppant la totalité du ventre ou cha- (63 ) cun des viscères; celles de l'épiploon , soit qu'elles soient de véritaijles maladies, ou qu'elles ne consistent que dans une extrême oljésité de sa substance; soit enfin que cette membrane graisseuse s'échappe par diverses ouvertures, pour former des hernies si communes dans les deux sexes; ces maladies, dis-je , sont passées en revue, et traitées chacune suivant leur impoitance. Les vices de position, ceux de conformation de l'estomac et des dif- férentes parties du tube intestinal, du Ibie , de la rate et du pancréas, précèdent la description des maladies de lotit génie dont ces organes sont susceptihies. C'est sur-tout dans cette paitie de son travail, que 3V1. Portai rapporte les résultats d'ouvertures d'un grand nombre de cadavres ; ce moyen étant souvent le seul que nous a^ons jiour acqué- rir des connoissances positives sur le siège, et la nature des diverses maladies dont sont susceptibles les viscères contenus dans la capacité a.h lomiriale. De toutes les sécrétions qui s'exécutent dans nos organes on par eux, aucune n'est plus abondante que la sécrétion de 1 urine, si l'on en excepte la transpiration cutanée. Ces deux sécrétions se suppléent ré- cipro(|uement, en même temj)S que leur abondance et leur facilité les rendent propres à se charger de toutes sortes de matières étrangères, et en font un moyen de crise aussi frétjuent que favorable à la termi- naison des maladies. Souvent aussi les caractères que prennent ces évacuations, indiquent la nature, les symptômes ou les complications des diverses maladies que nous avons à combattre. Cette espèce de physiologie pathologique est traitée par M. Portai avec une grande importance, ce qui n'c:m[iêche pas rju'il ne nous entreiieiine avec un égal intérêt des maladies organiques dont les reins, les uieières, la vessie et le canal de l'urètre sont communément le siège. L'article des pierres niinaircs, qnoirpie ]ieu étendu, renferme ce que l'on sait de [)liis |iositif eji eliimiu et en médecine chirurgicale sur Cet objet intéressant. Enfin les orgaiu s de la généintion dans l'un et l'autre sexe , ce que la physiologie vraie ou systematiiue nous apprend sur le méca- nisme de leurs fonctions, les vaiiétés ou vices d'organisation dont ces parties sont susceptibles, la grossesse qui est le produit auquel la ( 64) natnre a destiné l'exercice de ces organes, Ks plicnomènes de la ees- tation, sa terminaison ou raccouchement, constituent la partie anato- inique et pliysiologique de ces derniers organes. M. Portai considère sur-tout les changemens que l;i matrice éprouve dans tous les termes de la grossesse, et ce qu'elle devient, quand elle est débarrassée du fardeau qu'elle a porté pendant neuf mois, dans les circonstances les plus favorables , et qu'elle ne dépose aux époques moins avancées qu'au détriment de l'enfant et souvent de la mère. M. Portai avoit traité des mamelles, de leurs rapports avec la matricq et de leurs fonctions absolues ou relatives , ainsi que des maladies qui résultent du trouble de ces fonctions, dans le volume de son Ouvrage, où il est question des organes de la poitrine. Ici , il traite en détail des maladies qui arrivent aux organes de la génération. Cette partie est terminée par l'histoire anatomique et physiologique du fœtus et de ses appartenances. Il ne peut point y être (juestion de maladies , et l'auteur semble nous en dédommager par l'exactitude avec laquelle il entre dans tous les détails des circonstances qui accompagnent l'entrée de l'homme dans le monde, et la jouissance de la vie qui lui est propre. Par un rapprocliement dont la nature ne nous donne que trop souvent l'exemple , M. Portai traite de la mort à laquelle la vie nous condamne presque aussitôt que nous la recevons; nous ne pouvons trop louer la sagacité avec laquelle l'auteur jette un coup-d'œil général sur toutes les causes de la mort anticipée ou qui précède la vieillesse, en appréciant la gravité des diverses maladies d';iprcs l'im- portance des organes qui en sont le siège. La mort naturelle, nécessaire, celle que la vieillesse proiluit , est sans doute la plus rare. Cependant M. Portai , comme pour soutenir nos espérances au-delà du terme , ne manque pas de rapporter les exemples les plus remarquables de longévité dont la plus considérable a été de 162 ans. Une chose que nous n'avons cessé d'admirer pendant tout le cours du grand Ouvrage de M. Portai , c'est que ce qu'il coiuienlde plusinté- ressant est toujours annoncé sous le litre modeste de Remarque. Nous pouvons cependant assurer que ces remarques contiennent ce qu'il y a de plus précieux dans la science anatoraico-médicale. L'importance ( (>5 ) L'importance d'un Ouvrage, sans cloute, ne se mesure pas sur le nombre des volumes : cependant nous ferons observer que , tandis que la plupart des Auteurs, excités par leurs Libraires , mettent peu de matière dans beaucoup de volumes, M. Portai a ménagé les intérêts contraires , en employant une impression qui réduit à moitié l'étencUie typographique qu'il auroit pu donner à son Ouvrage. Cette conduite a au moins le mérite d'en mettre le prix au niveau des facultés pécu- niaires des gens studieux et trop souvent peu fortunés. Nous ne comparerons l'Ouvrage que nous venons d'analyser avec aucun de ses concurrens , parce que le décret nous en dispense, et ne nous impose que la loi de donner , sur les dilférens ouvrages adoptés par le Jury , des détails plus étendus que ceux contenus dans son Rapport; ce qui exclut tout jugement, comme toute comparaison. Nous conclurons donc simplement en disant que l'Ouvrage de M. Portai contient toute et la scidc Anatomie utile à la Médecine , les notions de Physique animale les plus précises , une juste appréciation de tous les systèmes de Physiologie appuyés sur des expériences faites sur des animaux vivans , ou qui sont seulement le fruit de l'imagination. Qu'il offre en outre une Nosologie vraie, fondée sur la nature et l'observation , étrangère à tout système : que cette Nosologie ne tend point à soutenir la division alisurde des maladies en médicinales et chirurgicales, mais qu'elle fait connoître le rapport immédiat et néces- saire qui existe entre la nature des organes et les maladies qui les affectent; qu'elle a sur-tout l'avantage inappréciable d'être appuyée sur des observations et des ouvertures de cadavres sans nombre ; que M. Portai y fait briller l'érudition la plus étendue ; que les faits y sont appréciés suivant la plus saine critique; et qu'enfin il a l'avantage de se citer lui-même en rapprochant de ce dernier travail les observations consignées dans les Ouvrages nombreux que notre Auteur a mis au jour, et qui, quoiqu'ils ne soientpas compris dans le rapport du Jury, n'en sont pas d'une moindre importance, et peuvent, dans leur rap- prochement avec ce dernier , autoriser M. Portai à chanter avec Horace : Non omnis moriar. Cette considération d'avoir le premier conçu et exécuté le plan d'un Ouvrage aussi vaste ^ et de l'avoir fondé en grande partie sur son expé- rience personnelle, répond à la question de savoir si l'Ouvrage de 9 (66) M. Portai a fait faire de véritables progrès à la Médecine ; comme l'adoption qui en est faite généralement donne la mesure de son utilité. M. Portai s'excuse des imperfections de style et des fautes d'impres- sion répandues dans son Ouvrage, sur la difficulté de répondre à un aussi grand travail en même temps qu'à la confiance publique dont il est entouré en sa qualité de Médecin. Nous ne pouvons qu'accéder à une excuse aussi légitime ; nous avons peine à concevoir en effet comment M. Portai a pu, sans coopérateur, rédacteur, ni éditeur, fournir une carrière aussi longue et difficile qu'elle est honorable pour lui et seta utile à ses concitoyens. IV. Traita des maladies ORGA^'IQUES du Coeur j PAR M. CoRvisART. (M. Halle, rapporteur). But et utilité de cet Ouvrage. Dans son Traité intitulé , Essai sur les maladies et les lésions orga- niques du cœur et des gros vaisseaux , extrait de ses leçons cliniques , et publié sûus ses yeux , par M. Horeau , M. Corvisart s'est proposé de faire connoître un genre de maladie qu'on a confondu trop sou- vent avec beaucoup d'autres, et de donner les moyens de les distin- guer par des signes sensibles, avec autant de certitude qu'il est au pouvoir de l'art. On les confondoit souvent avec des affections que l'on attribuoit au poumon, comme l'asthme j beaucoup de maladies consécutives des affections du cœur étoient regardées comme primi- tives et traitées comme telles ; c'est ce qui arrive dans plus d'une es- pèce d'hydrothorax. 11 étolt souvent difficile de distinguer les unes des autres les affections des diverses cavités du cœur , celles qui sont particulières à ses orifices , et celles des gros vaisseaux qui en sortent ; les désordres qui se manifestent dans les mouvemens du cœur, dépen- dant de causes susceptibles d'être déplacées , ou produits par de simples spasmes , sont encore fort difficiles à distinguer des mêmes dérange- mens produits par une véritable affection de la substance de cet organe. Le traitement doit se ressentir de ces erreurs fréquentes; trompé par un faux diagnostic; le médecin peut accélérer le terme des mala- (^7 ) dies incurables du cœur; le soulagement dont ces aifections sont sus- ceptibles, et par lequel une vie pleine d'angoisses, peut souvent être rendue tolérable et quelquefois tranquille, peut être écartée, les moyens en être méconnus ; et les maladies que la nature de leur cause permet de guérir, peuvent au contraire être privées du secours eificace que l'art doit leur apporter. Le diagnostic rectifié rend à l'art le degré de pouvoir auquel il peut prétendre, et le préserve d'être nuisible au lieu d'être secou- rable. Telle est l'utilité à laquelle tend un pareil ouvrage. Exécution. M. ConviSART a divisé les maladies dont il traite en cinq classes. Dans la première , il parle des maladies du péricarde ; la seconde comprend celles qui intéressent les parois musculaires du cœur. Les maladies qui affectent les orifices et les valvules, sont comprises dans la troisième ; celles qui attaquent les différens tissus qui entrent dans la substance du cœur, forment la quatrième; enfin l'auteur renferme dans la cinquième celles qui portent atteinte aux gros vaisseaux, et qui produisent spécialement les anévrismes de l'aorte. A la fin de son ouvrage, l'auteur résume les principaux points du diagnostic, et les présente dans un ensemble qui en offre la concordance et les ca- ractères généraux. Dans la première classe, M. Corvisart traite de V inflammation du péricarde ou péricardite , qu'il distingue en péricardite aigiie etpé- ricardite chronique. Il y ajoute les adhérences que cette enveloppe contracte avec le cœur , quand elles sont assez fortes pour entraîner des symptômes graves ; il traite ensuite de Vhydropéricarde , et dis- cute les signes qui ont été donnés pour distinguer cette maladie , par Senac, Lancisi, Reimann , Saxonia; en évalue d'après l'observation ou la constance, ou la certitude ; en ajoute de nouveaux, et spé- cialement , quand le péricarde est très-distendu , remarque le balte- ment vague du cœur, sensible tantôt dans un point, tantôt dans un autre j ses remarques sur ces diverses maladies sont appuyées ;iar dix observations ( i — lo ) , dans l'une desquelles il fait voir quels (68 ) inconvéniens entraîne la ponction on la paracentèse du péricarde, malî^ré le soulagement immédiat que cette opération procure. Dans la deuxième classe, on distingue spécialement le soin que prend l'auteur pour établir le diagnostic entre ce qu'il désigne par les mots à'anciris/ne actif du cœur, et A' anévrisme passif. Le premier, nvec épaississcment et augmentation de la substance musculaire , ou liypersarcose de cet organe ; le second , avec amincissement et afloi- blissement de ses parois, et augmentation de ses cavités. Il donne le même soin à la détermination des signes qui diFfërencient les all'ec- tions anévrismatiqucs des cavités droites de celles des cavités gauches. L'ordre dans lequel il dispose l'énuméralion de ces signes contribue à la clarté de son travail. Il les prend d'abord dans les apparences extérieures du corps , ensuite et successivement dans les troubles qu'é- prouvent la circulation, la respiration, les fonctions cérébrales, et enfin la digestion , les sécrétions , et les excrétions. Les symptômes les plus importans sont développés d'une manière plus spéciale, mais c'est de leur ensembleque résulte véritablement la plus grande certitude du diagnos- tic. C'est donc dans l'ouvrage même qu'il en faut voir tout l'artifice ; nous ne pourrions en donner ici qu'une idée trop inexacte. Ces considérations relatives aux anévrismes du cœur remplissent trois chapitres , et sont terminées par l'appréciation des avantages des divers traitemens, spé- cialement de ceux qui ont été proposés pas Valsalva et Morgagni. Quatorze observations ( 1 1 à 24 ) sont réunies dans ces chapitres, et une quinzième ( zô*^ obs. ) présente l'exemple d'un cas où les appa- rences d'un état anévrismatique ont cédé à un traitement antispasmo- dique et à des consolations morales. Cet exemple nous paroît impor- tant, sur-tout parce qu'il s'en rencontre fréquemment de pareils dans le monde, beaucoup plus que dans les hôpitaux, et cjue très-souvent des désordres organiques ont été, dans l'origine, de simples affections spasmodiques. A la suite des anévrismes du cœur, l'auteur place les affections par endurcissement , ossification et transformation de la substance du cœur à l'état de cartilage; enfin il parle du sphacèle des membres et de l'apoplexie , considérés comme effets consécutifs des anévrismes du cœur. Sept observations sont ici réunies ( 26 — 33 ) ; trois d'entre elles ne sont pas propres à l'auteur. Celles-ci, comme toutes ( 69 ) celles qu'il a empruntées à ses prédécesseurs , sont réunies dans des articles additionnels placés à la fia des classes auxquelles ces addi- tions se rapportent. Dans la troisième classe, M. Corvisart rassemble des faits relatifs au rétrécissement des orifices auriculo-vcntriculaires droit et gauche, à l'endurcissement cartilagineux et osseux des valvules de ces orifices , à celui des valvules semilunaires et sygmoïdes, aux excroissances qui naissent sur ces parties , et aux effets sensibles qui peuvent faire ou reconnoître ou conjecturer ces affections. Un frémissement particulier, sensible à la main portée sur la région du cœur , paroît spécialement caractériser le rétrécissement des orifices. Sept observations (34 — '4^) sont encore présentées dans cette classe. La quatrième traite des cardhis ou inflammations du cœur , de sa rupture, de ses tumeurs , de V ouverture de la cloison moyenne des ventricules , et de celle des oreillettes. Huit observations propres à l'auteur ( 41 — 48 ) sont réunies dans cette classe et dans l'appendice qui y est joint. On en trouve six autres (49 — (>\ ) . empruntées à divers observateurs, qui viennent à l'appui des premières , et présentent di- verses terminaisons du cardltis. Ici nous devons faire spécialement remarquer dans l'observation 44 et 45 les signes par lesquels l'auteur distingue le carditis ou inflam- mation aiguë du cœur , d'une autre affection également cruelle, qui consiste dans la rupture violente des colonnes charnues du ventricule droit. Les angoisses sont ici les mêmes que dans le carditis, mais il n'y a ni lipothymie, ni frisson , ni délire, ni sueur froide, ni la même irrégularité du pouls; et le carditis, plus rapide dans sa marche, ne donne pas lieu, comme la lésion dont nous parlons, à l'enflure des jambes. Les anévrismes de l'aorte , soit ceux qu'on appelle vrais , soit ceux qu'on désigne par la dénomination à'anévrismes faux circonscrits , sont réunis dans la cinquième section. Les premiers sont les plus or- dinaires. M. Corvisart se sert de deux observations pour expliquer son opinion sur la manière dont il pense que se forment dans l'aorte et dans ses premières divisions les anévrismes faux ( obs. 65 ) ; traitant en- suite de l'anévrisme vrai, dont il appuie l'histoire et la description sur sept observations (66 — 72), l'auteur développe son opinion sur leurs ( 70) .catises , leurs effets et leurs traiteniens. Mais nous nous arrôtcrons spé- cialement sur leurs signes distinctli's ; deux entre autres sont remarqua- bles. L'un est le sifflement de la voix et de la respiration, provenant de lu compression que l'aneYrisme exerce sur la tracHée ; l'autre est la disproportion entre les battemens artériels très-foibles , sur-tout du côté gauche , comparés avec ceux du cœur, qui sont au contraire très- forts et très-développés. Enfin, après avoir rempli les cinq sections de son ouvrage de f;^^ts et d'observations propres à faire connoître et distinguer les diverses maladies dont nous avons parlé , M. Corvisart réunit dans une série de corollaires tout ce qu'il a dit et développé précédemment. On y trouve encore de nouvelles observations sur le périoJisme qu'affectent qucl- quei'ois les symptômes les plus constansdes maladies du cœur (obs. 73) ; 8ur les concrétions polypeuses qui se trouvent après la mort dans ses cavités , mais qui sont seulement des conséquences des maladies de cet organe (^4 — 7^) > sur l'état du foie, constamment plus ou moins gorgé de sang dans toutes les maladies du cœur. Mais sur-tout l'auteur insiste sur ce qui appartient au diagnostic , pris spécialement de l'état de la face, de sa tuméfaction , de sa coloration livide et bleuâtre, ou rouge et injectée; des battemens du cœur et de l'étendue dans laquelle ils se font sentir ; du pouls et de ses rapports avec les mouvemens du cœur ; du battement des jugulaires; du calme ou du trouble de la respiration dans l'état de repos ou dans l'état de mouvement ; des positions que le malade affecte de préférence. Il développe de nouveau les caractères différentiels des diverses maladies du cœur d'avec les maladies aiguës de la poitrine , les asthmes, l'hydrothorax , les engorgemens idiopathi- ques du foie , les palpitations dépendant de causes étrangères aux lésions organiques du cœur. Nous n'entrerons pas ici dans tous ces détails , mais nous ne devons pas omettre le parti que M. Corvisart a tiré, pour son diagnostic, d'un moyen qui fut proposé en 1763 par Avenbrugger , pour le diagnostic des maladies de poitrine en géné- ral. C'est l'observation du son ou du retentissement que fait entendre la poitrine, quand elle est fraj)pée avec précaution dans divers points de son étendue. La traduction qu'il a donnée de l'ouvrage de l'auteur allemand; les commentaires dont il l'a accompagné , dans lesquels il a éclairci, expliqué , rectifié le texte ; les observations dont il l'a ap- ( 71 ) puyë , et par lesquelles il a rendu sensibles les iJees quelquefois trop concises, et souvent trop vagues de l'autenr , forment eux- mêmes un ouvrage vraiment utile aux praticiens. Les détails curieux dont M. Corvisart l'a rempli , se lient trop immédiatement avec le sufet dont nous parlons, pour que nous ayons pu les passer sous silence. Les deux ouvrages sont inséparables. Sur soixante-seize observations présentées comme preuves, à l'appui des principes établis dans le Traité des maladies du cœur , soixante-huit sont propres à l'auteur. La plupart ont été faites sur des maladies essen- tiellement incurables ou devenues telles, et par conséquent suivies de l'ouverture des corps. Ces ouvertures sont présentées dans tous leurs détails, précédées de l'histoire exacte delà maladie, comparées avec tous ses phénomènes. Elles ont toutes été faites dans l'amphi- théâtre de l'hospice clinique de la Charité, sous les yeux d'un grand nombre d'élèves qui avoient suivi les maladies dans tous leurs dé- veloppemens. M. Corvisart s'est prescrit de ne faire entrer dans son Ouvrage que des observations qui eussent ce genre d'authenticité. Comparaison de P Ouvrage de M. Corvisart avec les Ouvrages antérieurs. Plusieurs Ouvrages contiennent des observations sur les maladies du cœur. Les deux seuls auxquels nous puissions comparer celui-ci sont la section seconde du bel Ouvrage deMorgagni, de sedibus et cousis morborum, composée de douze lettres sur les maladies du thorax ; et l'Ouvrage intitulé Traité de la structure du cœur, etc. par Senac. Le premier, l'Ouvrage de Morgagni, qui sera toujours , et par l'importance des faits et par la profondeur du génie qui en a dicté les réflexions, un monument précieux et utile à tous les âges , contient des ma- tériaux importans sur les maladies de la poitrine et du cœur. Mais c'est essentiellement un Ouvrage d'anatomie pathologique ; il ne traite pas directement du diagnostic, et ne fait point les comparaisons néces- saires pour l'établir dans toutes ses nuances. Le second , jouissant d'une réputation bien méritée, n'a un objet comparable à celui de M. Corvisart que dans le quatrième Livre, et encore seulement depuis le chapitre iv jusqu'au xii^ inclusivement. Le but n'en est pas exac- ( 72 ) t?nicnt le luêmej c'est un Traité général , il y est question des bles- sures et des affections purement symptoinatiques du cœur , et non j).-is exclusivement des maladies et des lésions organiques; les obser- vations qui y sont recueillies , sont prises ]iresque toutes dans d'autres nuleursj très-peu sont de M. Senac lui-même. Un petit nombre seu- lement sont accompagnées de l'histoire exacte de la maladie et des détails complets de l'ouverture. Il n'y a que peu de points du diagnostic de véritablement éclaircis. On y trouve un détail très-étendu sur le mode de formation des polypes, sur les syncopes et les palpitations. Les premiers ne sont que des conséquences , les secondes sont des affections symptomatiques , non seulement des maladies du cœur mais aussi de beaucoup d'autres qui leur sont étrangères; M. Corvisart devoit également en parler, mais il ne le devoit et ne le fait que d'une manière accessoire. Quelques affections, ou plutôt quelques cas rares, peuvent manquer à son Traité; mais il n'a voulu s'appuyer que de ce qui s'offroit à ses yeux , et qu'il pouvoit placer sous les yeux de ses élèves. Il ne s'est servi des observations recueillies dans les auteurs que quand elles ont présenté des faits analogues à ceux qu'il pouvoit décrire lui-mèine d'après nature. Tout autre genre d'érudition deve- noit étranger à son objet. Aussi la vérité et l'originalité sont-ils le caractère remarquable de l'Ouvrage qu'il nous a donné. Sur le diagnostic des maladies qu'il examine, il n'a laissé de dilHcultés que celles que ne peut vaincre l'observation la plus scrupuleuse. Les maladies du cœur semblent se pré-. scnrer aujourd'hui plus fréc[uemmcnt que jadi?, peut-être par des causes morales, mais certainement aussi parce qu'elles sont mieux connues et déterminées avec plus de certitude; le diagnostic des maladies de poitrine, en général , est également devenu plus précis qu'il ne l'étolt auparavant. Ainsi, M. Corvisart a évidemment ajouté, sous ces rap- ports , ans travaux de ses prédécesseurs, et son Ouvrage est un service réel rendu à la médecine et à l'huniauité. (73) V. NOSOGRAPHIE PHILOSOPHIQUE , OU LA MÉtHOT>E DE l'analyse appliquée a la Médecine, par JM. Pinel, (M. Halle, rapporteur'). But et utilité de cet Ouvrage. En ilonnant à sa Nosonraphie l'épitliète de philosophique , ou , ce qui est l'exitlication de ce iiiof, en la dosi^nniit par le titre de Méthode de t analyse appliquée à la médecine , M Pinel n'a pas voulu dire que ce fût une nouvelle méthode introduite dans 1 art ; personne ne sait mieux que lui que cet esprit d'analyse a toujours été le ca- ractère d(?s bons observateurs ; et la manière dont il parle des hommes dont les noms se sont attachés aux ]ilus précieux monuincns de la Médecine , ne permet point de doute à cet c°ard : son intention a donc été de faire connoître que le but de son travail étoit spécialement d'excicer les hommes qui entrent tlans l.i carrière difficile de l'art de guérir, à suivre et à apprécier les grands exemples, à analyser d'une manière exacte l'objet de leurs observations, à se former un jugement siir et sévère , soit auprès du lit des maladrs, soit , ce qui n'est peut être pas moins dilficile , dans la lecture des ouvragrs écrits sur la nature et le traitement des maladies, afin de n'y voir que les faits tels qu'ils sont, et de se préserver des opinions hasardées, des habitudes routinières, de l'empire de l'autorité , et de l'ascend.int des écoles : c'est donc à l'instruction principalement (ju'est d( siiné l'ou- vrage de M. Finel. Le titre de 'Nosographie qu'il a substitué à celui de ISosoloirie annonce que son objet a été , non pas une simple clas- sification , mais une description (|ui contînt la physionomie entière des maladies, et ne se bornât point à des phrases plus ou moins caractéristi<|ues , attachées aux divisions et aux subJivi^iotls de cl isses d'ordres, de g(>nrcs et d'espèces. L'utilité d'un pareil onvrig • consiste donc , en conservant l'esprir d'ordre sans lequel tout se confond , à empêcher (jue les abstraciions des méthodes i.e lassent peidre de vue le spectacK de la nature ; ainsi se forme l'esprit d.s élèves à t: ou ver dans ce spectacle les véritables élen.ens île l'obbtrvatioii , età y clier- clier les bases d'un jugement juste et solide. lO (74) Exécution. L'exécution d'un pareil plan présente de grandes difficultés. Les jilus erandcsapparlicnnciit à \AcIassi/îcat'iori ; en effet, les maladies ne sont point desc très existans par eux-mciucs, comme les objets dont on s'occupe dans les différentes parties de l'Histoire naturelle. Ce sont des phéno- mènes physiques caractérises ])ar le dérangement des actions , dont l'ensemble fait le coinpléiiioiit de la vie, dont l'accord et l'exécution régulière constituent l'état de santé. Les phénomènes sensibles de ces actions et ceux qu'entraînent leurs dérangemcns ne for- ment que la surl'ace des désordres qui constituent les maladies ; c'est cependant en partant de ces seuls phénomènes, qu'il faut établir une classification nosologiijue. On sent, dès-lors, que la chose elle-uiême est nécessaire , mais que la perfection est impossible à atteindre ; il faut se contenter d'en approcher. Une autre difficulté appartient à la Nosogniphie. Quelque bien faite que soit une description, elle sup- pose l'objet décrit dans son état de simplicité , ou au moins réduit aux premières complications dont il est susceptible 5 or cet état n'existe que rarement. Les maladies individuelles , bien différentes des in- dividus qu'observe le naturaliste, n'appartiennent point en en- tier à l'espèce dont elles font partie; elles se composent souvent des caractères réunis d'espèces , de genres et d'ordres diftérens, indé- pendamment des combinaisons qu'y apportent les différences des tcm- péramens et des constitutions. L'Élève placé près d'un malade y cherchera donc quelquefois en vain un des tableaux tracés dans sa Nûsographle ; il faut qu'il sache en démêler les caractères, et re- connoître les combinaisons qui en altèrent le type principal ; on ne peut pas prévoir toutes ces variétés , encore moins les décrire dans un ouvrage général. Ces difficultés nous ont paru, nous ne dirons pas vaincues entière- ment, cela est impossible, mais aplanies autant que cela étoit pra- ticable par M. Pincl. Voici l'ordre de scm travail. L'ordre nosologiquc qu'il a adopté est partagé en cinq grandes divi- sions, désignées j)ar le nom de classes, \cs Jièvre s , les phleginasies , les hémorragies , les névroses et les lésions organiques. (75) IjCS Jièvres comprennent toutes les maladies dans lesquelles les clésordrcs de l.i circulation sont le symptôme principal , et annoncent primitivement une alrcction des organes destinés à cette l'oncl;o!i. Le mode de ces affections donne des sous-divisions en six ordres, et les fièvres se divisent, i." en inflammatoires; le trouble est tout entier renf'er;iié dans les voies de la circulation, et consiste dans une actiou augmentée; 2.° bilieuses ou gastriques; au trouble de la circu- lation se joint un désordre dans les fonctions de l'estomac et dans les organes, qui concourent à la sécrétion de la bile; 3.° pitui- teuses ou muqueuses , le désordre principal est accompagné d'une affection qui trouble et change l'état des membranes muqueuses eu général, et spécialement de celles qui recouvrent tout le conduit ali- mentaire, et dont la sécrétion est une humeur muqueuse, connue sous le nom de pituite ; 4° putrides ou adynamiques , caractérisées par la diminution de l'activité, particulièrement dans les organes musculaires, et par la prostration des forces; d'où dérive comme consé- queuce^ qnand elle n'y entre pas comnie cause, la tend \iice des substances animales à une altération analogue à celle cpi'on connoît ' sous le nom de putride; 5." malignes ou ataviques , caractéri- sées par le désordre porté dans les fonctions du système nervou-:, en tant qu'il influe sur les mouvemens volontaires, sur les perceptions, et sur les fonctions intellectuelles ; 6.° un ordre particulier est formé sous le nom de pestes ou fièvres adeno - nerveuses , dans lequel aux symptômes d'adynamie et d'ataxie ;e joint un désordre profond porté dans le système lymphatique, et snéci.ilement dans les glandes ou ganglions de ce système, avec altération rapide des produits et des organes ; un des apanages caractéristiques de cet ordre est la contagion. Ces six ordres sont la plupart subdivisés , selon les formes on le type de la fièvre, en continues , rémittentes , intermittentes ■, avec le type de quotidienne , de tierce ou de quarte , ce ([ui donne des genres et des espèces. Diverses complications entrent encore dans le titre de cçs divisions ; et quelques fièvres connues sous des dénominations parti- culières, sont mises aussi au nombre des genres , comme Vôl fièvre jaune parmi les adynamlqucs, \a. fièvre cérébrale et lafèvre lente nerveuse parmi les ataxiques. 10 * (7<î ) Enfin , dans nn appendice , l'auteur, après avoir donné des principes sages sur la doctrine des fièvres en gcnériil , et sur les erreurs com- mises à ce sujet , parle en particulier de Vj. fièvre heclique, de \\ fièvre puerpéralt et delà suette , et les analyse, d'après leurs causes occa- sionnelles les plus évidentrs et leurs phénomènes caractéristi(|ues. Sous le titre àù p/ilea;masles , seconde classe du système de l'auteur, on comprend les inilaininations aiguës ou chroniouvoir regarder comme une seule et même maladie. I.,cs lésions organiques particulières n'ofirent pas toutes autant de difficultés et de doutes : elles en présentent cependant d'assez con- sidérables. M. Pinel les divise, i." en lésions organiques du cœur et des vaisseaux , auxtiuelles il associe les tumeurs hémorroïiales ; 2." lésions organiques particulières du système lymphatique ; ce sont ks hydropisies. 11 en est [icu de primitives et el'idiopa- thiques : elles sont presque toutes on consécutives de phlegmasies chroniques , obscures et ignorées , ou même symptomatiques des affections des viscères; telles sont l'anasarfjue, l'hydrothorax , l'iiy- dropéricarde et l'ascite , auxquelles on eloit joindre l'hydrocéphale (79) Pt riiydroracliis, l'une et l'amic, et la dernière sur-tout, spéciale- ment affectées aux er'ars d ins les premiers temps de leur vie j 'à." Ii^s'mus organiques du tissu cellulaire. A cet ordre, il ra])porte la iiiai.i.iie des enfaiis nouve.iu-nés , désignée sous le nom '\ sndiircisse- ment du tissu cellulaire ; maladie f|u'ont fait spécialement connoître MM. Àndry et Anvity; i," lésions organiques du système -pi- leux. Cette division renferme une histoire abrégée de la pllqne, empruntée principalement de l'ùuvrage de M. Alibert ; 5.° enfin, lésions organiques particulières des viscères , et dans cette di- vision, M- Pinel fait entrer le diabètes, les concrétions urinaires, et les vers intestinaux. L'ordre nosologique dont nous venons de développer le plan , n'est pas la seule chose remartjuable de l'Ouvrage de M. Pinel. Les descriptions sont bien dilficilep , quand il liiut , non pas tracerl'histoire d'un individu , mais isoler les caractères d'une affection générale des phénomènes qui appartiennent à ses variétés, et aux circonstances dans lesquelles elle se présente dans la pratique. Ces descriptions cependant sont faites avec une extrême exactitude; elles sont assez étendues pour que le tableau soit complet, assez restreintes pour ne rien contenir d'étranger à l'objet essentiel. Elles sont un des mérites particuliers de cet Ouvrage. Chaque chapitre est partagé en considérations gé- nérales , description et traitement. Sous le titre de considérations générales y l'anteur réunit sur la maladie dont il est question des histoires empruntées aux meilleurs observateurs , extraites avec exac- titude et sans superfluité ; nulle observation utile n'est négligée ; les faits bien observés et bien décrits , même par des jeunes gens, dont le nom n'en impose point encore, mais dont les talens méritent d'être annoncés, sont recueillis, et leurs auteurs justement appréciés. Do tous ces matériaux se compose un résultat général sous le titre de description: \e& causes prédisposantes et occasionnelles y sont in- diquées en peu de mots ; les symptômes caractéristiques suivent et font en peu de traits le tableau de la maladie. C'est ainsi que M. Pinel justifie le ùtre à'analyse qu'il a donné à son Ouvrage. L'article du traitement est réduit aux indications les jibis claires , aux moyens les plus simples , aux méthodes dont les succès ont paru les moins équi- voques. A cet égard il faut considérer (juc l'objet essentiel est moins. (8o ) de montrer awx jetines ^evs ce que l'on pmt tenter, que de les reterir dans les limites de ce (|iron |)ciit rt^arilcr comme approclinut )c [ilus de la certitude. Il s'.i^it ici d'un objet général. Au lit du malade, le professeur de clinique apprécie les circonstancts, observe des va- riétés, il peut donner l'cxeinplc d'une hardiesse judicieuse. Celui qui pose des principes doit se prescrire iine autre loi, il ne doit adricttre rien qui ne soit autant démontré (pi'il jKut l'être, parce qu'il est loin (Je tout ce qui peut motiver des écarts. Celui-ci peut paroître timide, il n'est qne sévère; l'antre paroîtroit téméraire, il ne fait que saisir l'occasion lavoriiblo. L'un et l'autre peuvent être le uiêiuc homme dans deux positions différentes. D'après ce même principe, M. Pincl, dans ce Traité, paroît pins sou- vent chercher desautorites que mettre en avant sa propre expérience ; maisdansun antre Ou vrat^c, qu'on peut regarder comme uneextension etiine démonstration de celui-ci et qui n'en peut être séparé, il suit une autre marche. Cet Ouvrage est intitulé MeJecinf clinique , rendue plus précise et plus exacte par l'application de l'analyse. Là , c'est sa propre expérience que l'auteur met sous les yeux dus lecteurs , ou plutôt qu'il rappelle aux nombreux élèves qui l'ont suivi auprès du lit des malades, dans les infirmeries du grand Hospice de la Sair pêtrière. Les observations qui y sont réunies sont relatives seulement aux trois premières classes de sa Nosographio , c'est-à-di'e anx fièvres, aux phicgmasies et aux hémorragies, et (pieliiues-unes aux lésions or- ganiques du cœur et des vaisseaux. Mais Cl' que mus ne devons pas passer sous silence , et(pii fait un avantage particnlier de cet Ouvrage, c'est que, fidèle à sa marche favorite, M. PintI porte l'analyse la plus scrupuleuse dans l'évaluation des symptômes qui se combinent dans les observations individuelles et obcurcissent le caractère pri cipal de la maladie. Ainsi dans une péritonite puerpérale funeste, il p^rtdgc les symptômes sous trois colonnes, en f.yj ii\\>\.omi.f. propres delà perilo- nite^ symptômes de la complication adynam que,s-rhe ^ les symptômes/,'ûi//v <-/«/".?, les symptômes aujnamiques , h's symptômes communs ou acciUenttils. Ainsi il conserve tous les avantages «l'une classification ( Si ) classification méthodique et en écarte les inconvéniens et les illus'on?. Cet Ouvrage est suivi de remarques sur l'Influence des localités, prises du lieu même qui a été le théâtre des oljservations qu'il ren- ferme , et sur celle des saisons dans les maladies du même lieu. En cela encore, l'auteur prévientles inconvéniens des idées trop générales, contre lescjuelles , tout en s'occupant de les fixer et de les circons- crire, il paroît continuellement en garde. 11 termine par des réflexions judicieuses sur la matière médicale; elles ont été la base d'un des meilleurs Ouvrages en ce genre , que nous devons à feu M. Sckwilgué , un des amis et des élèves de M. Pinel , et dont la perte , au com- mencement de sa carrière, est une des plus sensibles que l'art ait faites dans ces derniers temps. C'est une justice encore de rappeler ici l'Ouvrage de M. Pinel sur les aliénations mentales ; il tient à sa Nosographie , et par les divisions judicieuses qu'il contient, et sur-tout par l'esprit qui y règne. Nous remarquons par-dessus tout les belles comparaisons faites entre les différens genres d'aliénations, suivant les causes d'oii elles dérivent, au moyen de tables comparées de mortalité, de guérison , de persis- tance , de durée. Mais nous ne devons nous arrêter ici sur cet Ou- vrage que dans ses rapports avec l'esprit qui a dicté la Nosographie philosophique. Comparaison avec les Ouvrages antérieurs. Sous le rapport de la Nosologie, l'ouvrage de M. Pinel succède au Traité des fièvres , ou P^rétologie méthodique àe Selle, et à la belle Nosologie de Cullen. Celle-ci succédoit elle-même aux nosologies de Vogel, de Sagar, de Linnée, et de Sauvages. C'est celui-ci qui, au milieu du siècle dernier, a ouvert cotte belle carrière , pur une nosologie qui jouit encore des avantages d'un ouvrage classique, quoique ses succes- seurs aient ajouté beaucoup de rectifications à son travail. M. Pinel , en ne le considérant que comme nosologistc , est remarquable sur-tout dans la perfection ([u'il a ajoutée atix travaux de Cullen et de Selle , dans la classe des fièvres et dans ses sous-divisions , bien plus parfaites et bien plus applicables à l'exercice de l'art. Dans celle des phlegmasies, en distinguant les phlegmasies des membranes séreuses , des meni- n ( 82 ) branes muqueuses et des tissus fibreux, et le caractère propre de ces inûamraations diverses, il a préludé aux beaux développcinens anato- miqucs que Biciiat a depuis donnés à cette division, dans son Traité des membranes et dans son Anatomie générale. 11 est des rectifications f£ui équivalent à. des découvertes. La classe des névroses et celle des lésions organiques sont susceptibles de nouvelles études j et, en lui- sant l'éniiniération des sous-divisions de ces deux classes , nous avons indicjué , autant que nous le pouvions, les points sur lesquels ces études peuvent se diriger. En comparant les nosologies antérieures , on remarquera sans doute des ordres entiers qui paroissent manquer dans la nosograpliie philosophique. On distinguera , par exemple , l'ordre épischèses ou évacuations supprimées; ces aiicctiuns forment un ordre entier dans Cullen et Vogcl , et une classe dans Sagar et Linnée. M. Pinel les regarde comme des affections syuiptomatiqucs qui se rapportent aux phlegniasies , aux névroses et aux lésions organiques j et, à notre avis, c'est lui qui a raison. Au reste, M. Pinel est accou- tumé à se corriger lui-même; et, depuis la première édition de sa Nosograpliie , qui parut en l'an 6 , ctméritauii des prix que le Direc- toire décerna dès- lors aux ouvrages remarquables, il est aisé de voir les rectifications qu'il a apportées à son travail. M. Pinel ne néglige ni les travaux des autres ( il ne les déprécie point, il en profite, et les cite avec une probité remarquable) , ni les critiques ; il les ac- cueille, ne s'en plaint point, quelque amères qu'elles puissent être; il se corrige d'après elles, quand elles sont justes. M. Pinel n'a point fait entrer les maladies chirurgicales dans son tableau ; il en avertit dans les articles auxquels elles pourroient se rapporter. C'est une sorte d'appel auquel M. Fiicherand a répondu par sa Nosograpliie chirur- gicale, qui présente également un bel ordre et un talent descriptif re- marqualjle. Mais, sous d'autres rapports que celui de la classification nosolo- gique, l'ouvrage de M. Pinel se distingue par des descriptions par- faites, des réflexions très-sages , et la justesse de ses jugemens et de son analyse. Il a sur-tout pour objet l'instruction ; sous ce rapport, non seulement une étude bien difficile, une étude dont les ohjets , considérés dans la nature, frappent au premier abord par la confu- sion aveclesquels ils se placent dans un esprit qui n'est point exercé à ( 83 ) réfléclilr , est devenue facile et attrayante pour les élèves ; mais encore il a Ibrmé leur raison , il leur a appris à la rendre sévt-re, et à rectifier leur jugement sur des objets sur lesquels l'erreur et les préjugés sont toujours si dangereux. VJ. Ouvrage de M. Alibert. {M. îla.\\é , rapporteur). Lu Jury a distingué l'ouvrage de M. Alibert, intitulé Description des maladies de la Peau , obsenées à l'hôpital Saint-Louis , et exposition des meilleures méthodes suivies pour leur traitement^ avec figures coloriées. Cet ouvrage n'est point terminé : sept livraisons ont ]>aru ; il est probable que ce qui reste à faire est aussi considérable que ce c|ui est déjà entre les mains du Public. Cependant le Jury a cru devoir encourager l'auteur par un témoignage d'estime, et en lui faisant envisager pour le concours prochain l'espérance d'une palme plus entière. But et utilité de l'Ouvrage. L'utilité et même l'importance du but que s'est proposé l'auteur , ne peuvent être révoquées en doute. Quelque bien décrites qu'on suppose les maladies de la peau , et nous avons sur cette matière d'exccUens ouvrages , il reste toujours dans la pratique une grande incertitude sur le diagnostic de celles qui ne se présentent pas tous les jours à nos yeux ; et mèine dans celles qui sont plus générale- ment répandues , des variétés importantes sont difficiles à exprimer par une simple description écrite. On éprouve cet embarras après avoir lu les ouvrages les mieux écrits sur cette matière. Lorsque sur-tout ces maladies consistent dans un genre d'altération organique essentiel- lement reconnoissaljlc par leurs formes, leurs profondeurs, leurs sail- lies, leurs couleurs mêmes, et dans lesquelles ces connoissances acquises par la vue sont nécessaires pour en faire juger la nature'et en fixer le traitement , une représentation fidèle est une chose impor- tante. A la vérité les arts d'imitation ne peuvent nous rendre les" caractères palpables, souvent -aussi essentiels à observer que ceux qui frappent notre vue ; mais il faut bien se résoudre à manquer des avantages auxquels nos moyens ne peuvent atteindre. ai * (S4) Un autre résultat d'an pareil travail est de favoriser singulière- ment la détermination exacte des espèces et des variétés; et sans le degré d'exactitude auquel on peut parvenir par le moyen des re- présentations , il faut renoncer à en fixer quelques-unes d'une manière claire et précise : on s'en convaincra dans la lecture des j)hrases descriptives de quelques variétés tracées par M. Alibert. On y voit que le soin qu'il a pris de faire peindre son objet avec exacti- tude, a influé sur la précision de sa phrase, et néanmoins cette phrase même scroit dillicllc à saisir , sans le secours de l'iuiage lidèle qui lui correspond. Un ouvrage tel que celui de M. Alibert , quand il ne seroit con- sidéré que sous ce rapport , peut donc être très-utile à la méde- cine, en perfectionnant le diagnostic des maladies cutanées. Exécution. Après un discours préliminaire sur l'objet de son traité , sur l'utdité de cet objet, même dans ses rapports avec diverses questions physio- logiques, sur les procédés curatil's qui sont applicables aux maladies dont il s'occupe , sur la méthode qu'il doit suivre , et les secours dont il a joui pour parvenir à son exécution , l'auteur entre en matière. Les genres de maladies, dont la description est contenue dans les s-^pt livraisons que nous avons sous les yeux, sont les teignes, les pliques, les dartres , les éphélides , les tumeurs cancroïdes , le cancer de la peau et les lèpres. L'auteur décrit et peint cinq espèces de teignes : la *c\s,nefaveuse , la tcis,nc granulée , la teigne Jiiiyi/racée , la teigne nmiantacée , et la teigne muqueuse, qui, par ses apparences, pourroit être confon- due avec la croûte de lait. L'auteur a vu (juclques exemples de pliques sur des Polonais. Il a puisé plusieurs détails sur cette maladie , dans ses rapports avec M. de la Fontaine, qui a long-temps exercé la médecine à Warsovic et dans tdules les parties de la Pologne. Il eu décrit et représente trois espèces , dont les différences sont prises des formes qu'affec- tent les cheveux dans cette singulière affection. Il ajoute, dans les ( 85) représentations, le tableau d'une plique congénialc , ou avec laquelle un enfant est né, ainsi que plusieurs de ses frères j et celui d'une plique du pubis. Sept espèces de dartres sous- divisées en un grand nombre de va- riétés, remplissent trois livraisons,, et fournissent à seize tableaux^ presque tous d'une vérité frappante. C'est un des objets les plus importans de l'bistoire des maladies cutanées; et les Traités excel- lens publiés sur cette matière , quoique ces objets ne nous soient malheureusement que trop familiers , avoient encore besoin du secours que leur prête M. Alibert pour en fixer les idées avec plus d'exactitude. Les éphéVides , qui semblent se borner à des altérations de la couleur de la peau , mais qui ne sont pas toujours le simple effet de l'action du soleil sur des tissus propres à recevoir cette altéra- tion , sont divisées cx\ éphclides simples et lenticulaires , éphélides hépatiques , connues sous le nom de taches hépatiques , et éphélides scorbutiques : la représentation en étoit difficile, elle est parfaite. Les tumeurs cancioïdes sont des excroissances rouges, qui quelque- fois deviennent douloureuses, sur-tout quand elles se multiplient. Souvent elles restent sans changement , comme de simples diffor- mités ; d'autres fois elles éprouvent une desquammation qui les ap- proche des dartres; dans d'autres cas, elles deviennent doulou- reuses, et les douleurs sont profondes et lancinantes comme celles du cancer; elles ne cèdent à aucun traitement et se renouvellent même après l'extirpation : elles se placent souvent entre les seins. L'auteur en donne deux représentations; l'une peint une tumeur de ce genre placée entre les seins, l'autre en offre une élevée sur le bras. M. Alibert ne parle, dans l'article du cancer, que de celui des lèvres ; la peinture en est frappante. Lnlin les lèpres sont divisées en lèpre squammeuse ; lèpre crus- tacée , qui auroit quelque analogie avec la dartre rongeante, mais qui est j^rofoiide et accompagnée d'une augmentation d'épaisseur dans la peau; et lèpre tuberculeuse , qui est spécialement l'éléphantiasis des Grecs , et dont l'auteur donne deux variétés ; l'une, sous le nom è!" éléphanliasis , est affectée spécialement aux extrémités inférieures; l'autre, sous le nom de Iconiiasis y défigure spécialement la face. Les ( 86) observations que l'auteur réunit sur ces maladies rares, outre celles qu'il a lui-même eues sous les yeux , ont principalement été empruntées à M. Valentin, savant médecin de Marseille, sur-tout pour les Ij^pres squammeuses , et pour les lèpres tuberculeuses, à l'ouvrage de M. Lar- rey, intitulé: Histoire Chirurgicale de l'armée d'Orient. Nous sai- sirons cette occasion de donner un é!oi;e mérité à ce dernier recueil , digne d'être distingué à beaucoup d'égards; rempli d'observations curieuses, de traitcmens hardis et heureux, et de faits importans sur l'oplitaliiiie, la peste, le tétanos, la Iciirc , lescorbut, et sur une maladie que l'auteur, à raison de son siège, a désignée par le nom de sarcocèle. M. AUard , dans un ouvrage que nous avons déjà cité, et dans lequel on trouve une sage érudition, réunie avec un excellent esprit d'observation , a fait voir l'analogie de nature entre la tumeur décrite sons ce nom par M. Larrey, et les tumeurs qui constituent l'éléphantiasis des Arabes, à laquelle se rapporte aussi une nialulie lymphatique qui n'est pas rare, même dans nos climats, et dont il donne plusieurs descri]nions curieuses. Le mérite de l'ouvrage de M. Alibert ne se borne pas à l'avantage que lui donnent des représentations iidcles;des considérations générales, l'analyse de chaque genre d'affection , sa division en espèces bien dis- tinctes eten variétés aisément déterminabics, accompagnées de phrases descriptives bien faites, et d'une synonymie bien choisie; les secours que l'on peut emprunter aux analyses chimiciues des excrétions et des croûtes qui recouvrent les affections de la jieau ; des recherches sur le caractère cru contagieux de quelques-unes; un traitement rai- sonné et motivé sur des expériences ; sur-tout \x\i grand nombre d'observations, ou bien choisies , et rapportées d'après dus hommes estimés, ou décrites d'après nature, ajoutent ù l'importance de ce travail. La réunion de ces avantages fait ([uc , quoique nous ayions sur les maladies cutanées un des plus beaux ouvrages qui aient été pu- bliés en médecine, tant pour la profondeur des vues (|ue pour la per- fection des détails, l'étendue de l'érudition, la sagesse des principes et l'élégance du style ; ( l'ouvrage de M. Lorry, de Movbis culaneis), celui de M. Alibert, abstraction faite du mérite des tableaux, pourra encore se faire remarquer, et contribuer h. la précision de nos con- noissances actuelles , dans une matière bien importante. ( 8/ ) On dit que, sous le rapport des représentations, il paroît en An- gleterre un ouvrage fait dans les mêmes vues que celui-ci ; nous n'en avons point connoissance, et cela ne diminue en rien l'estime due à l'entreprise utile de son auteur. Nous entrerions dans un plus grand détail à ce sujet, si l'ouvrage étoit terminé. Nous nous contenterons d'applaudir aux encourage- mens que le Jury donne à M. Alibert , en observant que s'il remplit complètement ce que le rapport présume devoir encore être ajouté à son travail , cet ouvrage deviendra un véritable monument utile à toutes les époques de l'art. VIL Ouvrage de M. Broussais. (M. ïîaUé , rapporteur). But et utilité de l' Ouvra s:e. Le Traité intitulé , Histoire des phlegmasies , ou I njlammations chroniques , fondée sur de nouvelles observations de clinique et d'anatomie pathologique , publié par M. Broussais , a été distingué par le Jury des prix décennaux. L'auteur s'étoit déjà fait avanta- geusement connoître, en i8o3 , à son entrée dans la carrière médicale, par une dissertation intitulée , Recherches sur la Jièvre hectique. L'objet de l'ouvrage dont il est question ici, est de fixer l'attention des médecins, et de déterminer l'origine, la nature, les progrès et les terminaisons d'un genre de maladies souvent méconnues dans leur prlnci[)e, et dont les malades même su[iportent les premiers degrés dans une assez grande sécurité. Les inflammations latentes ou chro- niques ont ce caractcre; elles affectent toutes les parties de l'orga- nisation, et sur-tout les tissus blancs ; la Société royale de médecine avait senti l'importance que pourroient avoir des recherches appro- fondies sur cette matière ; elle en avoit fait le sujet d'un prix. Les circonstances n'ont pas permis que le concours fût rempli. Le rang que le Juiy a accordé à l'ouvrage de M. Broussais , ne comporte pas de notre part une analyse étendue ; mais la nature du sujet et le talent de l'auteur demandent que nous nous arrêtions un instant sur un essai que nous croyons digne de fixer l'attention des Savans. ( 88 ) Exécution. M. BnoussAis commence par donner une idée générale de l'inflaïu- mation, de la manière dont elle devient chronique, et des troubles qu'elle occasionne dans cet état. Il considère comme inllammation toute augmentation dans les monvcmens organiques asscii considérable pour troubler les fonctions, altérer et désorganiser le tissu dans Iccjuel elle est fixée. Ses signes apparens sont la tumeur et la rougeiir, la douleur cl la chaleur, mais dans les degrés cjui en font des diflércnces. Il distingue, i.° l'inilammation forte avec tumeur et rougeur, douleur et chaleur, portées à la fois au premier degré d'intensité. Celle-là a lieu dans les parties qui contiennent du lissu cellulaire, et qui sont pénéirécs de capillaires sanguins très-irritables. 2.° L'inflammation avec tumeur, rougeur, peu de chaleur et de douleur. Celle-ci a lieu dans des parties moins pénétrées de capillaires sanguins et moins irritables. 3." Inflammation avec tumeur, peu ou point de rougeur, douleur et point de chaleur. Cette dernière a lieu dans les parties dont les capillaires sont blancs. L'auteur indique ensuite par quels degrés les inflammations se pro- longent et passent de l'état aigu à l'état chronique. La première par induration rouge ; la deuxième par induration rouge, accompagnée d'induration blanche; la troisième par induration i)lanche seule. L'in- duration blanche , quand elle se fait dans le tissu cellulaire , prend un caractère propre à dégénérer en cancer, c'est-à-dire, d'un blanc jau- nâtre d'une consistance ferme et compaclcj on a donné à cette altéra- tion le nom de lardacée. Dans les tissus glanduleu.x:, cette même indu- ration prend le caractère blanc et arrondi des tubercules. Quand l'irrita- tion se prolonge ou se renouvelle dans ces parties, elle y amène une sup- puration chronique de différente nature , ulcéreuse, tuberculeuse, can- céreuse et rongeante, selon le genre d'induration et la nature des parties. Après les préliminaires dont nous venons de donner le sommaire, M. Broussais entre en matière et présente les résultats de sa pratique aux armées et dans des circonstances dans lesquelles une grande variété (89) variétG de ilegénérescenses chroniques de l'inllammation peut s'offrir souvent à l'observateur. Il se Ijorne à présenter un tahleau des indurations et des inflam- mations chroniques , succédant à la péripneuaionie , à la pleurésie, etau catarrhe pulmonaire, à la gastrite , aux entérites, aux dyssenteries et aux diarrhées ; enfin, aux péritonites. Cent vingt cinq observations sont réunies et parfaitement décrites dans cet Ouvrage. Soixante-six appartiennent aux affections pulmonaires ; trente-neuf aux affections des voies alimentaires; vingt à celles du péritoine. Toutes celles qui n'ont point été guéries , et c'est nécessairement le plus grand -nombre, sont accompagnées de l'ouverture des corps , et de la description de son état pathologique. Celles qui ont été traitées avec succès servent d'appui et de justification au traitement conseillé. Dans la disposition des observations ^ l'auteur commence par mettre en parallèle les inflammations aiguës, et ensuite les inflammations chroniques. En décrivant celles-ci, il commence par celles qui présentent les traits les plus prononcés , les symptômes les plus intenses, et dont le déljut s'appruchc davantage de l'état aigu. Il les dispose ensuite dans toutes les nuances qui donnent plus de lenteur à leur marche et plus d'osbcurité à leurs caractères. Cet art est bien entendu pour donner à la démonstration toute l'évidence dont elle est susceptible. Nous n'entrerons pas , sur ce travail, dans des détails qui pourroient être très-intéressans, et dans lesquels on pourroit relever quelques défauts en faisant connoître beaucoup de choses bien vues; ces détails cxcéJe- roient trop les limites du devoir que nous avons à remplir, et prolon- geroient beaucoup l'étendue du compte que nous devons à la Classe. Nous finissons par dire que notre opinion est que l'Ouvrage de M. Broussais est digne d'une distinction particulière , qu'il est neuf, qu'il jette des lumières sur une matière difficile, enfin qu'd est, de la part de ce médecin , pour l'art et pour les sciences , un beau et tûr garant des plus heureuses espérances. 12 ( 9° ) RÉSUMÉ DU RaPPOIIT SUR LF.S OuVKAGES d'AnATOMIE ET DE IMÉDEciJSE. (M. Ilall6 , l'ajiforicur ) . Avoin donné l'analyse des Ouvrages qu'a désignés le Jury, c'est en avoir fait connoître le mérite. Comparerons-nous dos tr.ivaux de genres aussi différens r Nous ne le pouvons qu'en ri[iprochant les idées (]u'ils ont dû faire naître dans l'esprit de leurs lecteurs , et le genre d'intérêt qu'ils leur ont inspiré. L'ordre dans lequel nous allons les rappeler n'indi(|ue aucune me- sure de préférence; c'est uniquement celui des matières, celui que nous avons suivi dans la disposition des analyses réunies dans ce Rap]iort. L'Ouvrage de I\L Cuvicr est remarquable par une multitude de iaits, rasseudilés avec un grand esprit d'ensemble, sur un plan trùs- proprc à faire concevoir toutes les cûnsé()uenccsdeces rapprochcmeiis; avec une étendue de vues qui en multiplie les applications; avec une association de connoissances qui ne laisse point échapper ce que les autres sciences peuvent fournir à celle qui est l'objet de son travail. La Physiologie et l'Histoire Naturelle y sont particulièrement inté- ressées, et en ont déjà recueilli beaucoup d'avantages. L'Ouvrage de Bichat porte le caractère d'un génie actif, obser- vateur, propre à ouvrir de nouvelles routes dans les sciences, in- ventif dans l'art de faire les expériences, et de les rendre fécondes en résultats. I-a physic|ue animale en est sur-tout éclairée, et l'anatomie y est développée sous dis rapports plus profonds. La médecine, qui a fourni une partie des preuves dont se sert l'auteur , y peut puiser l'intelligence plus complète de beaucoup de phénomènes. L'ouvrage de M. Portai présente un grand avantage, qu'on cher- cheroit en vain dans les ouvrages antérieurs. Il réunit et met en parallèle l'état des organes dans leur intégrité, et cet état, altéré ])ar les désordres qui amènent, accompagnent ou suivent les mala- dies. Ce n'est pas une érudition de pures recherches (lui en forme la texture: cette érudition est fortifiée d'une expérience propre, et des résultats d'une ancienne et laborieuse pratique; elle remplit un but utile et aide à résoudre des problèmes iutéressans pour l'art. ( 91 ) L'ritivragp de M. Corvîsart , avtc un caractère d'exactitude et d'o- rif^inalité , qui est celui d'un homme qui n'écrit que d'après nature , fixe les inctrtlln des d'un diagnostic important , dans des maladies très lépandues et trop souvent méconnues; il remplit véritablement un [vide , c'est un service essentiel rendu à la médecine, et dont les praticiens ont déjà profité. L'ouvrage de M. Pinel est caractérisé par une raison Ibrte , par lin esprit exact, par une marche aussi rigoureuse que le permettent les sujets qu'il a traités. Le résultat en est l'nplanisseinent de grandes diilicultés dans une drs études Us plus embarrassantes , et un esprit de justesse et d'exactitude communiqué à la jeunesse de nos écoles , et dont un assez grand nombre de productions bien faites ont déjà justifié les principes. L'ouvrage de M. Alibert présente un objet véritablement utile, par la réunion des ai ts d'imitatiun avoc celui de l'observation; dans des maladies très répandues , tr( s - diversifiées , essentielles à ijien rcconnoître , et dont le diagnostic consiste en grande partie dans des caractères qui frappent les yeux , et qtie l'on décrit diificilemcnt d'une manière exacte. Le talent de l'auteur fait espérer qu'une en- treprise aussi bii'n conunencée sera complétée au désir du Juiy. L'ouvrage de M. B oussais annonce, dans l'auteur, dès ses pre- miers pas dans la carrière de la médecine , un talent remarquable pour observer et p )ur analyser l'observation ; il répai'd des lumières sur une nature difficile, obscure , en dévoilant , d'apiès de nomLieuses expériences , la maicheet les progrès de maladies qu'on avoit sou- vent mal vues, parce qu'dK-s s':iggravent la plupart du temps dans le silence , et n'excitent" enfin la sollicitude des malades eux mêmes que quanel elles sont devtnues incu ables. Nous avons rapporté et donné les elémens de la comjiaraison que l'on peut faire entre des ou vrages, tous rt ma-quablcs J):u leurutilité. Juger entre eux est une tâche que le decn t impéiial no i:uus a point imposée. Qui me ltrionsi,ous au premier ratig , aupns du jiiel, sur la même ligne , il n'y eût à [ilacer di sc'gaux pou: le talent et pour l'utilité du travail , mêmcen omettant l'Ou vtai.e impm tant, mais nor achevé, de M Alibert, et celui de M. Buiussiis, que li^ Jury n cru d voir dictiii^uer , niaio qu'il n'a [uis plaee i,ur le n.ême rang (|ue les autres in ( 9^ ) conclu rens ? Contentons-nous donc d'avoir fait connoître une concep- tion vaste, et cet esprit qui rapproche, féconde les faits et en multiplie les conséquences dans M. Cuvier : le f^cnie d'invention , réuni à l'esprit d'observation et au talent de l'expérience dans M. Bichat; une éru- dition laborieuse et intelligente, se proposant un l)Ut utile, et attei- gnant ce but dans M. Portai ; une grande sagacité , un esprit net , simple, exact, apj)lifjuc à la recherche d'un objet important, et qui manquoit en grande partie à l'art, dans INI. Corvisart ; une raison forte, nn esprit juste, une méthode sévère, employés, dans une science aussi diliicile que la médecine, à porter dans les esprits une instruction solide, sans idées vagues, et sans hypothèses illusoires, dans M.Pinelj et laissons au Législateur , «jui a ordonné le brillant concours des Prix décenjiaux , à balancer de jjarells titres , et ù s'applaudir sans doute de la d.lficulté du choix. Signés, Sacatier , Pelletan, Halle. La Classe des Sciences mathématiques et physiques de l'Institut , délibérant sur les Rapports ci-dessus, dans sa séance du i" octobre 1810, et adoptant l'opinion eiprimée par le Jury , a arrêté de proposer, pour le Prix d'Anatomie et de Méde- cine, les Leçons d'Anatomie comparée^ de M. Cuvier. Signés , Delambbe , secrétaire perpétuel; G. CuviEB , secrétaire perpétuel. Cinquième grand Prix de première Classe, A l'hiventcur de la Machine la plus importante pour les Arts et les Manufactures. RAPPORT DU JURY. Ici des difficultés d'un autre genre se sont présentées au Jury. Dans les autres objets soumis à son examen , il n'avoit à porter son attention que sur des ouvrages de sciences, de lit- (93) térature et d'arts , qui ëtoient sous sa main , et qu'il pouvoit à loisir analyser et comparer. Les macliincs , et sur-tout les établissemens d'agriculture et d'industrie, se trouvoient au contraire disséminés sur toutes Jes parties du territoire frauçois ; il étoit impossible au Jury de les visiter pour en constater les résultats , et pour les comparer l'un avec l'autre. Les comptes rendus , et les attestations don- nées par les autorités locales , prouvoient bien l'existence et l'utilité réelle des divers établissemens j mais , en supposant même ces rapports fondés sur des connolssances suffisantes , sur un examen assez approfondi , et sur une exacte impartialité, ils ne pouvoient procurer au Jury les lumières nécessaires pour comparer le mérite respectif de tant d'objets divers et hétéro- gènes. Les renseignemens que le Ministre de l'intérieur a bien voulu communiquer au Jury , n'avoient pour base que les rap- ports qu'il recevoit des départemens. Les mémoires et les notes adressés au Jury par les personnes intéressées aux objets du concours , ne pouvoient pas non plus inspirer assez de con- fiance. D'ailleurs, un grand nombre de concurrens, saisissant mal l'esprit du décret, confondoient l'institution des prix dé- cennaux avec celle des expositions annuelles des produits de l'industrie françoise , où toute machine, toute industrie nou- velle ou perfectionnée , pouvoit espérer une marque d'encou- ragement proportionnée au degré d'invention et d'utilité ; tan- dis que le décret a iu\ but plus important et plus relevé, en offrant im grand prix , un prix unique , décerné avec solennité à l'auteur d'une belle invention , ou d'un établissement émi- nemment utile. Le Jury a donc été obligé xle lire une multitude de mémoires, ^ la plupart inutiles ; d'examiner une foule d'autres documens d'un caractère plus authentique, mais dans lesquels il falloit ( 94 ) démrler ce qiii poiivoît lui servir à former son jugement. Quel- ques-uns gnage le plus favorable. La Classe des Sciences a jugé que celte machine est susceptible des applications les plus utiles; et quand l'expérience aura confirmé ce jugement, ce sera un titre pour que l'auteur la présente aii concours prochain. D'après cette courte analyse, le Jury croit devoir proposer le Bélier hydraulique àeM. Montgolfîer, pour le prix destiné à la machine la })lus importante pour les arts et les manufac- tures. Le Jury est fort éloigné pourtant d'assurer que le Bélier hydraulique pût remplacer la machine de Marly, ainsi que l'a prétendu l'auteur. Des circonstances qui lui sont étran^rrcs , ( p'^ ) et le jnauvais état de sa santé, l'ont onipLclio d'exécuter l'ex- périence qu'il avoit préparée pour démontrer son assertion j mais, en supposant même que le succès n'eiU pas répondu à l'espoir de M. Montgoliler, il en résulteroit seulement que le Bclier ne peut rem placer les grandes machines hydrauliques ; ses avantages n'en resteroient pas moins démontrés dans une foule de circonstances où il peut être utile à l'industrie et à ragriculturo. RAPPORT D'UNE COMMISSION Composée do M M . Cii a b i-rs, Pron y et Mali' s , sur le cïiiqii'iàine S;raiid prix destiné à L' Auteur de la machine la plus iinpor- taiite pour les Arts et les Mauufactures. La Commission de Mécanique , chargée d'émettre son opinion sur les opérations du Jury, présente à la Classe le résultat de ses confé- rences sur cet olijct. Elle donne son adhésion à l'opinion du Jury , qui propose le Selier hydraulique de M. Montgol/ier , pour le Prix desùné à la Machine la plus importante pour les Arts et les Manufactures. Cette Machine, presque à sa naissance, l'ut présentée à la Classe et en ohtint dès -lors un Rapport avantageux. Elle fut regardée comme une Machine neuve , très-simple et très-ingénieuse. Depuis cette première époque, M. Montgolfior l'a soumise à de nouvelles expériences, lui a donné des améliorations successives , et l'a amenée enfin au degré de perfection dont elle est susceptible, ûiaintcnant ré- pandue dans la société en nombre considérable, et nuse en usage sous différentes proportions , cette Machine a pour garantie de son uti- lité le Public qui l'accueille, et qui a le droit de se constituer juge entre elle et ses rivales (i). (i) Depuis la iirciuièie invention du Bélier liydrauliqiie , M. Montgolfier a fait à celte machine des corrections et des addilions très-imporlanteij les principales Kon- Le (97 ) Le Bélier liydraulique est composé de trois parties principales , le corps du Bélier, sa tête et son tube d'ascension. Chacune de ces parties est formée de plusieurs autres. Le corps du Bélier contient un tube vertical, ou incliné, ou même un peu sinueux si le local l'exige ainsi. Ce tube, dont le diamètre et la hauteur varient selon les circonstances , admet dans sa capacité l'eau d'un ruisseau ou d'une cascade naturelle ou factice. Son orifice inférieur s'abouche avec un second tube horizontal ou très peu incliné , dont la longueur varialjle a néanmoins un rapport avec le tube vertical, rapport déterminé par l'expérience et corrélatif à la puissance de la Machine. L'extrémité du tube horizontal s'abouche avec la tête de Bélier. Cette tête contient deux capacités terminées chacune par une sou- pape , dont les ouvertures se font alternativement et en sens con- traire. L'une de ces capacités termine le tujie horizontal ; la seconde s'élève au-dessus de ce tube : elle contient au dùine un réservoir d'air. Sur sa base et auprès de sa soupape se trouve le tube d'ascen- sion dont le diamètre est environ la moitié de celui du tulje ho- rizontal. Maintenant, pour entendre le jeu de cette Machine, il faut quelques explications préliminaires. sisteut dans l'introduction de deux réservoirs d'air , dont l'un sert d'aliment à l'autre. Ces deux réservoirs sont différens en forme et en capacité: le plus volumineux s'élève en dôme au-dessus de la soupape dite à^ascenséon. L'air de ce réservoir , com- primé par le jeu alternatif de la machine , réagit sur la colonne d'eau cju'il élève dans le tube d'ascension. Mais une portion de ce même air s'échappant à chaque percussion par sa permixtiou et sa combinaison avec l'eau , ce premier réservoir se trouToit évacué assez rapidement, et bientôt la machine ccssoit ses fonctions. Pour alimenter ce ré- servoir , M. Montgolfier a établi au-dessous de la soupape d'ascension un réservoir latéral d'air, dont une portion passe par cette soupape à chaque fois qu'elle s'ouvre. Dès qu'elle se ferme, la réaction élastique de tout le système forme dans ce second réservoir un vide momentané ; aussitôt une soupape latérale s'ouvre ; l'air de l'atmos- phère s'y précipite , et remplace celui qui a été chassé au dôme du premier réservoir. Cette addition très heureuse a fait disparoître les défauts de la première machine, et a assuré à celle-ci un emploi constant et régulier. i3 ( 98) Concevons d'abord le corps du Relier plein d'eau et ferme par son orifice horizontal. Supposons le tuyau vertical m environ 5 mètres, et celui horizontal rz 5 mètres. Supposons aussi le tuyau vertical abouché par sa superficie avec un canal inépuisable. Si Ton ouvre instantanément l'orilice horizontal, l'eau s'écoule ; mais avec quelle NÎtesser On conroit que ces deux canaux abouches, et égaux en capacité, contiennent chacun la même quan- tité d'eau. Mais ces deux masses égales n'ont pas la même tendance à l'effusion, puisque l'une répose horizontalement sur les parois de son tube, et que l'autre gravite perpendiculairement sur la base du sien. Quelle seroit la vîtesse de celle-ci, si elle étoit libre dans son canal? Sous la pression de 5 mètres , son effusion donneroit environ 10 mètres par secondes, (fii^idement 9,-43 ). Mais elle rencontre un obstacle: c'est une colonne égale en poids à la sienne, qui lui oppose son inertie, sa viscosité et le frottement du canal dans lequel elle se moule. Pour vaincre le tout , il faut une force supéiieure à ces résistances. La colonne inerte, ébranlée, et enfin accélérée par celle qui la poursuit, s'échappe par le contour annulaire de la soupape entr'ouvcrtc. La soupape elle-même, précipitée par l'eau qui la frappe en sortant, s'élance et ferme brusquement la porte. Que deviennent alors ces deux colonnes superposées et incompressibles? Avec leur vîtesse acquise et multipliée par leur masse, elles réagissent contre la somme totale des obstacles. La seconde soupape s'ouvre , l'eau s'en- gouffre , et comj)rime le réservoir d'air contenu dans cette seconde capacité. La réaction élastique de tout ce système élève l'eau dans le tube d'ascension, ferme cette seconde soupape, entr'ouvre la première , et par une sorte d'oscillation pendulaire entretient le choc alternatif, et la succession constante des effets qui en ré- sultent. Au premier aspect, cette Machine semble se suffire à elle-même. On n'aperçoit pas d'abord la puissance qui la met en action. Mais, ainsi que tous les autres, elle présente deux choses bien distinctes: la dépense et le produit. La dépense est dans l'eau écoulée et perdue; le produit est dans l'eau élevée dans le réservoir. L'eau qui s'écoule est tombée d'une certaine hauteur; celle qui s'élève est transportée à une hauteur donnée. Chacune de ces quantités a sa masse mul- ( 99 ) tipliée par sa hauteur. Les deux jiroduits détermlnert les rapports entre la dépense et la recette. Jamais ces deux choses ne peuvent être égales; mais plus elles se rapprochent, et plus la Machine est près de cette perfection qu'aucune ne peut atteindre. Nous avons sous les yeux les détails de plusieurs expériences faites avec différens Béliers hydrauliques, et nous nous contenterons d'en consigner seulement ici les résultats. Dans l'un d'eux, le diamètre du-corps r= 0.027 rr ( 1 P°. ) Le diamètre du tulje d'ascension. . . rr 0.014 = ( 6 ''S. ) La hauteur de la chute = 7.000 1= (21 p. 6 r». ô'ig.) La hauteur du réservoir rr 60.000 rz (environ i85p.) En 24 heures, la quantité d'eau fournie par la source zz 1 7878 litres d'eau. Sa chute zz 7 mètres. Sa force =z i25i46. L'eau élevée au réservoim 1400 litres. Sd hauteur zz 60 mètres. Sa force :zr 1400 x 60 zz 84000. Ces deux forces sont entre elles : : i25i.\6 : 84000 z= —■ Dans un second Bélier , dont la chute et le tube d'ascension sont inclinés, les forces respectives se trouvent zz j-^. Son diamètre zz o.o54 ""'. zz {2 P°. ) Dans un troisième , le diamètre du corps ^ o.2o3 rz ( 7 P". 6 ''g. ) La hauteur de la chute d'eau z= 0.979 zz (3 P. zP".) La hauteur du réservoir. . . zz 4-55o = (]4p. 2P«.) Les forces respectives ne sont plus qu'environ -^ ou la force em- ployée à élever l'eau zz les -n; de la force communiquée à la Machine par la chute d'eau. Dans cette troisième Machine , la hauteur est très-petite, mais le diamètre du Bélier est plus grand : néanmoins les résultats diminuent; ce qui fait pressentir que l'emploi de très-grands diamètres lui seroit défavorahle, et d'autant plus qu'on auroit à élever l'eau à de plus grandes hauteurs. Nous partageons à cet égard l'opinion du Jury, qui déclare formel- lement qu'il est Jort éloigné d'assurer que le Bélier hydraulique put remplacer la Machine de Marly , ainsi que l'a prétendu l auteur ; et nous pensons, comme le même Jury , qnen supposant que le Bélier ne piit remplacer les grandes Machines hydrauliques , ses avan- l3 * ( lOO ) tages n'en resteraient pas moins démontrés dans une foide de cir- constances oh il peut être utile à l'industrie et à l'agriculture. Cette singulière Machine a un caractère qui la distingue : c'est de pouvoir être employée lorsque les autres n'offrent plus de res- sources. En rassemblant parciinonleuseaient les eaux de quelrpi es rigolos éparscs et les faisant convcr<^cr dans un canal commun, on peut tirer parti de ces ruisseaux insuffisans pour tou le autre Machine hydraulique. La Pompe à feu transporte et verse à grands flots des torrens au sein des aqueducs. Mais si on la réduit à de trop petits diamètres , sa puissance se consume entièrement à vaincre la somme des frot- temens de tout son système , et il ne lui reste rien de plus pour les usages auxquels on l'avoit destinée. luversement le Bélier Iiydraulique, très-puissant même dans de très-petits diamètres, verroit peut-être à sou tour évanouir toute son énergie si on vouloit rappli(|uer à de trop vastes capacités. Nous n'avons pu nommer la Pompe à feu sans rappeler aussitôt le souvenir de M. Périer , à qui la France est redevable de cette grande et belle importation. A cette époque la mécanique-pratique étoit dans un tel état d'imperfection , que la seule construction de cette Machine pouvoit passer pour une véritable création. Depuis ce temps, et dans les limites du concours, M. Périer a imaginé et construit une nouvelle Macliine à vapeur pour remplacer les chevaux et monter le charbon et les minéraux des mines. Son brevet d'invention est du 2 brumaire an y. Cette Machine présentoit des difficultés dans sa composition. II falloit la rendre tellement docile, que le conducteur ]iût à volonté changer son mouvement pour monter, descendre alternativement les tonnes et l'arrêter pour laisser aux ouvriers le temps de les vider. Un grand nombre de ces Machines exécutées atteste leur utilité et leur succès. La seule compagnie qui exploite les mines de charbon, aupn'-s de Valenciennes , en possède vingt-une. filles ont rendu à l'agriculture , au commerce et aux armées tous les chevaux qu'elles remplacent dans leur travail. Cette Machine a été appliquée avec le même succès aux filatures de coton chez MM. Bauwens et Rosscl , à Gaiid, et remplace les chevaux qu'on y employoit. ( ÏOI ) A la Fonderie de canons, ù Liège , ces mêmes Machines mènent vingt foreries. Elles ont été employées aux travaux de Saint- Quentin, à l'écluse de Condé, au bassin du Port de Cherbourg, etc. Enfin c'est un moteur universel dont on peut porter la puissance jusqu'à celle de vingt chevaux travaillant à la fois. M. Périer est importateur en France de la Presse hydraulique , et il en a exécuté plusieurs. L'une d'elles est en activité dans la Manufacture de draps de M.Ter- neaux, à Louviers. Sa Majesté l'Empereur , pour qui les plus petits détails qui intéressent les arts ne sont pas indifïerens, l'a examinée et s'est fait rendre compte de sesel'fets pour la pression des draps. Une autre de ces Presses est destinée à la fabrique de la brique et de la tuile. Elles pressent à sec et avec une telle force , que pres- que au même moment on peut mettre au four ces briques qui en sortent, plus compactes et mieux faites que par les procédés or- dinaires. Une troisième de ces presses est disposée de manière à pouvoir frapper la monnoie. Tels sont les derniers titres aveclesquels M. Périer se présente au concours. Le Jury, probablement, n'a pas trouvé à ces Machines le degré de perfection suffisant pour balancer celle qu'il a proposée pour le Prix. Mais en souscrivant, ainsi que nous l'avons fait, au jugement du Jury, nous avons pensé que les Machines de M. Périer méritoient une mention d'autant plus honorable, qu'elles venoient à la suite d'une quantité d'autres , que depuis tiuarante ans il n'a cessé de répandre, avec u-ne sorte de profusion, dans les arts et les manufac- tures. C'est ici l'occaïion de répéter encore ce que le Jury a dit dans une autre circonstance : s'il y avoit un Prix d'utilité publique, on pourroit présenter avec confiance M. Périer, comme celui à qui les arts mécaniques et l'industrie nationale ont les plus nombreuses obligations. Parmi les réclamations qui se sont élevées, et dont ncms avons pris connoissance, il en est deux que nous avons cru devoir dis- tinguer. L'une est de M. Douglas j la deuxième, de M. Cockerill. ( 102 ) Ces deux habiles mécaniciens s'occupent, chacun de son côté, des machines propres aux diverses fabriques de draps. Les Mécaniques de M. Douglas sont déjà bien connues du Gou- vernement : M. Douglas convient lui-même qu'il en a été généreu- sement récompensé. Nousnoussommcs transportésdansses atelier?, où nous avons revu de nouveau ces Machines, que nous avions déjàconsidérées en détail au Conservatoire des Arts,où lien est déposé un assortiment complet. Elles sont en général bien conçues et d'une bonne exécution. RI. Douglas nous a présenté un état de neuf cent quarante-neuf Machines éta- blies dans cent fabriques, répandues dans trente-huit Dé])artemens, depuis dix ans. Cette propagation en fait assez l'éloge pour nous dispenser d"y rien ajouter de plus. Nous avons également parcouru les ateliers de M. CockerlU. Il nous a produit un état de deux cent trente-cinq assortiraens de Machines répandues dans les manufactures Irançoises. Les Machines construites dans les ateliers de ce mécanicien, sont établies surde bons principes. On remarque dans celle à ouvrir, que la laine n'est point brisée dans la carde : que l'on peut régler la position respective des cylindres sans arrêter la Machine, ce qui abrège l'opt'ralion. Dans la Machine à filer , l'on peut donner à chaque aiguillée de lil beaucoup plus de longueur qu'avec les autres Machines du même genre. Le ménanisme destiné à ouvrir et fermer la barre pour faire avancer par reprises le lil, sans le fatiguer, est simple et ingénieux. L'exécution de toutes ces Machines nous a paru d'une bonté et d'une précision suffisantes pour leur destination. Du reste, nous croyons convenable d'en diffé^^r le jugement dé- finitif à ceux qui, par un emploi journalier, oont plus à portée que nous d'en déterminer les qualités et les défauts. Signés, Pkoxy, Malus, Chaules. Ce Rnpport cl-dcssus a été adopté par la Classe des Sciences Physiques et Slathémaliqiies de l'Institut de France dans la Séance du lundi 3 septembre i8io. Signés, G. CvviEn , secrétaire perpétuel; Dela.mbue, secrétaire perpétuel. ( io3 ) Sixième grand Prix de première Classe, u4u Fondateur de rétablissement le plus avantageux à r Agriculture. RAPPORT DU JURY. Uàs" assez grand nombre de propriétaires cultivateurs ont été autorisés à se présenter dans la lice honorable qui leur a été ouverte j mais l'appréciation positive de leurs titres respectifs est très-difficile à faire. Les ramifications de l'art agricole sont très-étendues , et chacune présente des objets d'une grande utilité ; d'où il suit que les résultats sont j^eu comparables entre eux. Par exemple, il est difficile de déterminer avec cer- titude quel est l'houïme qui a le mieux servi son pays , et qui a le mieux mérité un témoignage honorable de la munificence du Souverain , ou celui qui a opéré un grand dessèchement ou mis en culture n'glée de vastes landes, ou- celui qui a assuré la propagation d'un très-grand nombre de plants d'arbi-es in- digènes ou exotiques , ou celui qui a entretenu de grands trou- peaux d'animaux améliorés , ou bien encore celui qui, dans un canton livré à une aveucle routine, a introduit un meilleur mode de culture, détruit les jachères, et a exercé, par son exemple ou par ses leçons publiques , une influence marquée sur le perfectionnement de l'agriculture d'une assez grande portion de l'Empire. Pour procéder avec équité dans l'examen des titres des can- didats , il faut considérer quels sont les moyens qu'ils ont employés j si c'est un seul homme qui , par sa persévérance ( ïo4 ) et son g(?^nie , est parvenu à de grands résultats , ou si c'est une société qui a réuni les facultés de plusieurs actionnaires} enfin , si le Gouvernejuent n'a pas déjà daigué donner des secours à une belle entreprise dont il auroit précédemment apprécié l'utilité future. Toutes ces hypothèses se trouvent réalisées dans la liste de ceux qui prétendent à l'honorable couronne qui est offerte aux bienfaiteurs de l'agriculture , et dont les travaux vont être exposés à Votre Majesté. 1°. L'établissement de La Mandria de Chivas, département de la Doire , est formé sur un domaine loué par le Gouverne- ment à une compagnie pour un espace de vingt ans. C'est, à ce qu'il paroît , la plus grande entreprise qui ait été formée en France. On y élève un troupeau de bétes à laine fine ou amé- liorée , composé de plus de six mille têtes. On y voit une ma- nufacture de draps pour l'emploi des produits de ce troupeau , une très-vaste exploitation agricole bien conduite , la direction d'un grand canal d'irrigation , \n\ grand établissement de fro- ma^erie à la façon de Gruyère , et une fabrication de beurre qui fournit aune grande consommation. Les animaux propres à ces deux exploitations, et ceux qui sont employés aux autres tra- vaux, sont généralement beaux et de belle race. Cette belle entre- prise d'agriculture est éminemment utile par le grand nombre d'ouvriers qu'elle fait vivre , et par les bons exemples qu'elle propage ; mais il paroît convenable de faire remarquer que douze à quinze des principaux propriétaires du ci - devant Piémont ont réuni leurs efforts et leurs moyens pécuniaires pour monter et soutenir cet établissement, et que, d'un autre cûté , le Gouvernement lui a procuré divers avantages , notam- ment un prêt de 100,000 francs. 2.° M. Yvart a formé à Maisons, près Charenton, un éta- blissement ( 1 o5 ) blissement digne d'attention. C'est moins la grande étendue des terres de ce domaine que le mode de culture qui y a été introduit, qui donne à son auteur des titres recommandables. Trois cents hectares de terre composent cet établissement. Le sol en est sablonneux et très-médiocre. Il étoit livré régu- lièrement à la jachère triennale et à la culture du seigle , avant M. Yvart. Par les soins de ce cultivateur et par les bons assole- niens qu'il a su introduire, on ne voit plus de jachères , et il a partout substitué avec succès le froment au seigle. Il entretient un très-beau troupeau de quinze cents bêtes à laine de race pure et améliorée j et il est le premier qui ait cultivé en grandie topinambour, plante si précieuse pour la nourriture d'hiver de ces animaux. Il a desséché des terres, et il entretient constam- ment la moitié de son exploitation en prairies artificielles. L'exemple de ce cultivateur a déterminé la plupart des habitans de son canton à substituer le froment au seigle, à cultiver des prairies artificielles et à supprimer les jachères. Mais cette influence a pris encore plus d'extension : la bonne réputation de M. Yvart a attiré près de lui des cultivateurs et des propriétaires des divers points de la France j sa culture a servi de modèle , et ses conseils de guides. Il a d'ailleurs exposé sa pratique et les connoissanccs positives qu'il a ac- quises par différens voyages , dans le cours d'agriculture pra- tique qu'il professe depuis plusieurs années à l'école d'Alfort ; et le Traité des assolemens qu'il a publié fera époque dans les annales de l'agriculture. 3.° M. Dijon , grand propriétaire de terres dans les dépar- temens de Lot-et-Garonne et des Landes , a formé les planta- tions les plus étendues d'arbres indigènes analogues au sol , et sur-tout d'arbres exotiques qu'il a su naturaliser. Le commencement de son entreprise date de loin , quant 14 ( io6 ) aux plantations ; car plusieurs tle ses arbres étrangers portent graine en ce moment : mais c'est principalement depuis un petit nombre d'années qu'il a donné la plus grande extension à sa culture par les graines et les plants qu'il a fait venir d'A- mérique , et dont il a couvert un grand espace de terrain. Il a aussi un troupeau assez nombreux de bêtes à laine d'Espagne qu'il est allé chercher sur les lieux mêmes , et il a principale- ment contribué à propager ces précieux animaux dans le dépar- tement qu'il habite. 4". ]\]M. Heiwin frères sont rrcmmrntlablfs par lestra- vaux qu'ils ont exécutés pour le dessèchement des Moëres , grands lacs qui avoient déjà été desséchés jadis , mais qui étoient redevenus , à plusieurs reprises , des marais immenses et insalubres. MM. Herwin ont entrepris avec succès ce vaste dessèchement sur un terrain de 8 à 9000 hectares : mais leurs travaux avoient été en partie détruits par la guerre; et l'on n'en feroit pas mention ici , puisqu'ils sont d'ailleurs anté- rieurs à l'époque du concours, si, depuis la réunion de la Belgique à la Fxance , MM. Herwin n'avoient repris avec un nouveau courage cette belle opération , retiré une seconde fois de dessous les eaux tous les polders qu'ils avoient précédem- ment desséchés , rétabli les digues et les écluses , enfin rendu à la culture cette vaste étendue de terrain qui déjà nourrit de nombreux troupeaux , et qui doit reprendre sa première ferti- lité , lorsque les parties salines déposées par les eaux de la mer auront subi une plus longue évaporation. 5". Une entreprise du même genre , non moins difficile peut- être , et exécutée avec un égal succès , vient de rendre à un canton du département d'Eure-et-Loir une rivière dont la perte l'avoit frappé de stérilité. De temps immémorial, la petite ( 107 ) rivière d'Yères , après avoir fait tourner vingt moulins , venoit se perdre dans cinq gouffres , et laissoit à sec , pendant une partie considérable de l'année , son lit qui est de dix à douze mètres de largeur sur une étendue de huit kilomètres. Plusieurs tentatives avoicnt été faites pour empêcher la perte de l'eau j et l'on étoit d'autant moins disposé à les reprendre, que l'on étoit généralement persuadé que cette eau perdue alloit alimenter les puits du canton. M. de Pétigny , propriétaire d'une partie du cours de l'Yères , commença par bien (tudier la nature du terrain. Il reconnut que le fond du lit étoit une terre végétale , mêlée d'argile, qui ne pouvoit faire soupçonner aucune infiltration , mais qu'au-dessous s'étendoit un banc de sable sur une mar- nière fort abondante. Ces recherches le conduisirent à penser que la cause du mal résidoit dans l't'boulement du sable dans des chambres de marnières poussées trop près du bord de la rivière. D'après cette idée , il s'attacha à combler successive- ment les cinq gouffres les plus apparens. Il y réussit par des digues et jetées de terre franche; et l'espace occupé par ces gouffres fut changé en prairies à doux herbes. Après ce premier succès, dont il retiroit lui-même le prin- cipal avantage , M. de Pétigny voulut rendre le même service à ses voisins. Au-dessous de ses possessions , la rivière conti- nuoità se perdre dans un bois par des conduits moins apparens au pied des arbres , ou par des affaissemens dans le lit même de la rivière. Il y parvint de même , soit par de longues digues, soit par des jetées circulaires autour de ces gouffres, en sorte que la rivière d'Yères coule aujourd'hui à plein canal jusqu'au point où eiie va se jeter clans le Loir. M. de Pétigny a de plus redressé le lit et nivelé tout le rivage pour jnénager tics irrigations qui rendent la fertilité à un sol aride qu'il se- 14* ( io8 ) flatte de convertir en prairies , et où déjà il a établi avec suc- cès des troupeaux d'Espagne. Cette entreprise , à la vérité , n'est pas de celles dont l'in- fluence puisse s'étendre à tout l'Empire : mais elle est de la plus grande utilité pour le canton ; et le préict , dans une lettre adressée au Ministre de l'intérieur, atteste que M. de Pétignya vaincu toiit-à-la-fûis la nature et les préjugés ; qu'il a rendu aux propriétés riveraines la fertilité et l' abondance ; en un mot^ qu'il a procuré à toute la contrée un bienfait im- portant. 6*^. M. Mallctest propriétaire d'un vaste domaine , appelé la Farenne , situé près de Saint-Maur , dans une des parties les plus arides des environs de Paris , et dont , jusqu'à ce mo- ment , on avoit cherché inutilement à tirer un parti avanta- geux : il a su , par l'adoption d'un plan de culture bien com- biné , améliorer ce sol ingrat j il a mis en valeur presque toutes les friches; la culture des prairies artificielles et des racines alimentaires lui a procuré les moyens de préparer sa terre à fournir du blé , et l'a mis à même de nourrir sur son exploita- tion un troupeau de plus de deux mille tètes à laine fine ou améliorée. On a lieu de penser qu'il est le seul propriétaire en France qui possède des bœufs sans cornes , de race pure ; et il s'est principalement appliqué à perfectionner les instrumens de culture , dont on emploie chez lui des modèles qui n'étoicnt pas connus en France avant qu'il les eût introduits , et dont l'emploi avantageux mérite de devenir d'un usage plus gé- néral. 7". L'opération du dessèchement des marais de Boëre , dé- partement de la Charente-Inférieure, mérite une mention très- distinguée. Ce marais contient environ onze cents hectares : il ( 109 ) avoit déjà été entrepris par les Hollandois , vers le milieu du XVI 1.*^ siècle, mais sans aucun succès, et ils furent con- traints de l'abandonner. Il a fallu les travaux les plus opi- niâtres , l'activité, les sacrifices pécuniaires et l'intelligence des propriétaires actuels , pour vaincre des difficultés qui avoient paru jusqu'alors insurmontables , et pour établir, d'une manière durable , des fondations , des digues et des ca- naux de dessèchement. Les terres de ce marais sont maintenant rendues à la culture , et couvertes de troupeaux et de produc- tions végétales. 8." Le domaine de Villegongis , arrondissement de Château- roux , département de l'Indre , mérite aussi d'être cité hono- rablement pour les travaux importans de M. Barbançois , qui , dès long-temps , a rendu de grands services à l'agriculture. II est un des premiers qui aient tiré d'Espagne des moutons à laine superfine ; mais, dans ces dernières années, il a porté son troupeau Jusqu'à trois mille têtes, tant de bêtes pures qu'a- méliorées. Les assolemens qu'il a introduits dans une culture de sept cents hectares sont dignes d'éloges. Les irrigations qu'il pratique sur sa propriété ont eu tant de succès et prou- vent tant d'intelligence , que la Société d'agriculture de Paris lui a décerné , pour cet objet , un des prix qu'elle a mis au concours l'année dernière sur cette partie importante des tra- vaux de la culture. 9°. L'établissement de M. Heurtaut-Lamerville , destiné prin- cipalement à la propagation des moutons à laine superfine , mérite aussi d'être distingué. Il étoit commencé avant l'épo- que fixée par le décret; mais c'est principalement depuis l'an 8, époque à laquelle le propriétaire est revenu dans ses foyers , que sa bergerie a pris beaucoup d'extension. Elle est portée à ( iio ) huit cents tûtes j et la bonne réputation que M. Lamerville a su donner à son établissement , l'a mis à même de répandre , dans le département du Cher qu'il habite , et dans les cantons voisins , plus de neuf cents animaux de race pure. 10°. La ferme expérimentale de ]\I. Bonneau, située à la Brosse, département de l'Indre , paroît mériter aussi d'être mentionnée honorablement. L'état , constaté par le préfet do ce département , des cul- tures , bestiaux et produits de cette belle exploitation , où M. Paul Dominique Bonneau a tout créé, persuade au Jury qu'il est non seulement juste de distinguer cet agriculteur, mais que c'est un moyen de rendre plus utile l'exemple qu'il donne à une contrée où les anciennes routines agricoles semblent avoir trop d'empire. Après avoir considéré et discuté les différens degrés d'im- portance et d'utilité des établissemens d'agriculture qu'on vient de faire connoître, le Jury pense d'abord que Tétablissejnent connu sous le nom de la Mandria de Chlvas mérite le prix d'agriculture , comme réunissant à tous les genres de perfec- tion désirable une étendue et une importance à laquelle au- cun établissement ne peut prétendre. Le Jury regrette de ne pouvoir proposer un second prix pour récompenser M. Yvart des travaux éclairés, appliqués à uu domaine borné, qui ont servi d'exemple à un canton mal cul- tivé avant lui , ainsi que des leçons par lesquelles il a répandu dans tout l'Empire les lumières de l'agriculture perfectionnée. On ne peut refuser des mentions très - honorables à MM. Dijon, Herwin , Pétigny , Barbançois et Lamerville, pour les établissemens utiles dont on a rendu compte , ainsi ( llï ) qu'aux propriétaires à qui l'on doit le dessèchement des marais de la BoërCj et à M. Paul-Dominique Bonneau. RAPPORT D'UNE COMMISSION Composée de MM. Thouik , Tessier et Silvestre , con- cernant f exécution ( quant aux établissemens d'agricul- culture^ du Décret du 28 novembre dernier^ relatif eux Prix décennaux. MESSIEURS, Vous avez chargé MM. Thouin, Tessier et Silvestre, de préparer, quant aux établissemens d'agriculture, les matériaux de la discussion approfondie, et de la critique raisonnée que la Classe est appelée à faire, confbruiéinent au décret du 28 novembre dernier, sur les ouvrages qui ont obtenu les suffrages du Jury et sur ceux qui ont été jugés par lui dignes d'approcher des Prix , ou de recevoir une mention spécialement honorable. Votre Commission doit commencer par applaudir à la sollicitude avec laquelle le Jury a recherché les établissemens qui avoient le plus mérité de paroître à ce concours honorable , et à la sévère impartialité (jui a préside à l'avis qu'il a cru devoir émettre dans cette circonstance. En effet, Messieurs, il éto.t assez difficile de recueillir tous les renscignemens nécessaires sur les efi'orts multipliés qui ont été faits depuis dix ans pour les progrès de l'agriculture; de déterminer d'apiès la comparaison d'objets de genres Irès-diflërens, le plus ou moins grand degré d'utilité réelle, et d'apprécier lezèle^ l'industrie , ou les sacri- fices pécuniaires que la formation des divers établissemens peut faire supposer. Le Jury a dû considérer non seulement les établissemens dans leur état actuel , mais encore la durée probable de leur existence, et l'influence qii'lls avoient eue déjà , ou celle qu'ils potivoient avoir par la suite ^ sur l'amélioration de l'agriculture en général. ( lt2 ) La Classe doit peu s'étonner que le Jury, obligé de choisir entre les différens genres d'amélioration agricole , ait particulièrement fixé son attention pour le grand Prix, sur des établissemens ruraux qui , d'une part , présentoicnt le plus grand nombre d'espèces diverses d'améliorations, et par conséquent un plus bel ensemble de travaux , et, de l'autre, qui pou voient servir d'un exemple plus général; aussi a-t-il distingué un plus grand nombre de concurrens dans cet ordre de travail, qu'il faut considérer comme le premier de tous. Le Jury cite l'établis- sement de la Mandria , celui de M. Yvart, ceux de MM. Mallct, Burbançois, Heurtaut-Lamerville , etc. Un gra.id nombre d'autres propriétaires pourroient être aussi mentionnés : néanmoins ceux qui ont été spécialement désignés par leJury.méritoient cet honneur; et parmi ceux qui pouvoicnt prétendre au grand Prix , il paroît constant que l'établissement de la Mandria et celui de M. Yvart mcritoient la préférence qui leur a été accordée. D'après ces considérations, et conformément à l'article 8, titre 2 du décret du 28 novembre dernier , c'est sur ces deux objets que doivent spécialement porter l'examen que la Classe est appelée à faire, et les détails qui lui sont demandés. Ce sont aussi ces deux établissemens sur lesquels votre Commission a cherché à mettre sous vos yeux les observations les plus étendues. L'établissement de la Mandria a été formé, au commencement de l'an 9 (1801), par une Société de propriétaires qui avaient rc(^u^ dès 1792, des moulons à laine superfine que le Gouvernement Sarde avoit fait venir d'Espagne , et qui , depuis , avoient porté à 2,000 le nombre de leurs moutons , soit de race pure , soit de race croisée. Ces propriétaires résolurent de se réunir en société pastorale, et déplacer tous leurs animaux sur un vaste domaine, appelé la ]\landria de Chivas, qui appartenoit au Gouvernement, et dont ils obtinrent la location pour un terme de vingt années , à la charge notamment de porter leur troupeau, à 6000 tôtes dans le terme de 4 ans, et de payer annuellonicnt une somme de 28,000 francs de fermage. Un autre bail de la même époque met pour la somme de 8,000 francs les mêmes lerraiers en possession du canal de Caluso , avec l'obligation d'entretenir ce canal dans toute son étendue , et de distribuer les eaux à un grand nombre de propriétaires. Dans ( 1^3 ) Dans l'espace de huit iieues que ce canal parcourt , il fertilise 4o,ooo hectares de terres, et il met en mouvement onze roues de moulins ; un ingénieur et des employés aux frais delà Société surveillent ie service et toutes les réparations. Cette Société a fait des améliorations notables dans la culture et dans les bâtimens du domaine qu'elle a augmentés; elle a établi des canaux d'irrigations, elle a défriché des terres, et amélioré celles qui étoient naturellement peu productives, par des fumiers abondans et par un assolement bien raisonné. Les deux tiers des terres du domaine sont en prairies naturelles ou artifi- cielles , soumises aux irrigations ; dans l'autre tiers , la Société recueille le froment nécessaire à la nourriture d'environ deux cents individus employés dans l'étal^lissement, 3,ooo quintaux de pommes de terre chaque année, et plusieurs autresespèces de grains et racines; 6,000 bêtes à laine, 200 vaches et 45 paires de bœufs, chevaux ou mulets, sont entretenus sur ce domaine. La bergerie et la vacherie sont les principaux objets à remarquer dans cet établissement ; les vaches sont de belle race , et donnent à la Société les moyens d'alimenter une grande fromagerie, façon de gruyère, qu'elle a étaljlie ; elles four- nissent aussi une très-grande quantité de beurre au commerce. La Société pastorale a joint à son domaine rural une manufacture de draps qu'elle a établie dans une maison conventuelle achetée au Gouvernement, et dans laquelle elle a exécuté des réparations et des dispositions très-coûteuses. Elle a construit un lavoir pour les laines, elle a fourni sa manufacture de tous les ustensiles nécessaires ; soixante fileuses et douze métiers y sont continuellement en activité , et déjà il est sorti de cet établissement une assez grande (juantité de draps qui ont été principalement employés dans le royaume d'Italie. Des travaux si considérahles ont exigé une mise de fonds (jui, d'après l'attestation duPréfetdu département du Fô, passe i,()00,ooofr., et sur laquelle la Sociétéparoît avoir encore pour plus de 400,000 francs d'enaasemens. Le besoin de pourvoir à un capital aussi considérable explique assez comment la Société pastorale, qui a reçu du Gouvernement, à titre de de prêt, une somme d'environ 200,000 francs , semble avoir éprouvé dt s difficultés à solder les intérêts, etcommentles actionnairesde cette grande enti éprise se plaignent eux-mêmes de n'avoir pas jusqu'à ce i5 ( IM ) momentretiré de bénéfices: des revenus employés à i'ormcrdes capitaur, reçoivent, en administration rurale, le meilleur emploi qu'on puisse leur donner; mais un établissement semblable, une fois complètement organisé , ne peut manquer de procurer de grands avantages aux actionnaires. L'établissement qui , aux yeux du Jury , paroît pouvoir balancer celui de la Mandria, et pour lequel il regrette de ne pouvoir demander aussi un grand prix , est celui de M. Yvart, situé à Maisons, près Charenton : le domaine qu'il cultive est moins considérable que celui de la Mandria , il ne se compose que d'environ 3oo hectares ; mais le modo de culture que le fondateur a introduit, i'iiillucnce rcmar- quablequ'il a exercée sur l'amélioration de l'agriculture, et les résultats qu'il a obtenus et qu'il a dus àses propres moyens, doivent lui assigner un rang très- élevé dans cet honorable concours. Le sol que M. Yvart a cultivé étoit sablonneux et très- médiocre; on n'avoit jamais récolté de froment sur ce terrain, ni dans les environs; le seigle étoit le principal olijet de culture, et les terres dans tout le pays étoient régulièrement soumises aux jachères. M. Yvart, fort de ses talens et des connoissances approfondies qu'il avoit puisées dans ses études et dans ses voyages, a résisté à l'opinion des gens du pays : après avoir préparé convenablement ses terres , il a semé du froment; bientôt le seigle a disparu entièrement de son exploitation ; et ce qu'il y a de plus remarquable, est que ses voisins ont suivi son exemple et ont obtenu les mêmes succès. M. Yvart a substitué aux jachères un assolement régulier et très-productif , il a introduit chez lui des prairies artificielles abondantes et d'espèces diverses, sur-tout des racines alimentaires ; on lui doit la culture en grand du topinambour et l'usage de le donner pour nourriture aux animaux domestiques , pour lesquels il est une très-précieuse ressource en hiver. M. Yvart entretit-nt en très- bon état sur son domaine un troupeau de i5oo bctes à laine de race pure et améliorée. Il a desséché des terres , fait des plantations assez remarquables, et adopté des instrumens aratoires perfectionnés. Enfin il a consacré une partie de son domaine à faire des expériences conjparéessur diverses plantôs économiques. L'établis- sement de M. Yvart a été sur-tout avantageux par l'influence qu'il a cxercéesur les progrès de l'agriculture en France; sa réputation a attiré ( ii5) auprès Je lui un grand nombre de propriétaires cultivateurs , qui ont ])uisé dans ses conseils et dans son exemple d'utiles renseigneuiens ; des élèves qui assistent au cours d'économie rurale qu'ils est chargé de faire à l'école impériale vétérinaire d'Alfort , vont reporter dans leurs départcmcns les bonnes instructions qu'ils reçoivent de lui 5 ciilin les ouvrages qu'il a publiés, notamment le Traité des assoleniens qu'il vient de rédiger, ont un mérite très-distingué. S'il falloit conjparer ensemble les deux établissemens qui ont été placés les premiers dans l'ordre adopté par le Jury, on pourroit remarquer que celui de la Mandria l'emporte de beaucoup par l'étendue, l'importance, et la masse des capitaux employés; que celui de M. Yvart l'emporte par les diliicultés vaincues , et suppose des talens et des efforts extraordinaires, dans son fondateur. Nous devons vous rappeler ici , Messieurs, que le décret qui renvoie à votre discussion les ouvrages qui ont balancé les suffrages du Jury ne vous autorise pas à changer l'ordre établi ; mais, lors même que cette autorisation vous auroit été donnée , la Commission considérant le texte précis du programme relatif au sixième grand Prix, n'auroit, dans cette circonstance, aucun changement à vous proposer; elle se borne à regretter avec le Jury qu'il n'y ait pas un second grand Prix à décerner aux fondateurs d'établlssemens ruraux ; elle pense avec lui que , dans ce cas, il auroit été bien mérité par M. Yvart. Signés SiLVESTRE , Tessier , Thouin. le Rapport ci-dessus a été adopté par la Classe des Sciences Physiques et Mathé- matiques dans la Séance du 20 août 1810. Signés, G. CuviER , secrétaire perpétuel; Dela.mbue, secrétaire perpétuel. i5 * ( 'lO Septième grand Prix de première Classe, Au Fondateur de l' ctahlissement le plus utile d l'Industrie. RAPPORT DU JURY. MM. Fabry et Utzsciixeider , propriétaires des manu- factures de poterie fine et de la fabrique de ininiimi établies à Sargueniines , en ont envoyé des échantillons. Leurs pâtes colorées, imitant les pierres dures, sont remarquables par le poli dont elles sont susceptibles, et ont obtenu une médaille d'or à l'exposition des produits de l'industrie nationale en l'an 9. Vous avez bien voulu, Siue , donner aux auteurs de ce genre d'industrie une marque de protection spéciale, en aflectantà leurs usines une concession i\.Q bois qui leur assure, pendant quarante ans, la provision de combustibles dont ils auront besoin. On connoît les beaux cristaux de la fabrique du Creuzot à ]\Iont-Cénis : cette manufacture se recommande par un genre d'industrie précieux pour les arts , les sciences et la navigation. Le directeur, M. Dulougerais , a donné des soins constans à la fabrication à\x flmt-glass ^ espèce de cristal qui entre dans la composition des lunettes achromatiques, dont la marine fait un usage continuel. Cette matière est fort rare ; on ne la tiroit que d'Angleterre, où môme elle est devenue moins commune et plus chère. Les Gouvernemens de France et d'Angleterre, ainsi que l'Acadé- mie des Sciences , ont , sans succès , proposé divers prix pour ( »»7 ) encourager cette fabrication. Ije jUnt-glass de M. Dufougerais a , pour les usages ordinaires , rempli les vides que laissoit l'interruption du commerce; et d'habiles opticiens l'ont em- ployé avec succès. Plusieurs lunettes construites avec cette matière ont été présentées à la Classe des Sciences, et le rapport des commissaires a été très-favorable. Ces lunettes , il est vrai, n'étoient pas assez grandes pour le service de l'astronomie j mais celles qu'on peut exécuter avec \eflint-glass de M. Dufou- gerais suffisent au commerce et à la navigation , et il espère parvenir à satisfaire également les besoins les plus exigeans de l'astronomie. Dans son état actuel , la manufacture du Creuzot paroît digne de la protection du Gouvernement. Un établissement du même genre a été formé par M. Dar- tigues, à Vonèclie , arrondissement de Dinant , département de Sambre-et-Meuse, dans l'emplacement d'une verrerie aban- donnée dont il a fait l'acquisition en 1802. Les efforts de M. Dartigues se sont dirigés principalement à la fabrication des verres les plus précieux et les plus utiles , et particulière- ment à celle des verres dits de Bohème , qu'il a su corriger de deux défauts qui en altéroient en peu de temps le poli et la transparence. Le Jury a vu ses cristaux , qui ne soutiennent cependant pas la comparaison avec ceux du Creuzot , et des échantillons du minium dont il fabrique chaque année de six à sept cents milliers, soit pour l'usage de sa propre verrerie , soit pour satisfaire aux demandes du commerce. A l'aide de cette matière , qu'il ne doit qu'à lui-même , sa manufacture de cristaux a pris des accroissemens si rapides , que ses verres ont remplacé les anciennes gobeleteries dans toutes les classes de la société , par le prix modéic auquel il peut les livrer. A ces titres d'un intérêt général , M. Dartigues en joint d'autres qui seront appréciés principalement par les astro- nomes et léis^opfîciens. Uji ctablissenient aussi considéraLile , {m'il a su élever si haut en peu d'années, lui Iburnissoit les moyens tle faire des essais pour la fabrication dujlini-fflass : il a su diriger ces essais en chimiste habile ; et, dans un Mémoire lu dernièrement à la Classe des sciences, il a exposé ses procédés, 'sa théorie et les résultats de ses expériences. Une lunette astronomique , construite par Cauchois , a été mise en expérience à l'Observatoire : elle a donné plus de lumière que celle de Dollond ; mais elle a paru terminer les objets un peu moins bien. Au reste, le temps étoit peu lavorable, et les Commissaires de la Classe 23 ) tranger. Enfin, elle vient tout nouvellement de doubler ses bâtiinens et ses moyens de fabrication ; on sorte que , pour l'importance des produits, pour la perst^vérance svec laquelle les propriétaires ont lutté contre les difficultés , enfin pour les connoissances chimicjues qui ont préparé leurs succès, l'éta- blissement de M. Darcet et compagnie a paru mériter d'èlre mentionné très-honorablement. En pesant attentivement les termes de l'article 5 , qui insti- tue un prix pour l'établissement le plus utile à l'industrie , le Jury a juge devoir prendre en considération les moyens et les inventions, aussi bien que les résultats; et il a pensé que ce prix pouvoit , avec justice , être décerné à M. Oberkampf , comme fondateur de l'établissement d'industrie nationale le plus considérable et le plus utile , qui devoit en même temps une grande partie de ses succès à l'invention d'une nouvelle machine à imprimer , ainsi qu'à l'heureux emploi d'un procédé chimique dont la découverte avoit été cherchée long-temps par les Savans de France et d'Angleterre. En accordant à M. Oberkampf une distinction méritée, le Jury éprouveroit de vifs regrets de n'en pouvoir faire autant pour deux établissemens non moins recommandables et non moins avantageux à l'industrie nationale , si l'importance des objets et sur-tout les intentions bien connues de Votée INIa- j£STÉ ne laissoient l'espoir fondé qu'elle voudra bien multi- plier en leur faveur les témoignages de la haute protection qu'elle accorde à tout ce qui intéresse la prospérité de l'Empire. Pour le nombre d'ouvriers qu'ils emploient , pour les res- sources qu'ils ont créées dans des temps difficiles , les établis- semens de MM. Ternaux frères , et ceux de M. Richard , peu- vent rivaliser avec les manufactures de M. Oberkampf. Si les schals de MM. Ternaux n'atteignent pas encore tout- i6 * ( 124 ) à-faît la perfection de ceux qu'on tire à grands frais de l'Asie, Ja cause principale en est dans la cherté de la niain-d'œuvre en Europe. ÎNlais par un rniploi bien entendu de la laine des mérinos , et par le lavage imité des Espagnols et transporté en France par eux , par le perfectionnement du filage , ces fabri- cans estimables ont su donner à leurs tissus un moelleux , une finesse et une lég(':reté qui, joints à la modicité des prix , en ont étendu l'usage dans toutes les classes de la société, et ouvrent une brandie de commerce nouvelle avec toute l'Europe. Grâce à l'industrie de M. Richard, la rareté des cotons, si nuisible au commerce , aura , par une gène passagère , produit un avantage durable. Forcé de se passer des matières étran- cères , M. Richard a su les rendre inutiles, par le parti qu'il a tiré des cotons d'Espagne, et sur-tout par les plantations qu'il a formées à Naples, et qui pourront être imitées dans les par- ties méridionales de l'Empire françois. Ses manufactures , si utiles au commerce, ne sont pas moins précieuses à l'humanité : les femmes, les enfans , les aveugles y trouvent des travaux proportionnés à leurs moyens j sa maison des orphelins ne fait pas moins honneur à son caractère que le plan et la conduite de sa vaste entreprise n'en font à son intelligence , à ses talens administratifs et à ses vues patriotiques. Le Jury pense que les établissemens Ternaux et l'établis- sement Richard méritent l'un et l'autre un« honorable distinc- tion. Il a cru devoir mentionner avec estime les mousselines de M. Duport de Faverges ; la filature de ton de Douai; celle de Pobecheim , à Essone ; la filature de laine de M. Poupart de Neuflise; l'appareil de M. Gensoul , pour les soies, et la fa- brique de limes de M. Poncelet ; enfin les lubriques de soude et de savon de MM. Darcet , Gauthier , Anfrye et Barrera. ( 1^5 ) RAPPORT D'UNE COMMISSION Composée de MM. Prony, Périer , Chaptal , Berthollet, Gay-Lussac, sur le septième grand Prix de première Classe , destiné au Fondateur de rétablissement le plus utile à l'Industrie. La Comruission , chargée de donner son avis sur le septième grand prix, a d'abord examiné quel sens on devoit donner à la désignation du fondateur de l'établissement le plus utile de l'industrie. Nous avons pensé, comme le Jury, que l'auguste dispensateur des^ prix décennaux n'avoit pas voulu fermer la barrière aux ma- nufacturiers qui, après avoir formé plus anciennement des établisse- mens, y ont apporté de grands perfectionnemens pendant les dix années auxquelles le prix est consacré, d'autant plus que les succès d'une manufacture nouvelle demandent ordinairement la sanction d'un certain espace de temps. M. Oberkampf , en faveur duquel le Jury a proposé le grand prix , commença son établissement il y a environ cinquante ansj il natura- lisa en France l'art des toiles peintes, qui avoit été transporté depuis peu de temps en Europe, et qui a pris beaucoup d'importance, parce qu'il fournit au peuple un vêtement agréable , commode et peu cher , pendant qu'il présente au luxe un grand nombre d'objets qu'il recherche. Des plus l'oibles commencemens , M. Oberkampf éleva sa manufacture au plus haut degré de prospérité, et il obtint, par l'exac- titude des procédés, par la solidité des couleurs, par la beauté des dessins, la prééminence sur les nombreux rivaux qui s'élevèrent bientôt; en sorte que, pour désigner les toiles peintes de première qualité, on les qualifioit de toiles de Jouy; mais l'industrie fit des progrès rapides vers le temps où les sciences physiques avoient pris un nouvel essor , ce qui nous rapproche de l'époque des prix décen- naux. On imagina des procédés nouveaux pour fixer des couleurs incer- taines, varier les nuances, appliquer lesmordans, ronger des fonds ( 126) colorés par intervalles obli_:^és , leur rendre la blancheur ou v trans- porter d'.iiitrts rouienrs-, rendre les opérations pins promptes et plus éconoini(pii-s, sur-tout Hi» moyen des cy'indres graves pour substituer enfin un art nuu\eau à c lui (jue M. Oberkampi' avoit élevé si haut, niais dont les avantages n'i'.uroient pu se soutenir. M. Oberkarapf, en réunissant dans sa manufacture tous les moyens que l'industrie venoit d'accjiiérir, soit par l'application de la chimie , soit par des procédés mécaniques, y a porté la perfection qu'il avoit donnée à ses anciennes opérations, et il a conservé l'avantage de servir de modèle à ceux qui pratiquent avec le plus de succèj l'art des toiles peintes. Parmi les nouveaux procédés de couleur, qui sont pratiqués à Jouy , on doit distinguer l'impression d'un vert solide d'une seule application (jue l'an désiroit, et que l'on avoit tenté vaincmeaU d'ob- tenir. La gravure des cylindres et dts planches de cuivre s'y exécute par des machines si perfectionnées, que l'on est étflnné de trouver, dans des ateliers de ce genre , une précision qui paroissoit n'appar- tenir qu'aux instrumens destinés à l'astronomie et à la physique. On trouve le même degré de periection dans un grand appareil, qui sert à l'application de la vapeur d'eau, ù tous les procédés de la teinture. En indiquant les progrès de l'art dans la manufacture de M. Ober- kampi, nons ne devons pas oublier de donner un témoignage hono- rable à M. Widmer, à qui il a confié, depuis plusieurs années , la direction de ses procédés. Le grand atelier que M. Oberkampf élève à Essone pour filer et tisser toutes les toilts tpii doivent sortir de sa manufacture, et qui commence à être mis en activité, renferme également tous les perfectionnemens que l'art de la filature et celui du lissage ont acquis. Nous pensons donc , comme le .lury , que M. Oberkampf mérite le prix destiné à l'établissement le plus utile à l'industrie. MM. Ternaux frères ont fixé honorablement l'attention du Jury, et nous ne pouvons qu'ajouter à l'opinion avantageuse qu'il a donnée lies services qu'ils ont rendus à l'industrie nationale. ( 127 ) MM. Ternanx ont embrassé , dans leurs entreprises , cl les étoffes les pins précît uses et colles qui sont de l'nsa^e le pins commun. Ils sont pijrvenus à imiter le tissu de Cacliemiie, en tirant yens connus en France pour les diffeic tes fabrications, mais ils en ont naturalise et ils ont contribué à les ( 128 ) perfecliiMincr, par le clioix des artistes ilont ils se sont servis, et par les sacrilices pécuniaires qu'ils ont faits : telles sont les ma- chines à lainer et à tondre les draps. Pour exécuter et pour perfectionner les différentes machines, ils ont formé, rue Mouffctard, un étaljlissônient dirigé par M. Mes- mer qui, entre autres objets intércssans, a construit à leur? frais Tin moulin destiné à moudre les bois de teintures avec plus d'avani- ta^e que cens qui étoient connus; ils ont multi[)lié dans leurs fa- briques les moyens hydrauliques; ils y font un usage avanta<;eux de la presse hydraulique de MAI. Périer; ils ont formé, à Auieuil , un grand lavoir pour ks laines, où elles rci^oivent les qualités qui sont ducs à la méthode espagnole. Sons le rapport du commerce , MM. Ternaux n'ont pas montré moins d'activité que sous celui de la fabrication; ils ont forme des maisons de commerce à G6nes , à Livournc , à Naples , à Baïocne et à Paris. Leur maison de Paris est le centre de ces nombreux établissemens. Là, se concluent la plupart des négociations, se font les opérations de banque , se concertent et se distribuent les ordres qui doivent maintenir les relations nécessaires entre les différentes parties, et s'exécutent les ventes en détail , qui font pressentir les demandes da commerce, et qui font connoître la direction qu'il faut donner aux fabrications : cette réunion de moyens établit une grande circulation d'affaires et de capitaux. Nous regrettons , avec le Jury , qu'il n'y ait pas un second prix décennal pour MM. Ternaux frères. La filature du coton, parle moyen des machines, qui est si im- portante pour notre industrie et pour nos relations commerciales , s'étoit établie en France depuis quelques années ; mais elle venoit de recevoir plusieurs perfcctionncmcns en Angleterre où elle avoit pris naissance, ainsi que l'art de i'abriqucr les différcns tissus de coton. M. Bavouens naturalisa parmi nous les nouveaux perfection- nemens. Entre ceux qui se sont engagés depuis lors dans ce genre de fabrication, on doit distinguer M. Richard, qui, associé d'abord avec feu Lenoir , a fait plusieurs établissemens considérables, et y a porté beaucoup d'activité et d'industrie ; il fournit du travail ;\ plus ('l29 ) plus de i4,ooo ouvriers ; il a substitué le coton d'Espngne et d'I- talie à celui dont lo coininerce étoit privé , et il a i'ormé , dans le royaume de Naples , de grandes plantations du cotonniers , qui seront une ressource abondante et durable. Nous n'entrerons pas dans l'examen des établissemens qui , avec moins d'éclat que les précédens , se sont élevés ou perfectionnés depuis Fan vu. Il n'y eut jamais d'é[)oque où l'industrie fit de si grands progrès : délivrée des entraves qui la comprimoient, éclairée par l'influence des sciences qui ont pénétré dans .les ateliers , encouragée par un souverain dont le génie anime tout , elle a franchi les anciennes bornes, elle s'est tracé des routes nouvelles ; mais il seroit trop dif- ficile de tenir une balance exacte entre les concurrens , et de classer les progrès qui leur sont dus, pour que nous nous hasardions i l'entreprendre; d'ailleurs nous devons nous arrêter aux limites que nous prescrit le Décret impérial. Cependant nous croyons devoir prévenir une équivoque à laquelle pourroit donner lieu la manière dont s'exprime le Jury sur la fa- brication delà soude, dans la manufacture de MM. Darcet, Gau- thier, Anfrye et Barrera. Le procédé qui est en général suivi par ceux qui s'occupent de la sonde artificielle, est dCi à feu M. Le Blanc , comme le prouve un rapport authentique fait au Comité de salut public, en messidor de l'an II, par MM. Lelièvre, Pelletier, Darcet père , et Giroud. On voit, par ce rapport, que M. Le Blanc avoit pris un brevet d'invention en 1791 ; qu'il avoit fait , à Saint-Denis', avec deux asso- ciés, un établissement où l'art étoit mis en pratique, et que M. Doz.é, l'un de ses associés, avoit dirigé avec succès les constructions des appareils et des fourneaux. On y trouve une description exacte du procédé qui, sans doute, a reçu des jierfeclionnemens •ultérieurs. Depuis que, par des circonstances étrangères à l'art, l'établissement de Saint-Denis a été abandonné, cette fabrication a été suivie par MM. Paycn et Carnez , et ce n'est que long-temps après eux que M. Darcet et ses associés se sont livrés, avec beaucoup de succès, 17 ( i3o ) à ce genre de fabrication , qui est devenue d'une grande utilité , et qui a été l'objet de plusieurs entreprises de cette espèce. Signés, Pront , Pebier , Chaptai- , Cay-Lussac, Bekthoi.let. Ce rapport a été adopté par la Classe des Sciences Pliysiqiies et MalLémalitjues de l'Institut de France, dans la séjuce du lundi 20 août 1810. Signés , G. CuviEB , secrétaire perpétuel ; Delambive , secrétaire perpétuel. Premier grand Prix de deuxième Classe, 'A r Auteur de r Ouvrage qui fera l'application la plus heureuse des principes des Sciences Mathé- matiques ou Physiques à la pratique. RAPPORT DU JURY. S'il est une grande et belle application des principes des sciences à la pratique , c'est , sans contredit , celle qui vient de donner à la France un nouveau système métrique , fondé sur la grandeur du quart du méridien. L'idée principale n'appartient à personne en particulier ; elle est le résultat des recherches d'un grand nombre de Géo- mètres, d'Astronomes et de Physiciens. Les moyens d'exécu- tion sont dus à Borda, qui, long-temps avant l'époque du concours , avoit enrichi l'astronomie et la géodésie du cercle répétiteur et des règles de platine à coulisse et à thermomètre métallique, ainsi que d'un appareil nouveau pour la mesure du pendule. L'exécution même de cette grande entreprise étoit entière- ( i3i ) ment terminée avant le 18 brumaire. Mais l'ouvrage où l'on a vu , pour la première fois , les détails de l'opération et les mé- thodes de calcul , appartient incontestablement à l'époque du concours. C'est la Base du Système métrique décimal , ou la îiiesure de l'arc du méridien entre Dunkerque et Barcelone. L'un des Astronomes , auteur de la mesure ( JM. Delambre) , a rassemblé dans cet ouvrage tout ce qui peut servir à faire apprécier justement ce grand travail , qu'il a calculé en entier par des méthodes qui lui appartiennent. Ces méthodes , adop- tées par tous les Astronomes , l'ont été pareillement par le dépôt de la guerre , pour servir à la levée des cartes géogra- phiques , et dans toutes les opérations de ce genx'e qu'il fait exécuter par ordre du Gouvernement. Le Jury ajoutera à ces autorités le témoignage d'un Journal anglois ( Edenburq Bevien' ) , où l'on rend justice, avec autant de lumières que d'impartialité , aux travaux des géomètres françois. Après avoir fait l'analyse des ouvrages de M. Delambre sur la mesure de l'arc du méridien , le journaliste ajoute : « Les for- » mules et les tables employées par l'auteur pour la réduction » et la correction des observations , méritent d'être étudiées j> par tous ceux qui s'occupent d'opérations de ce genre. « Nousleur recommandons aussi la lecture d'un petit Traité de » M. Delambre , intitulé Méthodes analytiques , où les prin- » cipes de ces réductions sont expliqués de manière à rendre » cet ouvrage un des plus utiles qui aient encore paru sur la » partie la plus élevée de la géométrie pratique. ». Le petit Traité des Méthodes analytiques a. été refondu et considéra- blement augmenté dans les trois volumes de la Base du sys- tème métrique^ dont le journaliste anglois n'avoitpuconnoître encore que le premier. 17 * ( >32 ) Le Jury doit regretter de ne pouvoir proposer pour lo prix un travail qui en est aussi digne que celui de M, Delambre ; mais, en sa qualité de membre du Jury, il a lui-mcnie exclu ses ouvi-ages du concours. Les niéihodes do MM. Laplacc, Legcndre et Delambre ont été recueillies , en l8o5 , dans un Traité de géodésie , par M. Puissant, qui a voulu réunir dans un même volume tout ce qui constitué la science de l'ingénieur-géographe. Le même géomètre a publié , en 1807 , une suite à son premier ouvrage , sous le titre de Traité de topographie , d'arpentage et de 7iive[- lemcfit. Ces deux productions, où l'auteur a exposé fort claire- ment et démontré d'une manière qui lui est propre les formules de no^ géomètres et de nos astronomes , sont encore recom- mandables par les exemples que l'auteur a tirés de ses opéra- tions pour la carte de'l'île d'Elbe ; et le Jury les a jugées disncs d'être mentionnées honorablement. o Les sciences physiques ont aussi rendu à la pratique des services très-importans. I^L le comte Berthollet avoit donné l'exemple jjar son Traité de V Art de la teinture , qui , de tous les ouvrages de ce genre , est celui qui , dans l'opinion publique , paroît tenir encore le premier rang. A la vérité, la première édition n'est pas de l'époque déterminée par le décret impérial ; mais la seconde, qui se distingue j)ar des additions impor- tantes , a le droit d'entrer au concours. L'-^r^ particulier - scrvations iliites au icrcie répétiteur ; ces méthodes, que tous les as- tronomes ont adoptées, ont servi aussi à calculer les nombreuses ol;- scrvations de latitude de Dujikerque, de Paris, d'£ vaux , de Carcas- sonne , de Perpignan , de Barcelone et de Mont-Jouy. Cette partie de l'ouvrage , qui se compose de plus de 4°° pages in-4°- , n'est pas susceptible d'un extrait. Nous aurons également le regret de ne pouvoir présenter à la Classe l'analyse des méthodes ingénieuses dont s'est servi M. DelamLre pour le calcul des triangles , et de passer de même sous silence ses nombreux travaux relatifs à la détermi- nation de la constante des réfractions, et les résultats extrêmement curieux qu'il a déduits du nivellement de la partie de \a.^léridlenne ^ qui s'étend de Dunkerque à Barcelone. Nous regrettons encore de ne pouvoir analyser le 3* volume qui n'a point encore paru, quoique imprimé depuis long-temps , mais qui nous a été communiqué à l'oc- casion delà prolongation de la. Mé ri iJ/'ennf en Espagne; on y trouve dans le plus grand détail le calcul de l'arc terrestre du méridien par deux méthodes différentes. L'une, qui nous a paru extrêmement simple , n'est au fond que l'ancienne méthode des [lerpendlculaires, que M.Dclauibre a corrigée, des erreurs qui la rendaient insuffisante quand les signaux observés s'écartent considérablement de la Méri- dienne, comme ceux de Fermentera et l'observatoire dcGrecn-wIch ; car ]\I. Delambre a prolongé son arc jusqu'à Londres , comme il a été pro- longé d'un autre côté jusqu'aux Baléares; il s'est servi pour cela des triangles du major général Roy qu'il a calculés de nouveau ; il y trou- voit le double avantage de rencontrer dans les deux bases de Houns- low-Healh et de Romney-Marsh une vérification précieuse des bases mesurées en France , et de se rendre indépendant de la latitude de Dunkerque, en prenant pour extrémité boréale un observatoire aussi <:élèbre que celui de Greenwicli : nous pouvons annoncer d'avance que le prolongement vers le nord n'a rien changé à la valeur da mètre. L'extrait qui précède nous paroît suffisant pour motiver l'opinion du Jury , et montrer que l'ouvrage de M, Dclainiji-e, que la seule im- portance ( >37 ) portance de son objet et le grand système auquel il se rattache , aurolt puautoriser à placer au premier rang des applications heureuses qu'on a faites des sciences physiques et mathématiques à la pratique, est en outre très-digne de cette distinction , à cause de la grande exactitude des observations et de l'infinité de calculs qu'elles ont exigés, et que l'auteur a faits lui seul , en entier , et par de nouvelles méthodes qui lui appartiennent. Nous pensons donc que l'Institut doit présen- ter la Base du Système métrique comme l'ouvrage le plus digne du premier grand prix de seconde classe. Elémens de l'artde la Teinture ^ par^L. le comte Berthollet. Cet ouvrage, qui a eu deux éditions, comprend toutes les parties de la teinture. Les Savans qui avoient écrit sur cette partie de la chimie, avant M. le comte Berlhollet , regardoient, excepté Dufay et Bergman, la teinture des étoffes comme une simple application des matières co- lorantes à leur surface , à la manière d'un vernis. Dufày et Bergman, et après eux M. le comte Berthollet, ont prouvé, par des faits et par le raisonnement, que la coloration des étoffes en bon teint, étoit la suite d'une véritable combinaison opérée eu vertu de l'affinité chimique. Cette idée fondamentale a porté, dans les opérations de l'art, une lumière t[ui a permis d'en concevoir mieux les phénouienes, et de rectifier les défauts de la praticjue. La plupart des couleurs ne se combineroient pas aux étoffes, ou n'auroient qu'une existence fugitive, si elles n'y étoient fixées par cer- taines matières qu'on appelle inordans. Cette partie importante de l'art, sans laquelle les résultats de celui-ci seroient pres([ue toujours vicieux ou incertains, a été traitée d'une manière entièrement nouvelle , et avec les développemens qu'elle exigeoit. La manière de préparer ces mordans, de les appliquer , et les effets qu'ils produisent, tant sur les couleurs que sur les étoffes, y sont exposés avec beaucoup de clarté et de simplicité. L'auteur a consacré un article à l'histoire des matières colorantes 18 ( ^38 ) les plus importantes, aux moyens d'en rcconnoître les qualités et les altérations (Qu'elles auroient pu éprouver , cnliii à la manière dont elles sont affectées par les divers uiordans. Il examine ensuite l'action de l'air et de la lumière sur les couleurs; les résultats de cette action étoierit connus depuis lonj^-tcmps, mais M. BerthoUet en a mieux apprécié la cause j il a prouvé qu'elle étoit due à la combinaison de l'oxigène avec les molécules colorantes, dé- terminée par la présence de la lumière. Les suljstanccs végétales einployées en teinture, sous le nom d'as- tringens , étant très-intéressantes par le graml nombre de fonctions qu'elles remplissent dans cet art, M. le comte BerlhoUct y a apporté une attention particulière, et cette partie est sans contredit plus, savamment traitée qu'elle ne l'avoit jamais été. Après avoir parlé des opérations de la teinture en général, il expose les différences qui existent eutre la laine, la soie , le coton et le Un , et décrit les préparations dont ces substances ont, besoin pour rfcevoir les teintures ; il fait voir que chacune d'elles s'unit aux coukuis avec plus ou moins de facilité, suivant sa nature et l'espèce de mordant qu'elle a reçu. La seconde partie de l'ouvrage de M. le comte BerthoUet renferme toutes les opérations qui dépendent de la pratique de l'art ; l'auteur y rapporte toutes les recettes, procédés et manipulations des meilleurs auteurs qui ont écrit sur la teinture; il discute ces procédés, il y pro- pose souvent des améliorations d'ajjrès sa propre expérience. La théorie de la teinture en noir, celle de la dissolution de l'in- digo, dans la cuve dite au pastel, et dans la cuve d'Inde , lui doivent toute la clarté et la simplicité qui les distinguent aujourd'hui de ce qu'elles étoient autrefois. La théorie du blanchîment des toiles et des cotons a reçu aussi de ce savant de grands éclaircissemens ; l'emploi de l'acide muiiaticjue oxi- géné à cette opération dont il est l'auteur, l'a rendue plus simple et plus prompte. Avant l'ouvrage de M. le comte BerthoUet, tout l'art consistoit dans quelques mémoires sur des parties isolées de la teinture, dans des recettes et manipulations sans liaison , qu'on suivoit par routine, de père en iils, dans les ateliers. M. le comte BerthoUet, en comparant, ( i39 ) les unes avec les autres, toutes ces recettes et manipulations, les a discutées et classées; enfin il a soumis aux règles de la physique et de la chimie toutes les opérations de la teinture éparses dans divers ouvrages, et en a formé un corps de doctrine dont les parties sont enchaînées par une théorie Lasee sur des faits Lien avérés. j Sous tous ces rapports, l'ouvrage de M. le comte BerthoUet a rçiidr» des services signalés à l'art important et difficile de la teinture j il a fallu beaucoup de courage , de travail et de sagacité , pour entre- prendre et achever uu pareil ouvrage. Ouvrasses de M. le comte Chaptal. „ _ Le Traité de chimie appliquée aux arts de M. le comte Chaptal a un but important, celui de présenter les principes de la chimie d'une manière claire et simple, et de développer leurs nombreuses applications aux arts utiles; l'empressement avec lequel on a traduit cet ouvrage dans les différens idiomes de l'Europe, est .un garant de l'estime dont 11 a joui dèy qi/il a paru. ' 0:i doit à M. le comte Chaptal un T raité particulier 5«r /'^■//•/ «'• ' e ' Voltaire a dit que l'épopée ne pouvoit se passer de merveil- leux, et la Henriade elle-même en est la preuve. C'est là - recueil où sont venus échouer tous les écrivains , qui , depuis, ont essayé de faire des poèmes épiques. Voltaire avoit peut- être trouvé le seul genre de merveilleux qui pût s'accorder avec nos mœurs et nos opinions ; et il en a fait, en quelques occasions, un usage très-heureux, quoique d'un effet, bien foible , comparé à celui qui résultoit de la mythologie ancienne pour les Grecs et pour les Romains ; comparé même à l'effet que pouvoient produire la féerie et la magie dans les poèmes : de Vjàrioste et du Tasse , parce qu'alors ces fables trouvoient encore dans la croyance populaire cette sorte de vraisemblance, suflisànte pour en autoriser l'emploi lorsque le charme de la poésie s'y joint pour en déguiser l'absurdité. M. Dorion semble avoir voulu prouver, contre l'auteur de C3) V Art poétique ^ qu'on pouvoit faire agîr 2)ie«, ses saints gLs^'^ prophètes^ iiiuoo ih) Comme ces dieux ëclos <3u cerveau Jes poètes. (in JW'iol Si cela est possible , ce n'est pas du moins' conime l'auteur s'y- estpris. Son merveilleux manque de dignité et d'effet poétique | il blesse à la fois là raison et les idées religieuses; il nous pré- sente un ange protecteur d'Albion , qui se ligue avec les déjnorts pour combattre S. Michel , l'ange protecteur des Normands , et qui , succombant à la fin , devient démon lui-même. Voltaire àvoit fait combattre aussi S. George et S. Denis , mais ce n'étoit pas dans un poème héroïque. >j^. ..,••. j-^<.'^. Il y a dans cet ouvrage plusieurs imitations de poèmes anciens , et quelques-unes sont heureuses. L'auteur prête à plusieurs de ses personnages des discours qui ont de la noblesse et de l'énergie ; mais ce qui manque essentiellement dans cet ouvrage , c'est la couleur épique , c'est la poésie de style ; c'est sur-tout cette variété dans la coupe du vers , si nécessaire pour corriger l'espèce de monotonie qui résulte d'une longue suite de vers alexandrins. Ce n'est pas que M. Dorion ne se permette souvent de briser son vers d'une manière inusitée , mais rare- ment d'une manière heureuse et qui satisfasse l'oreille. Ce poème offre de l'élévation dans les idées , un esprit sage et éclairé, et, en plusieurs endroits , un talent pour la poésie qui semble n'avoir besoin que d'être plus exercé : mais ce mérite est déparé par des défauts trop graves et trop nombreux de composition et de style. Le Jury ne trouve donc aucun poème épique, publié depuis dix ans, qui lui paroisse digne d'être proposé pour le Prix. Cette décision a donné lieu à quelques réflexions , que le Jury croit devoir soumettre à la sagesse de Votre Majesté, Il a pense que la disposition du décret qui concerne le I * (4) poème épique 6toit susceptible d'une modification , qui , sans contrarier en rien l'objet principal de cette disposition, ne feroit qu'en étendre le bienfait , et produiroit un résultat plus favorable aux vues du concours , et en même temps plus honorable pour notre littérature. Dans le beau siècle de la poésie française , on ne vit paroître que quelques essais informes d'épopée. Un homme d'esprit en conclut que les Français n'avoient pas la tcte épique j mais cette conclusion étoit peu réfléchie. Corneille , Racine , Voltaire, Jean-Baptiste PcousseaU, ont produit des exemples nombreux de tous les genres de beautés poétiques qui appartien- nent à l'épopée. Voltaire a vengé, à cet égard, la gloire nationale : quoi- qu'on ne puisse se dissimuler que la Henriadc ne laisse beau- coup à désirer , et ne soit restée au-dessous de V Iliade , de VÉriJideel de la Jérusalem délivrée, cependant , depuis près de cent ans qu'elle a été publiée, aucun autre poème épique n'est venu lui disputer la palme. K'est-il pas naturel d'en conclure qu'il y a dans notre langue, dans notre goût, peut-être dans nos mœurs, quelque obstacle presque invincible qui empoche que ce genre de composition ne soit cultivé parmi nous avec plus de succès? Il est sans doute possible , mais est-il probable, qu'un autre concours soit plus heureux. Le Jury pense qu'une excellente traduction en vers de V Iliade , de V Od\ ssée , de V Enéide , ou même de la Jérusalem délivrée ou du Paradis perdu , étoit l'ouvrage de poésie qui approchcit le plus du genre de talent et de l'étendue de travail qu'exigeoit l'épopée. La disposition de votre décret, Sire, ayant pour principal objet d'exciter le talent poétique à s'éle- ver à ce que l'art offre de plus grand, de plus intéressant et de plus difficile , ce but se trouveront atteint dans une compo- (5) sîtîon qui transporteroit dans notre langue , avec tout le charme de Ja poésie, les beautés de ces poèmes immortels, que le temps a consacrés, et dont la jouissance est interdite à tous ceux qui ne sont pas versés dans les langues où ils ont été com- posés. C'est donc réellement enrichir la nation d'un poème épique que de lui donner une belle traduction d'un de ces poèmes : telle est l'opinion des nations éclairées j Pope doit peut-être la plus grande partie de sa célébrité à sa traduction de V Iliade. Sans doute , l'invention du sujet et de l'action d'un poème est un mérite essentiel, qui donne à la composition originale une supériorité que rien ne peut balancer; mais ce mérite de l'invention tient à un don de la Nature que les plus séduisantes récompenses ne peuvent pas créer. Il semble donc que l'encou- ragement , pour avoir son effet le plus efficace , doit s'appliquer spécialement aux parties de l'art qui peuvent s'acquérir et se perfectionner par l'étude , la réflexion et le temps. Le traducteur d'un poète éprouve des difficultés' de' plus d'un genre , que n'a point connues l'écrivain original. Il est obligé de chercher l'expression juste de l'idée qu''il n'a pas conçue et du sentiment qu'il n'a pas éprouvé; et il est presque impossible de le faire avec cette liberté et cette chaleur qui n'appartiennent qu'à l'écrivain en qui la pensée naît presque toujours avec le signe qui en est l'image. Le traducteur cherche à rendre des expressions, des figures, des tours qui sont propres à la langue du poème qu'il traduit , et qui n'ont pas de parfaits équivalens dans la sienne. C'est un autre genre de difficultés que peuvent seuls concevoir ceux qui ont réfléchi sur le caractère des différens idiomes. L'écrivain qui parvient heureusement à vaincre de tels obstacles , donne non seulement une preuve d'un talent très- rare, maïs îl rend encore un service signalé à sa langue, en l'enrichissant de formes, d'images et d'expressions nouvelles. Notre langue , en s'i'tendantet se perfectionnant par l'usagp , a donné aux poètes qui ont eu assez de talent pour profiter de cet avantage, plus de facilité pour traduire en vers plu- sieurs beaux poèmes de l'antiquité ; et ces traductions , à leur tour , ont contribué à enrichir la langue. D'autres considératious pourroient concourir encore à faire sentir l'importance d'encourager, par une distinction parti- culière, ce genre de travail. Le décret n'offre qu'une dispo- sition qui puisse lui être appliquée ; c'est celle qui assigne un Prix de seconde Classe aux meilleures traductions en vers des poètes anciens. Le Jury prend la liberté de représenter à Votre Majesté que ces récompenses d'un ordre inférieur, sagement appropriées aux ouvrages qui supposent un talent; iuoins rare, qui exigent moins de travail, et dont le résultat est moins important , ne paroissent pas proportionnées à l'importance et à l'étendue du travail qu'exige la traduction en vers d'un poème épique. De grands Prix de première Classe sont destinés, et certes avec justice, aux auteurs de la meil- leure tragédie ou de la meilleure couiédie; mais, à juger de la difficulté du travail par la rareté du succès , l'expérience prouve qu'il y a eu en tout temps des écrivains en état de composer des comédies et des tragédies dignes d'être ap- plaudies au théâtre, tandis que nous n'avons encore qu'un très-petit nombre de traductions en vers de poèmes épiques, dignes de l'estime des gens de lettres. Si ces réflexions du Jury obtenoient l'approbation de Votre Majesté, il prendroit la liberté de lui proposer d'étendre la. disposition qui accorde un Prix au meilleur poème épique, en ajoutant que , dans le cas oth aucun ouvrage de ce genre ( 7) ne paroîtroît digne d'être couronné, le Prix seroit accordé à la meilleure traduction en vers d'un poèjne épique , écrit dans une langue ancienne ou moderne. Dans cette hypothèse , le Jury présente à Votke Maj£StÉ , comme digne de concourir ■k ce nouveau Prix, la traduction de V Enéide^ par M. Delille, celle du même poème , par M. Gaston , et celle du Para- dis perdu de INIilton , par JM. Delille encore; il y joindroit une traduction nouvelle de V Iliade d' Homère ^ si cet estimable ouvrage n'avoit pas été publié peu de temps après la clôture du concours. Des deux traductions de V Enéide , celle de M. Delille Tia.iucimn paroît écrite avec plus de liberté dans le mouvement général, p!u m. Deiiiie. plus de variété dans le ton et la couleur poétique, plus de morceaux où les beautés de l'original sont heureusement ren- dues ou adroitement suppléées ; mais on est obligé de con- venir que cet ouvrage n'est pas exempt de reproches. C'est peut-être le plus négligé de ceux qu'a publiés M. Delille. On y retrouve tout l'éclat de sa poésie , mais avec des né- gligences qui prouvent la lassitude plus que l'impuissance du talent. Les défauts essentiels sont d'avoir omis quelquefois des nuances d'expression ou des idées accessoires dont l'effet est à regretter} d'avoir plus souvent encore dénaturé l'élé- gante précision de son modèle , en employant plusieurs vers à rendre ce que Virgile exprime en beaucoup moins d'espace ; d'avoir enfin ajouté aux idées de l'original , des idées et dès images qui n'ont pas assez la couleur antique, et sur-tout celle de Virgile. De telles imperfections dans la traduction d'un poème de Virgile ne peuvent être effacées par les grandes beautés c[ui sont semées dans celle de M. Delille , et ne permettent pas de la citer comme un modèle. Le Jury a dû, pour l'intérêt du goAt, Insister avec sévérité sur cet objet. M. Delllle, comme tous les écrivains d'un talent supérieur f-t d'une ri'putatidn brillante, a produit une ëcolej et les élèves, toujours plus prompts à imiter les défauts que les beautés de leur modèle, pourroicnt s'autoriser d'un si grand exemple pour se permettre les mêmes écarts. Tant de causes semblent déjà concourir à la corruption du goût , qu'il importe de ne pas les iiiultiplier. Traduriion ^''^ traductioH dc VÉr/élde, par M Gaston, est un ouvrage pa^ALGabu-n. très-cstimable j la versification en est, en général, soignée et de bon goût. Beaucoup d'endroits de l'original sont rendus avec fidélité, et même avec élégance : mais la poésie n'a ni l'éclat, ni la grâce, ni la précision qui distinguent celle de Virgile; le ton en est sec et monotone; et les premiers chants semblent avoir été plus négligés que les autres. Un plus grand défaut encore dépare cette traduction : l'auteur y intervertit trop souvent l'ordre et la gradation que Virgile a mis dans le développement de ses idées; et Virgile est le poète du monde qui permet le moins une telle liberté. Tra * î l i ^19/-»l riensdv/txû/,. par M. de oainte-Lroix , qu a perdu récemment la f^ Liasse de l'Institut. Le fond de cet ouvrage appartient , il est vrai , à l'histoire; mais la forme de la composition le range dans la classe de la critique littéraire. L'objet de l'auteur a été de rassembler et d'examiner tout ce quia été écrit sur Alexandre^ non seulement par les auteurs grecs et latins , mais encore par les érivains orientaux qu'il a pu consulter. Une vaste éru- dition, réglée par une critique saine et lumineuse, mise en œuvre par un esprit excellent , a servi à dissiper les nom- breuses obscurités qu'ont répandues sur la vie à!' Alexandre les tem0iana2.es divers et souvent contradictoires des histo- riens. L'ouvrage de M. de Sainte-Croix renferme la vie toute entière du conquérant de l'Asie, discutée dans tous ses points essentiels, et éclaircie dans tous ses points obscurs. Il reste à désirer qu'un esprit sage et un bon écrivain s'occupe à y donner (33 ) donner la forme historique , en dégageant l'exposé des faits de tout ce qui lient à la discussion et à l'analyse critique. C'«st un ouvrage qui manque à toutes les littératures du monde. Mémoire sur rérorination Le Jury a considéré sous le même point de vue un excellent ,., Aiémoire de M. de Villers sur V Histoire et Vliifiuence de la ^' ^""'"■ Réformation de Luther^ ouvrage couronné par la 3^ Classe de l'Institut. L'auteur y jette de nouvelles lumières sur une des révolutions les plus mémorables et les plus importantes de l'histoire moderne , dont il analyse les. conséquences avec beaucoup plus d'étendue et de sagacité qu'on ne l'avoit fait encore. Il ne tient pas toujours la balance bien égale entre les deux doctrines dont il expose la lutte; ma.is , sous le rapport philosophique et même politique , ce Mémoire contient quel- ques vues neuves et des résultats utiles. Quoiqu'il ne puisse entrer en balance avec l'ouvrage de M. de Sainte-Croix, pour l'étendue et l'ordonnance de la composition , pour la préci- sion des résultats , pour la correction et le bon goût du style , il a paru au Jury digne d'être présenté à l'attention et à l'es- time de Votre Majesté. Grand Prix de première Classe, A l'Auteur du meilleur Ouvrage de Philosophie en général ^ soit de Morale, soit d'Éducatioji. RAPPORT DU JURY. La morale est le besoin de tous les hommes; c'est le be- soin des sociétés comme celui des individus. Les premières votions en sont dans tous les esprits; le sentiment de son utilité est dans toutes les âmes. Langue et Littérature Françaises. 5 ( 34 ) La morale est l'objet d'une science; c'est anSsî celui d'au 'iri , qui , ainsi que tous les arts , doit être éclairé par la science. La connoissance approfondie de l'homme forme la science j l'art déduit de cette connoissance les règles qui doivent diriger la conduite de l'homme. La morale repose sur une base unique, la justice. Une dé- finition complète de la justice et ses applications à toutes les situations de la vie humaine, en composent toute la théorie. Le résultat de la science et de l'art, c'est de démontrer que l'intérêt de tous les hommes , dans tous les pays , dans tous les temps , dans tous les degrés de civilisation , leur com- mande l'observation des lois de la justice. Comment se fuil-il qu'une connoissance d'une importance si évidente, d'un besoin si universel, dont les principes sont .«•i simples et si généralemc2it reconnus, n'ait pas encore été réduite en une théorie coniplète, lorsque tant d'autres objets d'une utilité infiniment moins imjjortantc ont produit tant de vains systèmes ? Chez les Grecs, Socrate enseignoit la morale, non dans ses écrits , mais dans ses discours ; et il donna du poids à ses leçons par son éloquence et ses vertus. Aristote, qui sem- bloit avoir entrepris de donner une forme systématique à toutes les connoissanccs humaines, a laissé une théorie de mo- rale, mais qui consiste plus en définitions qu'en préceptes, et dont l'objet est de faire connoître les différentes qualités morales de l'homme, plutôt que de lui apprendre à régler ses actions. Chez les Romains, Cicéron seul avoit tenté de donner une espèce de théorie des devoirs de l'homme ; mais son traité , dont la partie qui est venue jusqu'à nous fait tant regretter celle qui s'est perdue, ne paroit pas avoir été fondé (35) sur une base assez étendue pour former une théorie complète tle morale. On trouve dans les écrits de Sénèque, d'Épictète, d'Antonin et de Marc-Aurèle, des maximes précieuses d'une belle et sublime morale , mais sans liaison et sans ensemble. ]\ous avons dans notre langue un assez grand nombre d'ou- vrages sur la morale , depuis Montaigne jusqu'à Duclos ; mais ils ne contiennent que des maximes générales, des observa- tions critiques sur les mœurs, des peintures de caractères, ou une censure des vices , des travers et des ridicules de nos sociétés. [ Nicole, dans ses Essais de morale^ ouvrage d'ailleurs es- timable, n'a pas prétendu fliire un système. Ce pieux écrivain a fondé ses préceptes sur une base plus respectable que celle de la simple raison huumine , sur une révélation divine. La religion tire les préceptes de sa morale d'une source surhu- maine, et leur donne une force incomparablement plus im- posante par la sanction redoutable qu'elle imprime à ses lois. Mais il y a une morale toule humaine, qui n'est fondée que sur la nature de l'homme et ses rapports inaltérables avec ses semblables dans toutes les formes de l'état social, et qui- par -là lui convient dans tous les temps, dans tous les cli- mats , sous tous les gouvernejnens , dont la vérité et l'utilité seront reconnues également à Pékin et à Philadelphie , à P^ris et à Londres. Un seul écrivain parmi nous a tenté de composer \\i\ ou- ^ . ,. vrage de ce genre ; c'est Saint-Lambert , qui , après soixante ■""^"^^'■ ans d'études et de méditations, a publié, vers Ja fin de sa carrière, l'ouvrage intitulé Principes des Mœurs chez toutes les Nations ou Catéchisme universel. C'est un ouvrage supé- rieurpar les divers genres de mérite qu'il réunit , et par l'uni- (36) versalité des applications qu'on peut en faire partout à l'ensei- gneiient de la morale. L'auteur fait sortir les principes de la morale, avec beau- coup de simplicité et d'évidence, de la nature m^me de l'homme. T! voit dans' l'espèce humaine deux êtres distincts, dont la dil'fér^^nce dans les qualités physiques et morales doit en établir une aussi darts leurs rapports et leui"i9 devoirs res- pectifs. Saint-Lambert commence son ouvrage par une analyse de l'homme , suivie de celle de la femme. Ces deux morceaux sont dictés pai' la raison la plus saine et la philosophie la plus sage ; tous les deux sont écrits dans une forme qui convient au sujet : le premier est une discussion purement philosophique; le second est traité en forme de dialogue entre le philosophe Bcrnier et Ninon de Lenclos. Un troisième chapitre, sur la nature et l'emploi de la raison , présente le récit d'un voyage supposé chez un peuple d'Asie. Cette variété dans le ton et les formes des différentes parties de l'ouvrage, repose l'at- tention du lecteur, et lui en rend la lecture plus agréable et plus facile. Shint-Lambert a réduit tout lecbrps'de la morale en questions simples qui se présentent comme d'elles-mêmes , et en réponses dont la netteté et l'évidence seules forment une espèce de dé- monstration. C'est un vrai catéchisme : il peut être enseigné aux enfans , qui le comprendront ; et il suffira aux hommes de tous les états de la société et dans tous les* ;r^ps dé la' vie. L'ouvrage ne se distingue pas par l'originalil . ni niriiie par la profondeur des vues; mais la recherche de ces dcbx qualités seroitplus proprp à conduire à l'erreur qu'à la vé- rité, dans un sujet dont les princi[)es ont été si souvent dis- cutés, et où les vérités de détail , déjà connues et non contestées, n'ont plus besoin que d'être enchaînées par une logique précise et lumineuse , Qt d'être présentées en même temps avec clarté et avec intérêt'': c'eèt là ce qui demande une raison supé- rieure, un talent rare et de longues méditations. On ne peut pas dire que ce grand objet se trouve rempli , dans toute son êtetidijé et' sans aucune Imperfection , danS l'ouvrage de Saint-Lambert ; mais c'est avec un degré si peu commun de raison et de talent , qu'on nie se permet pas de rechercher ce qu'on pourroit y désirer. La dictiôri de l'auteur a quelque chose de remarquable; il n'affecte ni le style périodique ni le style coupé , ni ce fréquent emploi de figures et de mouvemens qui donjie nu style plus de couleur et d'intérêt : mais partout ses idées semblent prendre la forme qui leur convient le mieux j partout l'expression est nette et précise; le tour est naturel et élégant; c'est un style , enfin , propre à former le goût en éclairant la raison. Aucun ouvrage ne fait mieux sentir là vérité de cette maxime : la clarté est f ornement des pensées profondes. Le Jury ne peut hésiter à regarder cet ouvrage comme très- digne du Prix , et comme le seul qui puisse y prétendre. Mais il se fait un devoir de déclarer à Votre Majesté que les trois premiers volumes de l'ouvrage de Saint-Lambert ont paru quelque temps avant l'ouverture du concours , que le 4*^ et le 5<' ont été publiés depuis; mais que le 4" con- tient de nouveaux développrmens et forme) le complément de la doctrine exposée dans les trois premiers. Il n'appartient qju'à vous , Sire , de prononcer sur la valeur de cette ob- servation et sur le sort de l'ouvrage. Parmi les autres ouvrages écrits sur la nlorale et présentés au concours, V Essai sur Vcmidoi du temps \, par M. Julien, a paru digne d'une mention. ( 33 ), Grand Prix de deuxième Classe, :n!'r y/ r y'iuteur du meilleur Pojème en plusieurs chanl$, didactique i descriptif, ou en général cV un stylo élevé, RAPPORT DU JURY. IjES genres dje poèmes tlcsignés dans celte- djsposilion du décret sont ceux qui paroissent les plus propjes à exciter parmi nous le talent poétique, du moins si l'on en juge par l'expérience. Un assez grand nombre de 2>oèmcs qu'on peut ranger dans cette classe, ont été publiés depuis l'ouverture du concours ; et dans ce nombre, plusieurs ont obtenu l'estimo et les suffrages des gens de goût. Le Jury va rendre compte de ceux qui lui ont paru mériter une attention particulière, M. Delille seul a publié, indépendamment de ses traduc- tions de V Enéide qX A\x Paradis perdu ^ trois poèmes dignes d'aspirer au Prix proposé par le décret, P Homme dos ctiomps^ le poème de V ImaginatioTi et celui des Trois Règnes. Dans tous ,. on retrouve l'imagination sensible et brillante, l'esprit fécond en ressources, et cette poésie riche, variée et savante , qui caractérisent le talent de M. Delille. Des qualités si rares ne sont pas sans doute sans quelques défauts ; mais les beautés dominent dans ces ouvrages à un degré qui no permet à "la critique de les relever que comme une nouvelle preuve de l'imperfection de tout ouvrage de l'homme. LeSi ippèmes qu'on vient d'indiquer sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en rappeler le sujet et Ii conduite, c\ C 29- ) leur mérite supi^rieur est reconnu pnrcfiix mémos des connu- rens qui seroient les plus digues de disputer la palme à M. Delille. ,0:' cJu [i(.i;/;-i On peut placer à la" tête de ces concurrens M. Esménard. qui. vient de publier une seconde édition de son poème de la Navigation ^ où il a corrigé beaucoup de défauts et ajouté de nouvelles beautés. Cette docilité à la critique et cette promptitude à perfectionner son. ouvrage sont la preuve d'un vrai talent. La Navigation n'est ni un poème didactique nî un poème épique. L'auteur ne chante pas les actions d'un héros , et il ne donne pas les préceptes d'un art ou d'une science. Quel est donc son genre? Ce doute a été le sujet de la jilus spécieuse critique qui en ait été faite. M. Esménard , qui avoit prévu la critique dans sa prêinière édition , y répond dans la seconde. Il ne classe pas précisément son ouvrage dans un genre déterminéj il dit simplement que les découvertes successives de la navigation peuvent être le sujet d'un poème, aussi bien que les découYertes successives de l'astronomie. La réponse sera peut-être satisfaisante pour tous ceux qui n'ont pas irrévo- cablement pris leur parti sur la critique. Elle paroîtroit probablement plus précise encore , plus naïve et meilleure , si M. Esménard avoit répondu que le genre de son poème est en partie descriptif, comme tous les genres de poésie ; en partie didactique , comme tous les poèmes qui en- seignent quelque chose; en partie héroïque , comme tous les poèmes qui célèbrent de grandes actions et ceux qui les ont faites. Tout est séparé dans nos classifications arbitraires de genres et d'espèces ; mais tout est uni , ou tout se tient de près dans la nature et dans les créations du génie 3 ce qui rapproche les C4o ) genres ne les confond pas : les bcaiix poèmes do Thompson ,■ de Saint-Lambert^ de M. Delillc , sont aussi des poèmes d'un genre composé , comme celui de M. Esmcnard. Une autre,cpnsidération se pr(5^ent,e pour justifier le choix du sujet traité par M. Esjnénard. 'La navigation, depuis ses premiers essais jusqu'à ses der- niers progrès, depuis ces troncs d'arbre creusés par le temps ou par le feu, sur lesquels des liommçs epcore sauvages se sont hasardés sur les eaux, jusqu'à ces vaisseaux de guerrff dont les masses sont .ci énormes et IciS formes si savantes j depuis ces tentatives ou l'on ne perdoit jamais de vue ,les cotes du fleuve ou des mers , jusqu'à ces voyages autour du globe , où les routes de l'ocjéan £ont tracées dans le ciel j l'histoire de la navigation , embrassée. dans toute son étendue , est , pour Icv raison , la plus belle peut-être de.ses créations , et, pour l'ima- gination , le tableau le plus poétique: ici le merveilleux est da-ns la vérité même. Quel sujet pouvoit mieux inspirer et recevoir tout TentliousiAsme de la poésie? Si un tel sujet avoit des incouvéniens , c'étoit sans doute dans sa grandeur et dans sa beauté même. Il étoit aisé de rester au-dessous , et difficile de s'élever au niveau : mais de telles difficulté|S fécondent et Inspirent le talent qui lutte contre elles; il lui doit en grajide partie les forces par lesquelles il en triomphe. On découvre dans le poème cle M. Esménard plus d'une preuve de ce qu'il doit aux obstacles. C'est en général dans les morceaux les plus difficiles qu'il réussit le mieux. M. Esménard montre partqut, dans sa versification, les deux attributs nécessaires et caractéristiques du poète, la cou- leur et l'harmonie. Son harmonie a do l'éclat et de la pojnpc ; peut-être même ces deux caractères de sa poésie ne sont-ils pas assez Vfiriés. Sa ( 4t ) Sa couleur est celle des objets mêmes dii des objets ana- logues ; et si l'on y désire aussi plus de variété , c'est peut- être moins la faute de son talent que celle de son sujet. Le chantre de la navigation est souvent placé, corhme les vaisseaux, entre le ciel et l'eau; et sans les tempêtes et les calmes, les combats et les naufrages, sa route n'offrant à sa vue que les mêmes tableaux , son pinceau ne peut trouver que les mêmes couleurs. Des critiques sévères ti-ouveront , dans le poème de la Navi- gation , un tori généralement trop tendu , une versification où l'on sent trop le travail , et souvent un vague dans l'expres- sion qui rend l'attention pénible. On y désireroit plus de repos et d'abandon , plus de tableaux doux et gracieux; mais l'auteur a fait disparoître si heureusement , dans sa seconde édition , des défauts essentiels qu'on avoit relevés dans la' première , qu'on doit espérer d'un talent si facile, qu'un nou- veau travail donnera à son poème un nouveau degré de perfection. , Le Jury ne doit pas omettre un genre de mérite propre au poème de la Navigation ; c'est que l'auteur a su le rendre, pour ainsi dire, national, en s'attachant à y rappeler avec intérêt les actions et les faits les plus honorables pour le carac- tère français. Un autre ouvrage, favorablement accueilli du Public , a été soumis à l'examen du Jury ; il est intitulé les Amours épiques^ poème héroïque en six chants , par M. Parceval. Ce poème n'est ni un ouvrage original, ni une simple traduction : il est composé de six ou sept épisodes tirés de poèmes épiques anciens et modernes , imités ou traduits , et liés par une inven- tion très-simple; l'auteur suppose tous les poètes épiques ras- semblés dans l'Elysée , et récitant tour à tour aux ombres Langue et Littérature Françaises. 6 , ( 4a ) encliant(^es les épisodes d'ainour qu'ils ont placés dans leurs poèmes. M. Parceval se félicite d'avoir su enchaîner ces épisodes de manière à en faire un tout : cette chaîne est un fil bien léger ; mais ^nlîn ce fil a servi à rapprocher,, sinon dans un mùjiie tableau, au moins dans, un juème ouvrage , dv^s morceaux de poésie gracieux ,, tendres et touchans. Si l'cifet est agréable , il ne faut pas être sévère sur le moyen. La versification de M. Parceval est presque toujours élé- gante , noble , ferme , har;nouieuse vqe méri,teest reltjyéencore par une sorte d'indépendance fi^,,talent qui,,B'e?t pas un mérite commun. M. Parceval n'appartient à aucune école exclu- sivement : ses études poétiques paroissent avoir été laites dans toute la poésie française ; il résulte de Ih que ses vers ont été composés pour les ch9S,es, et qu'il ne plie pas les choses aux formes de ses ,v,ers,[,/rrn Cependant cet écrivain , qui fait toujours le vers pour l'idée, pour l'image et pour le sentiment qu'il veut rendre, ne le nuance pas assez souvent pour se rapprocher des tons divers des.poètes qu'il a voulu traduire. Des vers de mesure et de rhythme dif- férens^uroient pu être d'un effet agréable; il en seroit résulté plus de variété à-la-fois et de fidélité dans l'imitation. Ces imitations de poèmes épiques en poésie épique sont non seulement un bon ouvrage ; mais elles ont dû être encore pour l'auteur d'utiles leçons qui peuvent le conduire à entreprendre un poème «e sa propre invention. ' ,' •!', v.-,v 'W ■-. V.-.' . )' ••jiIIjo)a. ' Un troisième poème a un instant attiré l'attention du Jury : c'est le Printemps d'un prosciif: y'^a.r M. Michaud. Des vers parfiiiteinent faits , mais qui rappellent d'autres vorls ; des ta- bleaux lrès;bien tracés , mais qui ont eU I^urs modèles dans des poèmes autant que dans la; nature : ces caractères et d'autres encore 4<^cèlent un talent formé dans une bonne (43 ) école, mais dans une t^cole. Si l'imitatioÀ fet 'totijoiii^s Sen- sible, jamais elle n'est servîle ; elle ^'élève jusqu'au modèle • et si l'on pouvoit oublier les dates, on pounoit quelquefois balancer entré le maître et le disciplél ' L'esprit qui semble' avoir dicté ce poème, n'a ^as permis au Jury d'en faire une mention particulière : l'auteur a parlé de proscription autant que du printemps, et, à quelqiies égards, il ne paroît pas assez loin des sentimens qui peuvent tendre à proscrire. . -«iV^P^'i eoi -jaiioq/ ;> .1'» i;<) 2oI hviUii De tous les poèm.(?s qui ont été' admis au 'concours , celui deVImaginadp7i, par Bj.. Delillp , est celui qui offre le plus de beautés originales , de richesse dans les détails, de variété dans .le ton , et de perfection dans le, stde.iLe' Jury le juoe aigne du rrix. , ,; joc; iJUB •i'i:aioJ>ij;(j oiini» lir-j i «.vt II présente en même- temps à Votre MXjesté, comme dignes d'une mention honorable, le poème de la. Navlg-alion par M. Esménard, elles amours épiques par U. Parceval. T : .:n;:)^ii; ai:.. Grands Prix de deuxième Classe, .tir.»!-, c ^ux Auteurs des deux meilleurs petits Poèmes dont les sujets seront puises dans P Histoire de[ France. i'Vf RAPPORT DU JURY. i^y> ?.^h En examinant les ouvrages de poésie qui pojivoient çonçqu-, rir à ces Prix , le Jury n'a pas vu sans peine qu'ajipujn ^'avoit, répondu d'une manière satisfaisante à l'.intention^^ii. décret. iqti à la grandeur de l'objet. 6 * ( 4i ) En offra nt à l'art Je la poésie un tel encouragement, vous avez: voulu, SiKE, lui donner en mc^nie temps une direction propre à exciter l'esprit public, en céKbrant des sujets d'un intérêt national. Si ce but n'a pas été alteint, ce n'c3t pas que des talens déjà distingués par des succès ne se soient présentés dans la lice : mais leurs efforts , cette fois, n'ont pas ét^ heu- reux ; et , pour se conformer aux vues de VoTRje Majesté , le Jury a cru devoir mettre dans son jugement une sévérité dont il va exposer les motifs. Il a considéré les ouvrages qui pouvoient être admis au concours, sous les deux rapports qu'indique le décret : celui de l'art en lui-même, et celui de son application à des sujets nationaux. Un grand poète l'a dit : aucune puissance divine ni hu- maine ne peut faire pardonner aux poètes la médiocrité; et on la supporte d'autant moins, que l'ouvrage a moins d'éten- due , et que le sujet a plus de grandeur et de dignité. Ce n'est que dans un long poème et dans les sujets familiers , que l'on pardonne aisément les négligences lorsqu'elles sont effacées par des beautés. D'un autre coté , lorsque la poésie se propose de célébrer des faits mémorables qui intéressent la gloire nationale , c'est, sans doute , dans l'espérance de donner à ces faits plus d'éclaty et d'ajouter encore à la gloire qui y est attachée. C'est à l'his- torien à conserver le souvenir des grandes actions par un récit fidèle; c'est au poète à en représenter le tableau revêtu des couleurs de l'imagination, enrichi par l'art des rapp^Q. chemens et des oppositions , embelli par le charme naturel de l'harmonie. Mais des poèmes qui n'auroient, pour se recom- mander à la postérité , ni ces traits brillans qui saisissent l'imagination , ni ces vers heureux qu'un tour harmonieux et ( 45 ) précis grave et conserve aisément dans la mémoire, de tels poèmes, loin de donner de l'éclat aux grandes actions et aux noms illustres qu'ils ont voulu célébrer , les entraîncroient avec eux dans l'oubli , si le burin de l'histoire ne se chargeoit de les transmettre plus sûrement aux siècles futurs. Le poète a manqué son but, s'il est effacé par l'historien. Les noms des vainqueurs aux jeux olympiques qu'a chantés Pindare , ne sont plus célèbres que dans les chants du poète. Les ouvrages soumis à l'examen du Jury pouvoient diffici- lement soutenir une telle épreuve. Il va rendre compte de ceux qui ont mérité une attention plus particulière. M. Millevoye , qui a été couronné plusieurs fois aux concours de la deuxième Classe de l'Institut, pour des ouvrages où l'on a remarqué un goût pur, une imagination sagement tempérée, et une versification élégante et harmonieuse, a offert au concours un poème intitulé Belzunce^ ou la Peste de Mar- seille. Ce poème, par son sujet et son peu d'étendue, est dans les termes du décret : mais le plan n'en est pas heureusement conçu} il ne présente qu'une suite de descriptions d'un effet triste et monotone, et qui , n'étant pas attachées à une action qui les lie l'une à l'autre , ne comportent pas d'unité dans l'ensemLle , et divisent trop l'intérêt qu'offre le fond du sujet. On y trouve cependant des détails très-heureux, des scènes touchantes, beaucoup de vers très-bienfaits, et partout des traces d'un vrai talent j mais l'auteur a gâté son style par des images incohérentes, par des constructions forcées, et par la recherche de certains effets d'harmonie incompatibles avec l'élégance, et qui blessent le caractère de notre lanoue. M. Milevoye a publié une nouvelle édition de ce poème, dans laquelle il » fait des corrections et des additions heureuses J ( 4^ ) maïs , cette ëdîtîon ayant paru depuis la clôture du concours , le Jury n'a dû former son jugement que sur la première. M. Victorin Fabre , qui a remporté aussi plusieurs cou- ronnes aux mêmes concours , dans lesquels il a déployé , très- jeune encore , un talent très-rare à tous les âges , celui de bien écrire en vers et en prose, a publié un petit poème intitulé La JMovL d'IIctirl IV. L'exécution n'a pas répondu à l'intérêt que promettoit le titre. Il n'y a aucune invention dans le plan , et encore moins dans le merveilleux que le poète y a introduit. Il n'a fait qi^e, personnifier , à l'exemple de \'oltaire , des êtres moraux, comme le fanatisme et l'ambition , sorte de merveil- leux qui n'a ni vraisemblance ni effet j^oétique , et qui choque la raison sans séduire l'imagination. L'action n'a rien qui' attache fortement ; la marche en est simple et raisonnable , mais sans aucun incident qui sus- pende ou varie l'intérêt. Le caractère d'Henri IV , et c'est peut-être l'effet d'un inconvénient attaché à la nature du sujet même , n'y répond pas au sentiment général que ce nom réveille j et , par une suite de la même cause, la catastrophe' est bien loin d'exciter l'intérêt auquel l'imagination prévenue a préparé le lecteur. Ce poème est d^un style généralement correct , fenne et précis ; mais on y désireroit plus de facilité , de grâce et d'abandon : la versification en est soignée; mais la poésie a pou de couleur, et manque de cette variété de mouvement et d'harmonie qu'exige un sujet où les tableaux et le l'écit se mêlent et se succèdent. Le Jury a pris en considération un recueil de petits poèmes, sous le titre de Poésies nationales ^ par M. d'Avrigny (de la Martinique). Plusieurs de ces poèmes sont de nature 'à être admis au concours : telles sont trois otles; l'une sur la Cam- pagne d'Autriche , la seconde sur la Campagne de Saooe ou la Bataille d'Iéna , la troisième sur la Campagne de Prusse. On trouve dans ces odes du talent et de l'imagination , des idées heureuses et beaucoup de strophes très-bien écrites ; mais la verve, le mouvement , les rapprochemens inattendus et la pompe du style qu'exige le genre lyrique dans des sujets élevés , ne s'y montrent pas assez souvent. Le Jury, considérant que les petits poèmes dont il vient de rendre compte, foibles dans la conception générale du sujet, défectueux dans [es détails de l'exécution , étoient restés trop au-dessous de l'objet indiqué par le décret , n'en a jugé aucun digne du Prix décennal. Le poème de la Mort d'Henri IV., par JM. Victorin Fabre , lui a paru cependant digne d'une mention honorable, comme présentant , avec moins de défauts , plus de régularité dans le plan , et une correction plus continue dans l'exécution. , _ ^ ; . . f . ., ''- . . Grand Prix de deuxième Classe , A r Auteur du meilleur Pocnie lyrique mis eu. musique , et exécuté sur un de nos grands- Théâtres. RAPPORT DU JURY. Le Jury a observé, dans un autre article de son rapport, qu'un Opéra étoit un ouvrage composé de deux parties essen- tiellement distinctes , mais que l'on ne pouvoit pas séparer l'une de l'autre, le poème et la musique. L'effet de l'ensemble ( 48 ) est le produit nécessaire du mérite particulier de chacune des deux parties, et de l'accord plus ou moins parfait qui existe entre les deux. Un Opéra est un vaste tableau dont le poète a tracé l'esquisse , et auquel le musicien applique les cou- leurs : si le sujet n'en est pas bien conçu , si la disposition n'en est pas bien ordonnée, s'il n'offre pas au compositeur des caractères bien prononcés à peindre , des passions à exprimer , et sur-tout des tableaux variés et des contrastes dont la mu- sique, plus qu'aucun art, a besoin pour produire ses plus grands effets , le compositeur qui entreprendra de mettre un tel poème en musique, trouvera inutilement de beaux chants et une savante harmonie ; il pourra offrir un beau concert , mais il ne fera pas un bel opéra. Indépendamment du choix et de la disposition du sujet et de la conduite de l'action , il y a dans les détails un art partit culier qui consiste à couper les scènes et le dialogue d'une manière favorable aux moyens de la musique , à placer conve- nablement les sujets propres au récitatif, aux airs , aux duos , aux chœurs , et à donner aux vers le genre de rhythme et de mesure qui convient aux formes diverses du chant. Cet art est encore peu connu : pour le mettre en pratique , il faudroit joindre à une grande facilité de manier sa langue , une étude réfléchie de la nature et des procédés de la musique. Cette réunion est rare ; un homme d'esprit et de goût peut y sup- pléer , en partie , par une observation attentive des effets de la musique dramatique : mais une bonne poétique pour ce genre de musique reste à faire. Le Jury ne connoît que deux poèmes lyriques , qui puissent se disputer le Prix proposé ; le Triomphe de Trajan par M. Esménard , et la Vestale par M Jouy. Si l'on considéroit le Triomphe de Trajan et la Vestola comme ( 49 ) comme deux drames îndcpendans de la musique , et qu'il ne fallût balancer entre eux que le degré de leur mérite poétique, le Jury n'hésiteroit pas à donner la préférence au premier. Le style en a plus d'élégance , et les vers en ont plus d'harmonie ; le sujet a de la grandeur , il présente des tableaux qui ont de l'intérêt et de la noblesse ; l'auteur a eu des conditions à remplir, et on doit lui savoir gré de l'art avec lequel il a su vaincre des difficultés qu'il ne pouvoit éviter. L'ouvrage a eu un sucés brillant et soutenu : mais , il faut le dire , l'effet imposant qu'a produit cet opéra n'est dû ni au talent particulier du poète , ni à celui du musicien ; tous les arts ont concouru à embellir ce magnifique spectacle , qui , en rappelant un grand acte de générosité et des scènes touchantes, devenoitun hommage national à un héros triomphant, clément dans la victoire. Mais , si l'on examine ce poème dans ses rapports avec la musique , on ne trouvera , ni dans l'ordonnance générale , ni dans la marche de l'action , ni dans la coupe particulière du dialogue , des airs et des morceaux d'ensemble, l'art dont on a parlé plus haut , et qui consiste à offrir au compositeur des sujets propres à déployer toute la magie de son art. L'auteur de /a F'estale a mieux connu cet art j il paroît être plus familiarisé aveci"ap])lication de la poésie à la musique. Son sujet est d'un intérêt plus touchant j il amène naiurelle- ment des tableaux plus variés, des scènes pdus animées, et des situations plus dramatiques. Sonjstyle n'est remarquable ni par l'élégance ni par l'harmoniej mais la marche du dialogue , la coupe des airs et des morceaux d'eusemble sont plus fa- vorables à la musique. Enfin on ne peut douter que ce ne soit au poème que l'opéra de /a Vestale doit une partie du succès qu'il a obtenu. Langue et Littéfature Françaises. 7 (5o) Les deux ouvrages sont trop connus pour qu'il soit néces- saire d'entrer dans de plus grand détails sur leurs beautés et leurs défauts respectifs. L'opinion du Jury est que le poème de la J'^cstale , par M. Jouy, mérite le Prix destiné au meilleur poème lyrique mis en musique et exécuté sur le théâtre de l'Opéra. Il regarde en même temps comme digne d'une mention lionorable le poème du Triomphe de Trajan^ par M Esménard. RAPPORT DE LA CLASSE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISES DE L'INSTITUT DE FRANCE, A SA MAJESTÉ L'EMPEREUR ET ROI, Sur les Prix décennaux. ARRÊTÉ DE LA CLASSE. Paris, le 14 ociulire 1810. Le Secrétaire perpétuel de la Classe certifie que ce qui suit est extrait du procès- rerbal de la séance extraordinaire du jeudi 18 octobre j8io. Le Secrétaire perpétuel ayant contribué , comme rédactS^de l'opinion du Jury, au travail publié sur les Prix décennaux, et ne croyant pas, d'après cette considé- ration , devoir se charger de la rédaction du rapport que la Classe doit présenter sur le même objet , La Classe arrête que , 1°. Un Secrétaire ad hoc sera chargé de la rédaction générale du travail de la Classe , relatif au concours pour les Prix décennaux ; 2*. Les rapports particuliers , déjà adoptés par la Classe , seront remis au Secrétaire ad hoc , qui les réunira dans l'ordre indiqué par le Décret , et en présentera la rédaction définitive à l'approbation de la Classe j 3*. Les rapports approuvés par la Classe devenant l'expression de l'opinion géné- rale, nul membre ne sera admis à signer -au rapport général , si ce n'est le Président, pour attester qu'il a été délibéré en séance , et le Secrétaire ad hoc pour constater l'identité du rapport publié avec la minute qui restera déposée dans les archives de la Classe. Certifié conforme , Le Secrétaire perpétuel , SU ARD. RAPPORT DE LA CLASSE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISES DE L'INSTITUT DE FRANCE, A SA MAJESTÉ LEMPEREUR ET ROI, Sur les Prix décennaux. W-S.-N-'N.-^'* Sire Votre Majesté a chargé la Classe de la Langue Française Je faire un examen critique des ouvrages de poésie , de littérature et de pliilosopliie qui ont été présentés au concours pour les Prix décennaux. Un pareil travail a déjà été fait par un Jury spécial tiré du sein même de l'Institut. ( 54) La Classe, en s'empressant d'exécuter la volonté de Votre IMajestiI, ne s'est pas dissimule les difficultés qu'elle éprouveroit à remplir une tache aussi dolicate. Est-ce sur les auteurs seuls qu'elle va prononcer? L'examen critique de tant d'ouvrages déjà jugés ne seniblera-t-il pas quelquefois être celui des jugemens dont ils ont été l'objet? Mais comme en ceci, la différence ou la conformité des opinions ne peut tourner qu'au profit de la littérature ; comme le résultat de ces discussions est de mettre en évidence nos richesses littéraires, d'en déterminer la juste valeur, d'éclairer l'estime publique sur ce qu'elle doit, quant à cette époque, soit à la littérature en général , soit à des littérateurs en particulier , nous n'aurons pas moins de courage que le Jury , et nous répondrons par une égale franchise à la confiance dont VoTKE Majesté nous honore. La Classe, en reconnoissant que la littérature présente n'obtient pas du Public toute la faveur qu'elle pourroit ambi- tionner, est loin de penser que cette rigueur puisse être justi- fiée par la disette de talens ou par leur dégénération. Le rapport qu'elle a fait à Votre Majesté sur l'état des lettres en France, pendant les vingt années qui viennent de s'écouler, prouve qu'au milieu des troubles, les muses n'ont point été stériles , et que , dans la multitude des ouvrages publiés pendant ce laps de temps, le nombre de ceux auxquels un goût impartial ne peut pas refuser son suffrage, est assez considérable pour permettre d'affirmer que la décadence des lettres, qu'on affecte de déplorer, n'est qu'imaginaire. Le moyen le plus sur de reconnoître si cette décadence est réelle seioit, non pas de fixer exclusivement son attention sur les ouvrages médiocres ou mauvais dont la littérature abonde à toutes les époques, mais de voir si une époque n'a ( ^5 ) J)rodiiît que des ouvrages médiocres ou mauvais ; de comparer, soit sous le rapport du nombre , soit sous le rapport de la valeur, les ouvrages remarquables de cette (époque avec les ouvrages remarquables des époques antérieures. Peut-être cette comparaison faite entre les vingt années qui viennent de s'écouler, et les vingt années qui les ont précédées , ne nous seroit-elle pas entièrement défavorable j peut-être feroit-elle reconnoître que , pendant le dernier période , l'hon- neur de notre littérature , maintenu dans les parties où elle excelloit , a été relevé dans celles où il étoit déchu , et s'est accru de celles qui nous manquoient ; que la morale, le goût et la philosophie leur sont redevables de plusieurs ouvrages importans , vainement désirés jusqu'alors ; que de grands progrès ont été faits dans l'art du raisonnement et dans l'art delà parole; que la chaire apostolique n'a pas été tout-à-fait silencieuse ; que dans ces temps l'éloquence , appliquée à de grands intérêts , animée par de grandes passions , a été portée , à la tribune et aux armées, à cette hauteur dont l'Antiquité seule offroit des modèles , et qu'enfin les esprits ont eu com- munément un caractère plus grave, et les ouvrages une direc- tion plus marquée vers l'utilité. On pourra reconnoître aussi que le talent d'écrire élé- gamment en vers est devenu plus général. Si l'on observe que c'est peut-être poUr cela qu'il a perdu de son prix , nous ferons remarquer qu'employé par quelques hommes doués d'une ame forte , d'un esprit juste , d'une imagination brillante, il a enrichi la France, dans plus d'un genre de poésie, d'ouvrages dignes d'être placés auprès de ceux des maîtres. Sire , si ces vérités , qui ne sont pas méconnues , sont encore contestées , c'est qu'on est généralement porté à estimer peu ce qui ne s'est pas emparé d'abord de l'attention ; ou (56) que le changement des circonstances ne r(!'forme pas tonjours les jugejnens que des circonstances ont influencés. Avant l'époque de votre glorieux avènement à l'Empire, la littérature comme la France étoit asservie aux factions : l'esprit de parti qui leur survit, comptoit le talent pour peu et les opinions pour tout. Quel que fut le mérite réel d'un ouvrage , ce mérite dcvoit être contesté , sinon méconnu. L'ouvrage accueilli par un parti , étoit pour cela seul re- poussé par le parti contraire, et repoussé par tous les deux, s'il ne flattoit aucune des animosités rivales. Ajoutons à ces considérations qu'une portion nombreuse de la société , occupée d'intérêts et de malheurs privés , soit hors de France, soit en France même, n'accorda long- temps aucune attention aux productions de l'esprit 5 qu'un grand nombre de personnes, qui , dans les temps calmes, en avoient fait leurs délices, repoussoient des jouissances incon- ciliables avec leur infortune présente. Or, parmi cette classe trop nombreuse , les uns regardent aujourd'hui comme stérile une époque dont les productions ne leur sont pas connues} les autres, dont les ressentimens ne sont pas encore épuisés , s'obstinent à penser que le tenips de leurs souffrances n'a rien dû produire qui pût mériter grâce , et réprouvent comme fruit de la révolution tout ce qui est né pendant la révolution. Les Sciences,, sous ce rapport. Sire , ont été plus heu- reuses que les Lettres : cela devoitêtre. L'esprit de parti même ne pouvoit pas contester l'utilité de tant de travaux, prouvée par la prompte application qui s'en faisoitaux besoins publics. Cette utilité a d.^ servir de mesure à la reconnoissance. Archimède cloit l'homme par excellence dans Syracuse as- siégée j mais un temps vint où les vers de Pindare et de Théociile , les leçons de Platon et d'Aristippé oubliés pendant le (57 ) . le tumulte de la guerre , furent remis en honneur dans ces murs où le tombeau d'Arcliimcde disparut sous les ronces. Dieu préserve la France d'une telle ingratitude ! mais un temps peut venir où la Postérité comparant l'état des Sciences et celui des Lettres, pendant la Révolution, sera plus juste en- vers ces dernières que l'âge présent, et ne s'étonnera pas moins de ce que les Lettres n'ont pas reculé devant tant de sujet de découragement que de ce que les Sciences ont justifié tant de faveurs par tant de services. La partialité que nous reprochons à cet âge , nous avons mis tous nos soins à nous en garantir. C'est d'après les règles d'une saine littérature, que la Classe a prononcé ses jugemens. Les opinions qu'elle a blâmées ou louées sont celles qui sont blâmables ou louables dans tous les temps ; ce sont les opinions qui se trouvent dans les ouvrages, et non celles qui , indépendamment des ouvrages, peuvent appartenir aux auteurs. La Classe a suivi en cela les intentions de Votre Majesté. Elle a cru les suivre aussi , en ne se montrant pas trop rigou- reuse, en quelques occasions , dans la distribution des encou- ragemens. Le décret de Votre INIajesté porte, en effet, que les Prix seront donnés aux meilleurs des ouvrages faits , pen- dant le temps déterminé , sur des matières déterminées , et non au meilleur ouvrage qui puisse se faire sur ces matières. La Classe avoue toutefois qu'elle n'auroit jamais étendu l'ap- plication de ce principe , jusqu'à demander une récompense pour le moins mauvais des ouvrages d'un concours qui n'en àuroit produit que de mauvais. Une telle indulgence seroit plus propre à entretenir l'en- gourdissement qu'à exciter l'émulation : encourager les efforts du talent, provoquer le développement du génie, tel est le Lanmie et Littérature Françaises. 8 ( 58 ) but que Votre Majesté se propose. Ce seroit le méconnottre que de placer les Couronnes à une hauteur où la médiocrité pourroit atteindre. Sire, l'institution des Prix décennaux qui doit maintenir la gloire des Sciences , qui ranimeroit la gloire des Lettres et la gloire des Arts , si ces gloires étoient éteintes , en assure l'accroissement. Sur tous les points de ce vaste empire , déjà redouble l'activité qui ne s'étoit pas ralentie; déjà se méditent les chcfs-d'œuvrcs que tant de générosités promettent aux années qui vont suivre. Et quels prodiges Votre Majesté n'est-elle pas en droit d'attendre des Lettres , des Arts , aux travaux desquels elle offre à la fois et la matière et la récom- pense! la matière , dans cette multitude de faits héroïques qui signalent chaque époque de sa vie ; la récompense, dans une institution dont l'Histoire ne présente aucun exemple , et dont l'effet sera de donner le même éclat aux différons rayons dont vous voulez composer la gloire de votre règne. Neuvième grand Prix de première Classe, u4. r Auteur' du meilleur Poème épique. -L/ A Classe a non seulement examiné les trois Poèmes épiques que le Jury avoit nommés dans son rapport , mais encore le Poème des Helvétiens ^ par M. Masson , et celui à^yichille à Scyros , par M. Luce de Lancival. Si, dans ces diverses compositions, la Classe a trouvé plus de défauts à reprendre que de beautés à louer, elle l'attribue plutôt à la difficulté du genre qu'à l'absence du talent j et elle a cru qu'on marquant les écueils , elle pouvoit aider le génie à se frayer des routes nouvelles, ou à retrouver celles qu'ont suivies les grands poètes épiques anciens et modernes. Charles Martel^ ou la France délivrée ^ par M. Tardieu de Saint-Marcel. Le titre du poème en indique snffisainment le sujet; l'auteur a choisi l'un des événemens militaires les plus fameux dans nos an- nales; la victoire que Charles Maittl remporta dans les plaines de Tours sur les Sarazins couiman lés par Aî'dcraiiie. Le sujet est éminemment national. Le héros sauva les Français et leur religion du joug des Musuhnaiis ; les deux peuples combattoient pour le trône et l'autel. La différence des religions et des mœurs pouvait offrir au poète des tableaux variés , des contrastes heu- reux: Le merveilleux que l'auteur emploie, est fondé sur nos croyances religieuses, sur les enchanttmens et la féerie. Plan merveilleux, épisodes , etc. il a presque tout emprunté des grands poètes et 8 * ( ^o ) particulièrement duTa^se. Ses imitations rappellent sans cesse au lecteur les beautés qu'il a admirées dans des poèmes célèbres, et il cherche vainement dans le style cette heureuse originalité, ce caractère d'in- vention qui inan(juc ù la composition de l'ouvrage. Quoique le style ait rarement la couleur et la dignité épiques, on y rencontre toutefois quelques détails agréables, quelques vers bien tournés qui annoncent que l'auteur n'est pas étranger à l'art de la bonne versification. Oresle, par M. Dumesniï. Il paroît que l'auteur a étudié avec fruit les anciens poèmes épiques, et particulièrement ceux d'Homcre qu'il s'efforce d'imiter. Mais le sujet de son poème n'offre pas un intérêt assez grand, assez puissant. Il ne s'agit que des malheurs personnels d'Orcste qui, après avoir été involontairement le meurtrier de sa mère, poursuivi par les Furies, protégé par l'Amitié, errant sur les mors et dans différentes contrées, arrive enfin en Tauride, enlève la statue de Uianc, et recouvre alors l'usage de sa raison et le calme de son ame. Dans la partie de la composition , l'auteur d'Oresle mérite quelques éloges pour la sage contexture de son poème, pour la liaison des évé- iicmens entre eux, mais il n'est guère qu'imitateur. 11 n'a presque rien créé ; par exemple , les deux tragédies à'Andromaque et à'Iphi- génie en Tauride se retrouvent dans son poème et en forment les sixième et douzième chants. La comparaison à. laquelle l'auteur s'est exposé étoit dangereuse , il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas pu la soutenir. Quanta la partie de l'exécution, cet ouvrage peut, comme beaucoup d'autres, être condamné plutôt par les beautés qui y manquent, que ])our les défauts qui s'y trouvent : le style est assez soutenu j il est clair, exempt de mauvais goût; mais il n'a point d'originalité, point de caractère qui le distingue. On est étonne de rencontrer dans ce poème quelques rimes insuffisantes ou tout-à-fait fausses; il s'y trouve aussi des fautes de langue, mais elles sont rares et pourroient Être aisément corrigées.. ( 6l ) La Bataille d'Hastings .^ par M. Dorîon. Il faut louer l'auteur d'avoir choisi pour sujet de son potine un seul événement militaire , cette célèbre victoire qui soumit l'Angle- terre à Guillaume le-Conquérant. Sous ce rapport, son poème a quelque chose de national. Le ]ilan sagement combiné se développe d'une manière progressive et vraiseujblablej et l'intérêt va croissant jusqu'au dénoûmentj mais il marque de hardiesse,et sur-tout de ce caractère d'invention qui produit les grandes beautés. L'aut<~ui a senti la nécessité d'employer un merveilleux fondé sur i'intervciulon de la Divinité; merveilleux qui , associant le ciel aux destins de la terre , plaît à l'imaj^ination et la captive , sur - tout quand les décrets éternels prononcent sur le sort de deux grandes Nations rivales. Les reproches que le Jury a faits à l'auteur, touchant la manière dont il a employé ce merveilleux, montre l'extrême difficulté de l'approprier à nos mœurs et à nos opinions. Un inconvénient, commun à la plupart des poèmes qui sont fondés sur des détails liistoriques peu présens à la mémoire des lecteurs , est d'offrir des noms presque inconnus et auxquels ne s'attachent point de grands souvenirs ; il faudroit alors que le poète eût l'art d'appeler de l'intérêt sur ces noms, leur grand nombre et la rapidité de l'action ne permettent pas les dcveloppemens nécessaires. Le style de M. Dorion est ordinairement énergique, précis, mais il manque trop souvent d'élégance et d'élévation ; l'auteur a réussi en plusieurs fois à couvrir l'aridité des petits détails par l'artifice des expressions heureuses. Il a montré sur- tout de la chaleur dans les descriptions de combats; mais , quelque soin qu'il ait mis ù varier ses tableaux , il n'a pu vaincre entièrement la moncitonie attachée îl ces descriptions trop fréquentes. Le septième chant offre un épisode dont rintéièt et le style tem- pèrent l'austérité qui domine dans le poi nie. ( 62) Les Helvétiens ^ par M. Masson.' IjE sujet de ce Poème est Y Entreprise de Charles-le-Téméraïre ', contre la Suisse. Cet événement important, qui a décidé de la destinée d'un Peuple combattant pour son indépendance, est , sous certains rap- ports, digne de la muse de l'Épopée. Malheureusement les détails de cette j^iierre sont peu connus; les héros (pie l'auteur célôhrc , n'ofirent que des noms ignorés et dont la dureté semble offenser la délicatesse de la Poésie , et s'éloigner trop de la majesté que l'Épopée réclame jusque dans les moindres détails. I-e plan n'est pas heureusement conçu. Il y a de la force dans jilii- sieurs caractères, de l'intérêt dans cpielques épisodes, mais nulle invention dans les incidens principaux , nul art dans la conduite générale : l'action ne marche point arec cette progression si nécessaire pour exciter et soutenir jusqu'à la fin l'attention des lecteurs. L'amour, qui y remplit un rôle, n'en a point un assez impoitant pour y faire jouer, dais toute leur étendue, ces ressorts des passions si favorables aux graiulcs machines épiques ; le merveilleux, fondé seulement sur des songes ou des pressentiniens, y remplace mal le charme attaché aux Prestiges de la Mythologie et aux Fables d'Homère et de Virgile. Enfin , la diction laisse beaucoup à désirer ; elle a une certaine éner- gie ; on y trouve quelques vers profondément pensés, quelques passages bien écrits et d'une véritable éloquence; mais elle présente plus fré- <|ue:nmcnt des duretés , des incorrections , des bizarreries. La Classe croit devoir faire remarriuer, comme un défaut , l'emploi des rimes croisées ; elle pense que cet artifice, d'un lieureux effet dans les poèmes où le style a moins besoin de noblesse que de facilité, est une innovation vicieuse dans l'Épopée i;rave, en ce que, mettant dans les vers alexandrins trop de distance entre le double son des rimes qui, se répondent , il trompe l'oreille et nuit à l'harmonie poétique, et sur-tout à la force et à la pompe du style. Achille à Scyros ^ par M. Luce de Lancival. Cii Poème n'est rpi'une imitation de V Achillcide de Stace. Le Centaure Clairon a élevé Achille. Thétis voulant préserver son ills des dangers dont le destin le menace, s'il s'arme avec les autres (63) Grecs pour la guerre de Troyc , le déguise et le cache sous les habîts d'une jeune fille. Amené à la cour de Lycomède, Achille devient l'amant de Déidamie ; mais il faut que l'arrêt du destin , qui appelle Achille devant Troye , s'accomplisse. Ulysse arrive à Scyros ; Achille se découvre et vole à lu gloire. Ce sujet, qui n'offre aujourd'hui que peu d'intérêt, étoit néanmoins susceptible de quelques beaux développemens. Tout le merveilleux de l'ancienne Epopée, le langage de l'amour , celui de la gloire , pou- voient l'animer. Le Tableau de l' Acliilléide , bien exécuié, eût servi d'introduction à r///afZe; cependant on doit faire la remarque que le Poème célèbre un héros dont l'âge encore tendre ne permet pas aisé- ment l'emploi des fortes passions , et des grands sentimens qui appar- tiennent essentiellement à l'Epopée. On doit regretter que M. Luce ait préféré une imitation facile et dauijereuse d'un poète, auquel les plus sages critiques re])roclient de graves défauts de composition et de style , à l'avantage pénible de refondre entièrement le plan de l'ouvrage. Tel que M. Luce Ta exécuté, on ne peut louer que le style; et, quoique l'auteur soit tombé quelquefois dans une aifcctation et une recherche qui, condamnaljles partout, déparent encore plus une grande composition , la Classe reconnoît que plusieurs détails du Poème de M. Luce ont la couleur épique, et qu'ils annonçoient un poète qui, nourri des beautés des anciens, étoit capaljle de s'élever à de plus grands succès , quand il consacreroit son talent à iudter de meilleurs modèles. Après avoir jugé l'ouvrage de M. Luce, la Classe exprinae ses regrets de la perte récente de ce littérateur estimable, qui, par le juste et honorable succès que sa tragédie d'Hector avoit obtenu, et par ceux que son âge et son talent promettoient encore, paroissoit appelé à occuper un rang distingué sur le Parnasse français. Tels sont les divers Poèmes sur les(|uels le Jury et la Classe ont ar- rêté leur attention , et dont l'examen les a convaincus qu'il n'y a pas lieu d'accorder le Prix de Poésie épique. Elle pense cependant , malgré les défauts relevés dans le Poème des Tlehéliens , que cet ouvrage ( ^4 ) roiiferme des beautés assez frappantes et assez nombreuses pour être Uisiingué des autres. Le Jury a eu riioiiiieur d'exposer à Votre Majesté qu'il n'est guère i présumer que, dans la période de chaque concours, il paroisse un poème digne du Prix, et a proposé de statuer que, dans les concours où nul poème épique n'obtiondroit cethoimeur , le Prix lût déféré à la meilleure traduction d'un poème épique étranger. Dans cette hypothèse, le Jury a présenté M. Delille, comme méritant de remplir honorable- ment la lacune du concours actuel, par ses traductions de r£«^/c;fe cl du Paradis perdu. Un poème épique, hardiment conçu et heureusement exécuté, est un phénomène littéraire. Les Nations modernes , qui ont cultivé les lettres avec distinclion , ne peuvent pas toutes s'enorgueillir de l'avoir produit. Ce genre de succès et de j^loire manqua au siècle de Louis XI\', et ce ne fut pas faute d'essais nombreux. Il étoit réservé au siècle de Voltaire de l'obtenir. Si cette fortune littéraire enrichissoit et lionoroit une seconde fois le Parnasse français, nul doule que l'auteur d'un bon poème épique ne méritât , dans le concours des Prix décennaux, la première recom- pense. Fidèle aux principes qui lui paroissent avoir présidé à cette insti- tution, et qui doivent diriger ses décisions littéraires, la Classe n'a pas cru devoir adhérer à cette proposition du Jury, mais elle a tâché de concilier ce qu'elle doit à la sévérité des principes, à la gloire de fins- titution et au talent d'un poêle dont les ouvrages illustrent notre lit- térature. Pour le succès d'un pncme épi(jue, il faut la réunion de deux sortes de t.nlens qui influent prescjue toujours sur l'autre, le génie de la com- jiosiiion et le mérite du style. La Classe pense que le Jury a été trop loin , quand il a dit que ce seroit enrichir la Nation d'un poème é[)i(iue, que de lui donner une belle traduction de l'Iliade , de V Odyssée , de V Enéide , ou même de la Jérusalem délivrée , ou du Paradis perdu. En étudiant le but que Votre Majesté paroît s'être proposé dans cette grande Institution , la Classe a ]iensc que Votre Majesté a voulu sans doute appeler et soutenir les efforts du talent dans la vaste et (65) et sublime carrière de l'épopée, non par les traductions des poèmes étrangers, mais par la création et l'exécution de poèmes français que les autres Nations eussent intérêt de traduire. Votke Majesté a dé- siré donner à la France un'poème français qui égalât les chefs-d'œuvres dont les Nations rivales s'enorgueillissent ^ un ouvrage qui enrichit non seulement notre littérature nationale, mais la littérature du inonde entier qui ne tient compte aux Nations que des richesses qu'elles ont créées. Si la Classe se permettoit d'émettre un vœu au sujet des encourage- mens que "Votre Majesté peut offrir pour exciter les taleiis à composer un poème épique digne de la littérature française et de votre siècle , elle proposeroit à Votre Majesté de statuer que, lorsque le Prix du poème épique ne seroit pas adjugé , ce Prix resteroit en réserve et accroîtroit aux concours suivans , jusqu'à celui oii il seroit remporté. Cette décision sans doute encourageroit les efforts des poètes, plus que la faveur d'accorder le Prix d'un poème à de simples traductions. Il seroit même à craindre, dans ce dernier cas, qu'au lieu d'euiploycr une heureuse opiniâtreté à combiner et à créer une machine épique, l'homme de talent ne prélérât la gloire pins facile et plus sîire de faire une bonne traduction. Mais, quand la sévérité des principes, l'intérêt de la gloire natio- nale , le désir d'exciter l'émulation du talent , forcent la Classe de s'expliquer ainsi , elle saisit, avec le môme empressement que le Jury', l'occasion de proclamer les services que M. Delille a rendus à la langue et à la poésie fiançaises, par ses traductions des poèmes épiques de Virgile et de Milton. M. Delille, par la nature de son travail, n'a pas eu à montrer c« talent qui trouve et combine un merveilleux si difficile à accorder avec le goût de notre littérature et les progrès de l'esprit humain , et ajiplique ce merveilleux à une action grande et intéressante, problème qu'il 11 appartient qu'au génie de résoudre , Tiiais à raison duquel notre lit- térature n'est pas sans espérance 5 mais M. Delille a montré le talent d'assouplir, d'élever et d'assortir notre langue à tous les tons si dispa- rates et si variés de la grande épopée. Ce mérite essentiel et presque nouveau pour notre littérature, M. Delilleen a fait preuve,sur-tout dans la iruducûoiidu Pur adis perdu. Langue et Littérature Françaises. 9 (66) Le décret impérial assigne spécialement un Prix pour la traJuction des poètes jurées et latins; la Classe est convaincue f|ue le Prix de la traduction en vers des poètes latins ne peut être refusé à la traduc- tion i]e l'£né/ide i^HT M- Delille; mais elle n'entrera point dans des détails à ce sujet , parce que Son Excellence le Ministre de l'intérieur a confié à la Classe d'histoire et de littérature ancienne le soin de pro- noncer sur le mérite des traductions en vers des poètes f^recs et latins. En modifiant la proposition dn Jury, par les considérations qu'elle a eu l'honneur d'énoncer à Votre Majesté, la Classe lui propose d'honorer d'un Prix particulier la traduction du Paradis perdu de Milton , ouvrage qui autrement resteroit sans la récompense dont la Classe le juge digne. On observera peut-être que M. Delille n'a porté, dans la traduc- tion de Milton , que le genre de talent qu'il avoit déjà montré dans SfS compositions précédentes. Cela est vrai à certains égards-} mais on peut répondre qu'en appropriant ce talent à la poésie é|>iiiue, M. Uelille l'a agrandi; il a profité du succès môme qu'il avoit eu dans le genre descriptif, pour iaire admettre dans l'épopée , et accréditer des détails brillans qui n'auroient pas été accueillis aussi bien , si M. Delille n'avoit lui même préparé la langue française à cette heureuse inno- vation. 11 y a d'ailleurs, dans cette traduction, un genre de talent dont M. Delille n'avoit pas encore fait preuve ; celui de faire parler noble- ment et énergiquement les passions; elle offre, dans cette partie, nombre de tirades que l'on peut mettre à côté des plus beaux fragmens de nos premiers poètes dramatiques. Le Poème de Milton diflèie essentiellement des autres épopées. La conception en est simple et Jiardic, sa simplicité même l'ait sa har- diesse. Le merveilleux qui, dans les autres épopées, n'est qu'un moyen poétique et accessoire , est au contraire dans Milton l'essence et le sujet du Pocme. C'est peut-être à cette circonstance particulière qui a favorisé l'ima- gination forte et audacieuse de Milton , que l'on doit les principales beautés de son poème. Il s'est emparé de l'Univers; passant tour à tour des cicux aux enlers, et des enfers aux ciimx ; s'il se repose quelquefois sur la terre , c'est au milieu des beautés de la création (67 ) pour contempler la virginité du inonde; enfin tout dans Milton se rapporte au beau idéal. L'intérêt que la grandeur des idées , le charme ou la nouveauté des tableaux , inspirent presque toujours, fait oublier ou du moins pardonner par les gens du monde que!(jues longueurs dans les descriptions et sur-tout dans les discours, et ])ar les gens de lettres les défauts de l'ordonnance. En eifet , les premiers et les derniers chants n'appartiennent presque pas à l'action générale (i). La traduction du poète anglais n'étoit pas soumise à l'exactitude sévère qu'on exige pour la traduction de Virgile, et dont M. Delille avoit donné l'exemple dans celle des Géorgiques. M. Delille , en chan- geant d'auteur , a changé sagement de systcme. Les beautés de Virgile, consistant plus particulièrement dans la justesse et la vérité des sentimeiis, dans la grâce et la précision des images, dans le choix des expressions, dans l'assortiment des cpithètes, dans l'harmonie , et quelquefois même dans la seule disposition des mots; u!i traducteur ne peut abandonner le mouvement de l'origi- nal, omettre des épitliètes, ou déplacer les expressions, sans rester au-dessous de son modèle. Les beautés de Virgile sont, pour ainsi dire, des fleurs brillantes et délicates qui se fanent sous la main qui les cueille. Ainsi, quand on traduit Virgile , l'exactitude est un mérite toujours indispensable, mais qui est bien loin de suffire au succès. Un traducteur de Milton n'est pas soumis aux mêmes lois. Le siyle de Milton , tout beau qu'il est , n'est point consacré comra'e celui de Vir- gile ; les Anglais eux mêmes convicnncntdesreproches qu'on jieut faire à leur jioète. Le mérite principal de Milton consiste ordinairement dans la grandeur de l'image , plus que dans la justesse ; dans la force , plus que dans la vérité de l'expression ; dans la sublimité hardie ou la grâce naïve des sentimens, plus que dans Theureuse combinaison des mots qui les peignent. On sent qu'un poète qui possède à fond le (i) Le poète s'ëtant proposé de chanter la chute de l'hommd dabâ le Paradis terrestre, l'action ne commence que quand Satan y arrive (Liv. IV ) , et elle finit quand Adam a succombé et reconnu sa faute (Liv. IX ). Mais en faisant ces observations , quel est le littérateur qui ne souhaiteroit pas que l'on commît souvent de telles fautes , si elK'i dévoient être rachetées parles beautés supérieures qu'elles ont amenées? (68) grand art de la versification a dû traduire Milton avec beaucoup de succès, et qu'il a traité d'éj^al à égal. Ces oliservations expliqueront peut-être la cause de la préférence que le Public a paru accorder à la traduction du Paradis perdu , par M. Delille, sur la traduction de l'Enéide. On u'auroit point pardonné peut-être à M. Delille d'avoir jugé Virgile en le traduisant, de l'avoir corrigé en l'imitant, d'y avoir retranché ou ajouté selon que le goût sévère l'auroit conseillé, ou que l'cnthouslnsme poétique l'auroit iiiS[)iré. M. Dtlill'e, en traduisant iVIilton , est rarement resté au-dessous de l'original. Cette traduction qui, en plusieurs endroits, n'est qu'une brillante et heureuse paraphrase, est partout écrite avec verve et chaleur. L'art de la versification y montre toutes ses ressources ; le style a un caractère d'invention, parce qu'une foule de détails qui sont dans le génie delà langue anglaise ne pouvoicnt être transportés dins la nôtre qu'en modifiant l'instrument qui devoit les reproduire , qu'en formant des alliances de mots, des combinaisons d'expressions, des rapprochemcns piquans et inattendus. Ainsi M. Delille a fait une véritable conquête pour notre poésie. Sans parler de quelques endroits où le goût du traducteur a rendu à l'original un vrai service en le corrigeant par des suppressions ou par des cliangemens, il se trouve des passages où le poète français a empreint ses vers de couleurs plus brillantes et plus hardies que celles des vers du poète anglais, et M. Delille a obtenu alors, en traduisant Milton, le même avantage que Virgile avoit su obtenir quelcjuefois en imitant Homère. Une critique sévère peut reprocher à M. Delille de s'être trop éloigné quelquefois du sens de l'original , d'avoir omis des vers sans nécessité , d'en avoir remplacé d'autres sans succès. Dans quelques occasions , M. Delille a négligé de s'emparer du mouvement du poète anglais, ou de faire valoir sa précision énergique; enfin on peut , sans être injuste, blâmer quelques tournures inusitées, quelques innovations que le gofit n'avoue pas. Mais en général, il faut rechercher long-temps les fautes pour en rencontrer rarement , et les beautés se présentent en foule sans qu'on les cherche. ( h ) S'il étoit nécessaire de relever le service important que M. Delille a rendu à notre littérature par sa traduction du Paradis perdu , on pourroit dire qu'en le traduisant , il a fait pour les Français ce que Pope avoit l'ait pour les Anglais en traduisant Homère ; on trou- verolt des rapports entre les moyens et les succès des deux tra- ducteurs. Et s'il restoit à la Classe un vœu à former , ce seroit que M. DelilJe fît pour sa traduction du Paradis perdu ce qu'il a fait pour celle des Géorgiques ; qu'il devînt le juge le plus sévère de son travail , comme il en est le plus éclairé. ( 70 ) Premier grand Prix de première Classe, A l'Auteur de la meilleure Tragédie représentée sur Tios mands Théâtres. De tous les grands ouvrages littéraires , ceux qui semblent le plus aisés à juger, sont les drainaticiues, après qu'ils ont été puliliqneinent représentés. I^'cprcuve de la scène qui révèle la plupart de leurs Ijcaulés et de leurs défauts, le jeu des acteurs qui i'ait ressortir les effets de kur action , la déclamation qui marque toutes les nuances de leur style, le concours des spectateurs dont les scntiniens et les opinions se réu- nissent pour leur accorder ou leur refuser les applaudissemens, tout enfin paroît préparer les décisions du goiàt, et lui rendre facile d'ap- précier le véritable mérite des tragédies et des comédies. On croiroit que les juges n'ont plus qu'à devenir les échos des avis de la multitude, et qu'à prononcer les arrêts dictés par l'enthousiasme ou par le blâme général. Néanmoins la sévérité du bon goût est souvent forcée d'appeler des sentences de la foule , et le parterre des théâtres est un tribunal in- constant contre lequel réclama fréquemment l'invariable équité du Public. De là ce perpétuel procès élevé, sur les pièces dramatiques, entre un vulgaire nombreux qui les accueille ou les proscrit pour un temps, et la justice du peu de censeurs éclairés qui les protègent , ou les con- damnent à jamais. Cette lutte feroit penser d'abord que la littérature théâtrale n'a que des lois, arbitraires, si l'estime et le succès ne de- mcuroient à la longue aux seules compositions que les esprits doctes et sages ont approuvées. Ceux-ci n'ont pas moins besoin de lumières pour discerner le bon et le meilleur , que de courage pour les faire dis- tinguer du médiocre et du mauvais, puisqu'il leur faut se défior des prestiges du spectacle, et de l'impulsion d'un mouvement presque gé- néral pour se garantir des erreurs de l'engouement et de la partialité, et qu'il leur faut opposer leur voix au brpit de tant d'acclamations cpii ( 70 devancent au hasard leurs suffrages plus durables. Ils sont contraiiiis à-la-fois, et de se prémunir contre l'influence des succès du caprice, et de mettre en compte , dans les résultats qu'ils observent , les effets d'une ediniraticn fondée. La difficulté de décerner des Prix aux pièces dra- matiques se démonti-e évidemment, lorsqu'on porte son attention sur le sort des ouvrages de ce genre. On en a vu de très-beaux, critiqués et abandonnés dès leur naissance , rcparoître ensuite avec éclat ; on en a vu de très-défectueux, vantés et suivis long-temps, se plonger après dans l'oubli. Oji a vu pareillement des chefs-d'œuvres attirer tout-à-coup l'admiration , et se maintenir dans un même honneur que la raison des connoisseurs et l'instinct de la multitude confirmoient unanimement. On ne peut donc rien conclure pour ou contre ces productions de l'esprit sur la foi des louanges et des critiques éphémères, ni sur la quantité de représentations obtenues. Heureux ces estimables ouvrages qui plaisent également aux savans et aux ignorans , puisqu'eux seuls sont aisés à juger sans contradiction par les règles fixes de la littérature ! Deux tragédies se sont premièrement ol'fertes, sous ce titre de consi- dération , à l'examen des membres de la deuxième Classe de l'Institut: les Templiers et la Mort d'Henri IF. Toutes deux ont brillé dans l'époque marquée pour la concurrence aux Prix décennaux; toutes deux sont reconunandables par le choix d'un sujet tiré de l'histoire na- tionale; toutes deux réveillent en nous des souvenirs attaclians ; toutes deux se sont méritées plus d'éloges que de reproches ; toutes deux enfin présentent un imposant spectacle. Dans l'une , le chef d'un corps puis- sant et respecté lutte, par une vertu magnanime, contre la politique d'un Roi qui, trop alarmé de son crédit et de ses richesses, veut l'anéantir avec son Ordre. Dans l'autre, le seul des Rois dont la mé- moire soit si profondément gravée dans les cœurs français, le Prince le plus aimé du peuple, meurt sous le poignard aiguisé par le fanatisme, et victime des basses prétentions de sa Cour. Ces deux tragédies, dont le fond est noble et vraiment digne de Melpomène, sont traitées avec trop de talent, pour que leur succès lui seul ne fût pas à leurs auteurs un titre suffisant de gloire. Scrupuleusement analysées, on en a re- marqué la composition et le style. Sous ce premier et second rapport, elles ont subi un double jugement par lequel ditïèrc l'estime qu'on leur porte. Leur plan est également simple ; celui des Templiers est conçu (70 avec plus de granJeur et d'élévation j celui de la Mort d'Henri IV, exécuté avec plus d'adresse et d'habileté dans l'art. L'un et l'autre ne s'écartent de la vérité historique qu'autant qu'il est permis de le faire pour établir la vraisemljlance théâtrale. Les poètes sont maîtres de ma- nier à leur gré les circonstances du fait dont ils forment leur fable , pourvu qu'ils n'en altèrent pas le principe et la catastrophe, quand les sujets ne remontent pas à la haute antiquité qui rend toutes les annales vagues et douteuses. La seule ignorance a donc |iu attaquer les deux auteurs sur ce point; car l'exemple des Muses grecque et latine les au- torisoit à disposer de leur matière convenablement au but de leur inven- tion. On eût souhaité que les causes politiques de la Mort d'Henri IV, plus amplement développées, occupassent, dans l'ouvrage, l'espace que remplissent des intérêts domestiques nuisibles à la noblesse d'un genre que les détails minutieux ne doivent jamais dégrader. L'âge avancé du héros, ses destins, ses projets, ses périls, ne permettent pas de s'intéresser au tableau de la jalousie de Médicis. L'auteur ]a peint trop tendre pour devenir si criminelle, et trop criminelle pour être si sensible. D'ailleurs la passion de l'amour ne sied qu'à la Jeunesse qui lui prête des grâces ; son délire ne produit aucune illusion aression y Lrille moins que les choses inêaies. Mais peut-être cela tiei:t-il au sys- tème dans lequel M. Raynouard a cru devoir traiter son sujet. Peut-être a-t-i! pensé qu'en ce sujet 11 falloit être sur-tout simple et sévère , chercher ses effets de style moins dans les locutions que dans la pensée, et que ces parures fleuries dont Racine et Voltaire surent embellir leurs plus graves discours, pourroient énerver ici ce qu'elles orneroient. Quelquefois ses vers marchent trop uniformément ac- couplés : il en est pourtant de très- beaux, ainsi que des traits de dialogue qui s<' détachent noblement. Du reste , l'exécution de cette tragédie se conformant assez à la majesté de l'action , l'admirable spec- tacle que présentent ces martyrs de l'honneur qui préfèrent la justifi- cation que la mort leur a'"SiTre , à leur grâce pour j.rix d'un aveu qui ne les sauveroit qu'en les inculpant , les doveloppcmcns du grand caractère de Molay, ce chevalier, ce rèligietix qui, modeste sans humilité, sublime sans ostentation, est au théâtie une espèce de création, attirant toujouis les justes applaudisscraers du Public , on a reconnu que cet ouvrage poc- sédo t au-dessus des autres une des rares conditions propres à son genre, la beauté du sujet ; c'est pourquoi les Membres de la deuxième Classe de l'Institut ont jugé qu'il étoit le plus digne du Prix décennal, et que le grand talent développé dans le sujet ingrat et diiiicile de la Murt (75) d'Henrè IP"', qve termine une affligeante catastrophe revêtue des cou- Jours d'une !)elle poésie , inéritoit la mention la jikis honoraljlc. La Classe, en partageant ce premier avis du Jury, adopte aussi les opinions ()u'il a exposées sur Omasis , et dont il ne faut changer, en, les citant , que la conclusion. « Omas'is , tragédie en cinq actes de « M. Baour-Lormian , jouée en i8j6 , a eu vingt-une représentations. » Le sujet en est, connue on se le rappelle, l'histoire de Joseph. Elle " offre un intérêt dons et continu , des sentimens aimables et tou- » chans , et quelcjups situations très - dramatiques. Le style a la cou- j> leur du sujet; il est en général élégant et harmonieux; mais on » trouve peu d'invention dans le plan. Ce qu'il y a de plus intéressant » dans l'aclion est tiré de l'Ancien Testament , et l'espèce d'intrigue » d'amour que l'auteur y a ajoutée n'est pas d'une heureuse conctp- « tion. Le style , quoique d'un mérite tiès-distingué , n'a ni l'énergie , « ni Je raouvemont qui conviennent au genre tragique. En total, >■> cette pièce, considérée dans le ton général, dans l'efict dramatique, » dans le dialogue et dans la diction , a Je caractère de l'Idylle plutôt » que celui de la vraie tragédie. » La Classe a pensé que si l'auteur s'emparoit d'un sujet jilus conve- nable au genre tragi(iue, son talent prendroit aisément le ton qu'il Êxigeroit, et qu'un poète qui semlile avoir fait une élude particulière des formes de Racine, promettoit d'enrichir la scène où déjà ses travaux sollicitent pour lui les encouragemens du fondateur des Prix décennaux. Il est encore une tragédie qui a fixé l'attention du Public, et qui a dû occuper celle de la Classe; c'est l'Artaxerce de M. Delrieu. Tout le inonde connoît le drame lyrique de Métastase, d'où l'auteur a tiré son sujet; mais peu de personnes savent que Métastase avoit puisé le fond de son Artaxerce dans le Théâtre Français. Le frère du grand Çorneide avoit présenté, dans si tragédie ds Stilicoii, un père cons- pirant pour donner Je trône à son lils. Par une suite d'artifices ingé- nieusement combinés, ce fi!s passe, à tous les yeux, pour l'auteur de la conspiration qu'il ignore. Tout espoir de réussite est perdu, si ^tilicon n'a pas l'air de partager l'erreur publique et ne provoque pas 1.1 condamnation de ce lils cheii, qu'il espère porter au trône avant l'exécution de l'arrêt. Mais les projets du père sont déconcertés par les 10 * ( 7^ ) effers de la vertu du fils, r[ul linii par repousser les conjurés, armes po ur ses intérêts, contre l'empereur Honorius, et trouve la mort dans ce fjlorieux combat. Stiiicon, désespéré, quitte toute dissimulation j avoue son crime , et se poignarde pour ne piànt survivre à soniils. Rlétastasc a cru devoir enchérir, par (jneKjUfS inventions, sur ref/'ct de CCS combinaisons, déjà romariestpies peut-être. Ce n'est pas un projet de crime qu'Artaxerce doit punir, c'est un crime commis sur im Pioi, SUT son père, qu'Artaban égoi-ge dès le commencement de la pièce 5 l'épée même de Xercès est l'instrument du meurtre. Arlaban la remet, toute sanj^lante , à son fils Arbacc, auquel il a cru , par son crime, frayer une route au trôac. Cettcrépée, saisie entre les mains d'Arbaco, dépose contre lui plus fortement que les moyens cuiployés par Thomas Corneille contre le fils de Stiiicon. Mais cet avantage n'est-il pas acheté par un grand défaut? Quel intérêt raisonnable peut porter Artabaii à remettre l'épée entre les ma-ins de son fîls? Celui de détourner de dessus lui le sonpçon du crime? Mais il le rejette sur ce fils, pour lequel tout est entrepris; et de yilus, aux ycnx IcS moins pénétrans , il doit compromettre par là son fds sans se disculper lui-même; car la garde de Xercès lui est confiée, et l'épée sanglante entre les mains d'Arbace, qui n'a pu pénétrer dans la chaud)re du Roi sans l'autorisation de son père , ne doit rien prouver, sinon qu'Ar- taban est complice d'Arbace. Nous devons dire que de l'imprudence qui porte Artaban àiévéler son crime à Arbace, naît une beauté qvu appartient à Métastase; c'est l'héroïsme d'Arbace qui, accusé du crime d'Artaban , est moins occupé à se soustraire au poids de cette accusation , qu'à empêcher qu'elle ne retombe sur son père, rjui semble s'unir à la vois publique pour le calomnier. Artaxercc, séduit par les fausses vertus d'Artaban , et eniraîné.j»par l'ancienne amitié qu'il avoit pour Arbacc, charge Artaban de prononcer sur son propre fils. Thomas Corneille n'avoit pas été si loin. La situation est terrible; mais n'est-elle pas invraisemblable au dernier degré ? Artaxercc veut remplir les devoirs d'un fils et venger sur Arbace la mort de Xercès dont ie sang Jume encore : counuent se fait-il qu'il remette le soin de cette vengeance entre les mains du père même ( 11 ) da GOupa!)le ? Si Artaban est père , le coupable ne sera pas condamné j. si Artabaii est juge, il prononcera l'arrêt de son fils ; mais quel intérêt peut porter Artaxcrce à mettre dans une si cruelle nécessité un liomme auquel il se croit redevable des plus grands services? Une autre invraisemblance succède à celle-ci : l'arrêt est porté; Artaxerce, oubliant que c'est en réparation du meurtre de son père, ne voit pins dans Arbace qn'un ami malheureux , et va lui-même briser ses lérs , action oà l'exaltation de l'amitié rein|iorte un peu trop sur la piété filiale. Arbace, comme le fils de Stilicon, ainentût usé de sa liberté pour combattre les conjurés qui s'armoicnt pour lui , et arrive dans le lieu des solennités du couronnement d'Artaxerce, à l'instant même où le nouveau roi fait serment, sur la coupe sacrée, d'observer les lois et de faire le bonbeur de ses peuples. Artaxerce , convaincu par tant d'héroïsme de l'innocence d'Arbace, dont il n'a cependant aucune preuve, veut en obtenir une en l'engageant à boire dans la coupe. Le Soluil, Dieu de la Perse, est conjuré par tous deux de changer le breuvage en poison s'il passe dans la bouche d'un perfide. Arbace porte à ses lèvres cette coupe destinée à Artaxerce : elle est empoi-' sonnée. Artaban, par tendresse pour son fils, a tenté ce dernier moyerij pour se détaire du Prince et assurer l'empire à Arbace : cette même tendresse le contraint à se dénoncer. Situation brillante, qui n'est pas sans analogie avec la scène la plus forte qui soit sur le Théâtre Français,, et peut-être sur aucun Théâtre du monde, mais qui se termine d'une manière peu satisfaisante, puisTpe toutes les atrocités d'Artaban n-e sont punies que par un simple exil. Si l'on ajoute au plan dont nous venons de donner le détail deux actes que M. Delrieu a crus nécessaires à la préparation do l'in- trigue et à l'exposition des caractères , on aura, à peu de chose près, «ne idée exacte de la nouvelle tra^die. M. Delrieu, en travaillant sur le fond de JMétastase, s'est emparé de plnsienrs de ses beautés, mais ne l'a pas, à l>eaucoup près, purgé de tous ses défauts. 11 y a plus d'adresse dans l'exécution de la scène où Artaban remet à Arbace l'épéc sanglante; mais le vice de cette invention qui tient à l'invraisemblance des eonséquen«es qw'on en tire n'en subsiste pas C 78 ) moins. Les objections faites contre la scène italienne où Artaban juge son fi!s , se reproJuiscnt dans toute l-.ur f.irco contre celle dcM. Delricu. Une circonstance niodilio, clans la traj^éLlie do M. Dclrieu , lo Jé- noûment conforme , dms tous ses détails, à celui que Métastase a inventé, la coupe dont la liiiucur, d'-iprès le prodij^e demandé au Soleil, doit se changer en poison dans les entrailles du perfide, est enlevée des mains d'Arhace par Arta!)an, qui, après l'avoir bu-, déclare l'avoir empoisonnée pour faire périr Artaxerce. Ce nioveii de punition , qui résulte du caractère même d'Artaban, et tire Artaxorce de l'embarras.'-ante nécessité où il seroit de venger son père sur le père do son libérateur , a dû satlsfai.e le Public , et dénoue l.i tr.igédie do M. Delrieu d'une manière plus convenable que n'est terminée celle de Métastase. Mais l'analonie que nous avons fait remarquer entre le dénoû.- nicnt de r.A.rtaxerce de Métastase et le dénouaient de Rodogune, devient clicz M. Delricu une ressemllance positive, et qu'il est impossible de ne pas reconnoîire. Ajoutons à ces observations que les deux actes, par lesqueU M. Delrieu a cru devoir faire précéder les trois qu'il aiiuités de Métas- tase, sont moins la préparation de la tragédie qui remplit ces trois actes, qu'une tragédie en deux actes que termine la mort de Xercès. M. Delrieu n'est pas le premier aufur tragicpie qui ait eu l'idée de faire passer sur la scène française l'Artaxerce de Métastase. Lemierre avoit traité le même sujet, il y a quarante ans; ce poète, autcurdeqmlques mauvais ve.-sdonton se souvient trop, et d'un grand nombre de bons vers dont on ne se souvient pas assez , avoit une pro- fonde connoissance du théâtre. 11 n'a pas transporié dans so;i Imitation toutes les invraisemblances (jue nous avons relevées dans î.Iétastase , et a mis un grand soin à atténuer celles dont il n'a pas pu purger entièrement son sujet. Sentant sur-tout que la mort de Xercès étoit l'occasion et non le sujet de la tragédie qui résulte tout entière du dan-'^r et de l'innocence d'Arhace, il ouvre son action par le crime d'Artaban. Quant au reste , il cherche plus ses effets dans le déve- loppement des sentimens et des caractères que dans le prestige des jsux de théâtre; ses scènes fortement pensées en général, et quçl-. ( 79 ) quef'ois hcurcuscuseinent écrites , sont ilclics non scnlement de beautés empruntées à Métastase, ce qu'il ne désavoue pas, mais de celles qu'il a tirées de son propre fond, et dont il a laissé à chacun la liberté d'apprécier la valeur. Son ouvrage, cjui a oljtenu et qui devoit obtenir du succès, nic- ritoit d"être traité avec plus d'égards dans les notes placées à la suite de l'Artaxerce de M. Delrieu. Les grandes obligations que M. Dehieu a réellement à Métastase, y devroieiit être avouées aussi plus li-ancbement. Le style de M. Delrieu , qui n'est pas sans ei'tét à la scène, où la situation prête souvent une grande valeur aux mots les plus simples, n'a pas, à beaucoup près, le même succès à la lecture ; non qu'il abonde en fautes, mais parce qu'il est déuué de beautés, dénué d'élé- gance, et plutôt commun que naturel. Pxesque toujours vide , il doit moins son élévation , quand il semble en avoir, à la nature des pensées qu'à la résonnance des mots. On y chercheroit en vain ces traits de morale ou de sentiment, qui sont, ou le résumé de la méditation , ou les ins[)irations du génie; ces vers qui expriment, de la manière la plus heureuse , la pins heureuse pensée qu'une situation puisse fournir, et impriment le cachet d'un seul homme à cette pensée quî étoit dans la tête de tous. La paitie dans laquelle M. Delrieu a le mieux réussi est celle du Dialogue, qui, coupé quelquefois avec affectation, a néanuioins, dans plusieurs scènes , de la justesse, de la rapielité et de l'énergie. Ce mérite, et celui qui se trouve dans l'art avec lequel l'auteur a développé certaines situations vraiment pathétiques , quand une fb's on a admis les données qui leur servent de base, ont fait pensera la Classe qu'on ne pouvoit refuser une mention à la Tragédie d'Artaxerce. A ces considérations relatives aux quatre tragédies ci-dessus dési- gnées, la Classe croit en devoir ajouter d'autres éminemment impor- tantes à l'art dramatique , et que réclame la justice duc aux titres aussi éclatans que nombreux de M. Ducis. La tragédie iV Ilamlet [ui repré- sentée pour la première fois avant le cours des dix années, oii sont*; (8o) étiiblis par le décret de Sa Majesté les diolts -aux récompenses qu'elle se propose de distribuer; mais dans les limites de ce temps fixé, Je pathétique et profond ouvrage de M. Ducis s'est enrichi d'une quftB- tité de scèïies nouvelles , si recommandables par leurs iieantés rares, (|ue ces corrections du génie éqmwaSffnt presque au mérite d'une pièce entière digne -d'être couroimée. On s'aoouseroitde les avcnr mal recon- nues, si l'on passolt sous silence ce qu'elles ont de supéiienr. On ne ■se dissimule pas en rappelant Ilamlet , le vdiitaWe Oreste duNord , tiailé par l'imitateur de Sonliocle et de Shakespeare, -que son succès couiiiiença dès l'époque où il parut. Néanmoins il ne se fonda , il ne s'affermit que durant celle de la concurrence aus palmes décennales. On pourroit objecter qtie l'existence d'une pièce date, non pas de rép()(|ue cil elle a été retouchée, mais de colle où elle a été publiée; car les travaux littéraires ne vivent et n'ont de durée que par leur perfection , on par les grandes beautés dont l'éclat et le prix rachètent et font presque oublier les défauts qni s'y tiouvcnt. Ce ne sont point, d'ailleurs, de légers changemens qu'on a si vivement applaudis daus Hamlet , ce sont des scènes capitales, des actes refondus presque en entier; c'est enfin plus du tiers d'une tragédie immense dans ses propor- tions et SCS larges développenicns. Refuseroit-on à des corrections pareilles l'honneur qu'on destine à des créations complètes.'' Une tragédie n'est créée que lorsqu'elle contient ce qui la rend immor- telle. Supposons qne les Horaces de Corneille eussent apparu d'abord, sans la suljlime scène oii le vieil Horace prononce le qu'il mourt/t , dont retentirent depuis tontes les poétiques. Niera-t-on que l'absence de cette situation et du grand mot qu'elle inspira n'eût diminué de la supériorité de ce chef - d'œuvre f 11 est de ces sortes de dialogues et de combinaisons, on ne sauroit trop le redire, dont l'excellence surpasse le mérite de tout l'ensemble des meilleures pièces ordinaires. Voilà d'où partent ces traits qui ne peuvent plus s'oublier; voilà ce qui consacre les génies originaux et la prééminence des grands modèles. Ces beautés neuves, étincelantes, rjui sortent de l'ame des poètes, et naissent de la fécondité du génie , prévalent toujours sur les qualités acquises par le talent et la seule étude des préceptes de l'art. Elles sont propres à M. Ducis , et l'avenir s'étonnera qu'il les ait coneues encore et ( 8i ) dans l'âge dû repos, après les avoir déjà prodiguées dans \'à^e de la force et de la maturité. Les meinlires de la deuxième Classe de l'Institut considèrent que, si la tragédie d'Hamlet reçut la vie au théâtre avant le décret relatif aux Prix décennaux, c'est dans le terme marqué par l'Empereur qu'elle a pu recevoir l'immortalité. Elle regrette donc que ce bel ouvrage ne puisse entrer dans le concours; mais elle croit de voir remettre sous les regards de Sa Majesté'ccs derniers et heureux travaux de la vieillesse laborieuse et respectée de leur mémorable con- frère, si digne, par ses succès littéraires, d'une palme glorieuse dont le lustre rejailliroit sur toute sa carrière , qui est aujourd'hui du Nestor des poètes dramatiques. Onzième grand Prix de jjremière Classe , •^ l'Auteur de la meilleure Comédie en cinq actes, représentée sur nos grands théâtres. Parmi les réflexions sages qui se trouvent insérées dans le rapport du Jury, institué pour le jugement des Prix décennaux, il s'est glissé des erreurs qu'il importe à la vérité de relever ici. L'une des plus frappantes est l'opinion énoncée sur l'infériorité supposée de la comédie du temps où nous sommes , en la comparant à la comédie du temps antérieur. 11 est nécessaire de citer les expressions même pour en combattre le sens : « La comédie a plus besoin , dit le Jury, d'être ramenée aux vrais principes de l'art que la tragédie. » Nous croyons que cette assertion manque de justesse. Certes, la nouvelle comédie est loin de s'être maintenue ;i la hauteur où le génies de Molière avoit élevé son genre; mais elle n'est descendue des degrés d'où elle brilla, sous le siècle de Louis XIV, que durant les règnes de liOuis XV et de son successeur; et ce ne fut que de nos derniers temps qu'elle remonta visiblement vers son point, en reprenant son Langue et Littérature Françaises, 1 1 ( 82 ) caracltre de simplicité , de naturel et de naïf enjouement. Quelques ouvrages de Destouclies et de Boissi , et plus particulièrement les ])ièces de Turcaret, de la Métromanie et i\\i JMcchant , conservoient encore l'empreinte du type comique , et servoient de seuls modèles, depuis Regnard , au genre de Térence et de Plante. On reconnoissoit en deux, de ces comédies ce que la versification ajoute de culoris, de vigueur et de relief atix pensées qui composent le tissu des beaux dialogues; ce que l'élégance et la précision des vers ont de force pour transformer les utiles maximes en proverLes plaisans et popu- laires. On reconnoissoit, dans la pièce de Lrsage, que la prose ne soutient le ton de la comédie, qu'assaisonnée de sel piquant, de traits vifs, de saillies ingénieuses, et cju'animée par toute l'énergie, nommée force comique, seule qualité qui supplée à la puissance que prend la poésie dans l'imitation des caractères et dans les scènes de passion , de raisonnement et de satire ; mais , à l'époque où l'on applaudissoit à ces beaux ouvrages qu'on n'imitoit pas assez , deux hommes empioyoicnt toute la force de leur talent à dénaturer la comé- die dont ils croyoimt étendre le domaine. La Chaussée et Marivaux pensèrent (|u'on pouvoit, en s'écartant de la route tracée par Molière , ohtenirde grands succts, et malheureusement ils ne se sont p.13 trompés. l>e premier réussit en intéressant le cœur plus que l'esprit, et en substituant la peinture des sentimens à ceux des ridicules ; ses ou- vrages, qui ne sont pas sans effet, ne produisent pas l'effet qu'on attend de la comédie à laijuelle ils n'appartiennent que par le titre. Ils sont tristes et monotones, et l'on peut les ranger dans le genre dès pièces composées depuis à leur imitation, et aujourd'hui appe- lées drames. Le second, doué de trop d'esprit, peut-être, en mit autant dans ses ouvrages, (|ue Molière avoit mis de génie dans les siens. Dans Molière, tout est naturel ; dans Marivaux, tout est factice, tout est in- génieux jusqu'aux naïvetés. Les maîtres, les valets, le paysan , le petit maître, la coquette, l'ingénue, c'est à qui l'emportera de finesse. Lés scènes roulent sur le fond le plus léger, le dialogue sur les sub- tilités les ])lus ténues. On croit toujours que le fond va manf|uer , que les ressources ne suifirout pas à cette escrime d'esprit établie entre les interlocuteurs. C 83 ) L'on applaudit de surprise plus que d'approbation ; on applaudit par la satisfaction qu'on a de soi plus encore que de l'auteur à qui l'on ne pardonneroit pas d'avoir présenté tant d'énigmes , si on ne les avoit pas devinées toutes. Ces deux hommes n'ont eu que trop d'imitateurs. L'art dégénéra ; les productions, cpii bientû: envahirent la scène , ne furent plus que des compositions tardées, isien inférieures même aux grossières esquisses de la comédie naissante. Celle-ci du moins resjiiroit l'ingénuité , ses tableaux étoient gais et partout offroient des attitudes pittoresques ; les autres ressembloient moins à ces vives peintures, qu'à des pastels fades et maniérés. Le jargon précieux des personnages de salon avoit remplacé le langage simple ou satirique des bourgeois et des valets. On n'y voyoit plus le monde , ses ridicules et ses mœurs , mais on y cherchoit à deviner en quel cercle étroit se rencon- troient les figures pincées qu'on y représentoit, et le peuple ne coni- prenoit plus l'idiome alfecté que leur faisoit parler Dorât qui en- chérissoit encore sur Marivauxw-4'ette fausse comédie portant un masque effacé n'excitoit plus le rire ; ses bienséances convenues paroissoient froides, et le théâtre de Thalie n'ofi'roit plus qu'une galerie de portraits uniformes et copiés les uns sur les autres , où l'on cherchoit en vain la ressemblance des diverses conditions hu- maines. La révolution philosojihi([ne, qui mit tant d'intérêts en jeu , éclaira l'esjjrit des auteurs sur les effets de leur choc différent. Dès- lors disparurent les manières et le fard ; la bourgeoisie et la gaîté osèrent se montrer sur la scène; un langage lin, ironique et moral , remplaça les faux lirillans d'un jargon de convention ; les acteurs resaisirent les ridicules au sein de la Nature qu'ils co[)ièrent^ et non dans les classes d'une société trop circonscrite. Nos auteurs comiques ne sont donc, ainsi que nous le pensons contradictoircment du Jury, pas plus loin do Molière et de Regnard , non seulement pour le génie, mais aussi pour le genre du comique , fjue nos poètes tragiques ne le sont de Racine et de Voltaire. Quatre comédies modernes viennent à l'appui des raisons opposées par la Classe à celles qu'elle nous a chargés de réfuter. Le Trésor, pièce en vers par M. Andrieux, s'est attiré son attention particulière par des conditions caractéristiques de la pureté du genre. On n'eu Il * (84) renouvellera point l'analyse. On se liorne à en définir les quallltfs dis- tlnctivcs. La plus sensible est le ton aisé, spirituel ei juste du style, et la couleur gracieuse et variée qu'il répand sur le dialogue; qualiié qu'ont trop négligée la p'upart des écrivains comiques aujourd'hui, comme s'ils ignoroiont que b diction seule fixe les ouvrages dans un rang éminenl et garantit leur durée. La Classe de la langue Iraiiçaise accorde par cette raison la préférence au Trésor sur les autres objets de son choix, afin de rendre témoignage des ellorts qu'elle oppose à tout ce qui pourroit amener la décadence de l'art d'écrire. 1/exposition de cette comédie, laite par deux frères d'un caractère opposé , l'un savant, doux , instruit et désintéressé ; l'autre , négociant cupide et aveuglement sot, rappelle le contraste des Adelplics laiins et les tbrnies élégantes de Térence. L'exécution générale de l'ouvrage participe tantôt de la fa- cile abondance et de la douce gaîté de Colln-d'Harleville , tantôt de la folie aimable j et de l'ironie enjouée de Regnard. On peut dire que l'auteur, en cette pièce, se place continuellement entre tous deux. Ce que sa l'able contient d'invraisemblable n'y est imaginé que pour lui prêter une piquante originalité. Le personnage déguisé en sorcier et les coups de sa baguette divinatoire en fournissent des exeni))lcs; rien de si piquant sur- tout que la scène où l'un des frères vend à son copropriétaire la moitié d'une maison partagée en leur héri- tage. L'avide commerçant, persuadé qu'un trésor y est caché, pousse l'enchère bien au-delà de la valeur de l'immeuble, et risque de sacrifier ainsi sa fortune réelle à l'appùt d'un gjin imaginaire. Cette leçon plaisante et morale n'est pas la seule dont on rie utilement dans cette comédie, à latjuelle pourtant manque un nœud plus solide, une con- texture plus forte, et des caractères plus approfondis; néanmoins le goût pur qui l'a dictée , la simplicité de sa conduite , le style de soa dialogue, dans lequel on retrouve l'esprit qui se montra capable de retoucher la Suite du Menteur de Corneille, enfin sa ressemblance aux bons modèles, l'ont fait désigner à la Classe, comme ayant le mieux mérité le Prix destiné par I'Empereur. Un autre exemple des progrès de la moderne Thalie est , selon l'avis des mêmes juges, la comédie du Mari ambitieux de M. Picard. Ce spirituel auteur, celui de nos contemporains qui nous ait le plus fré- quemment fait rire, a conduit sa Muse de succès en succès dans les (85) routes de Reonard et de Dancourt, sur les divers théâtres de la Capi- tale. Le Public applaudit toujours à sa yerve facile et uaïve , à sa fé- condité marf|uée par tant de productions divertissantes. Personne aujourd'hui n'a pu surpasser en gaîté la piquante conception de son Collatéral, f|ue lui-même n'a presque vaincu que dans les i1/a/-ic>«- nettes-. Dans le genre sérieux, on hésite à faire un choix entre le JJuhautcours ou le Contrat d'union, pièce dirigée contre les fauteurs de banqueroutes simulées, et le Mari ambitieux , peinture ingénieuse des tourmens, de l'intrigue et de la vanité. Mais cette comédie, écrite en vers, acquiert de son exécution soignée plus d'importance que l'autre. Le but principal du sujet est sans peine atteint par la direction donnée aux caractères. Ceux-ci sont heureusement dessinés et mis adroitement en action. Les angoisses d'un époux forcé par son orgueil et son intérêt à solliciter un dispensateur des places, qui courtise son épouse , y sont développées aussi bien que l'exigeoit une situation si plaisamment conçue; elles s'accroissent d'acte en acte, et fournissent les mobiles de toute la f'aijle qu'elles remplissent uniquement. Qui* conque a fait l'étude du cœur humain et de l'effet théâtral appréciera le tableau risible des perplexités d'un mari jaloux , obligé dans son cabinet de terminer un travail dont le charge l'homme qui s'efforce de l'arrêter chez lui, pour se ménager au bal un rendez-vous avec sa femme, qu'il y attend en son absence. Le mérite particulier de cette pièce éclateroit bien mieux, si le style répondoit à son invention^ et si , donnant plus de saillie aux bons mots , plus de consistance aux rai- sonneraens et aux maximes , il rehaussoit l'excellence du fonds et en enrichissoit les détails par une couleur plus ferme et plus égale. Toute- fois la Classe ayant même en cette partie moins à critiquer qu'à louer, conclut à récompenser l'auteur de cette comédie de caractère, par la première mention honorable. La distinction accordée à MM. Andrienx et Picard leur doit être d'autant plus flatteuse , qu'ils avoient à lutter contre l'estime due à une autre comédie en cinq actes , jouée en l'an VII avec un remar- quable succès. Les Précepteurs, par Fabie-d'Iiglantine, furent repré- sentés après sa mort, et n'eurent pour appui que le talent réel dont l'ouvrage est plein. La mémoire de l'auteur n'étoit point aimée. Ses opinions lui avoient suscité de puissans détracteurs. Le peu de par- (86) tisans qu'il s'étoit pu faire n'avoiciU pour son écrit posthume qu'un zèle refroidi , circonstance qui laissa le Public donner librement son suffrage. On fut frappé de ce nouvel essai d'un homme qui se montra, comme avoit fait M. Cailhava , vraiment disciple de Molière , même avant le succès de la Suite du Misantrope. Les avantages et les dangers de la bonne et delà mauvaise éducation parurent vivement peints dans le cadre où il renferma deux précepteurs et deux élèves en continuel contraste par leurs préceptes et par leurs démarches; la vérité, la grâce et les ressorts comiques, tout contribue à i'aire valoir ce sujet moral et savamment choisi. Les règles de l'art sont observées dans le plan sans affectation , et comme par un liasard heureux. Une lettre contenant les secrets de l'un des précepteurs qui l'a écrite, se perd et se retrouve dans les mains de l'enfant qu'il gouverne pour confondre son hypocrite maître et sauver l'honnête instituteur qu'il vouloit sup- planter. Ce simple fil se rattache à toute l'action qui se brouille et se dénoue par des moyens tirés du fond même du sujet. Lescaractères sont vrais, naïfs, originaux; leur maintien juste et varié; leurs physiono- mies naturelles et originales. On ne se sent plus, en les voyant agir; le spectateur d'une fiction ; on se croit un témoin assis dans la maison des personnages , dernier degré où puisse atteindre l'illusion du bon comique. Le genre excellent de la comédie des Précepteurs lui eût valu l'honneur d'être mentionné très-honorablement, sans les défauts d'un style qui, parfois expressif et étincelant de saillies, abonde en tournures bizarres, et choque le govit et la langue par le double vice des constructions forcées, et des termes barbares et insolites. Mais ces fautes d'exécution, qui servirent de fondement aux sentences injustes ou rigoureuses inscrites dans le Cours de Littérature de Laharpc, et dans le rapport du Jury , n'ont pas prévalu devant la Classe , sur les qualités distinctives de cette comédie, l'une des meilleures de nos temps , par sa contexture, par ses jeux scéniqucs, et par son but de moralité générale. Les Mœurs du Jour ^ ou le Bon Frère ^ de CoIlin-d'IIarlevilIe. L'aimable et douce muse de Coliin -d'IIarlevllle avoit, dans une heureuse inspiration , créé sa composition la plus forte , le Vieux ( 87 ) Célibataire , le chef-d'œuvre de son anteur , et l'une des meilleures comédies du siècle dernier. Par malheur, de fréquentes maladies et une mélancolie habituelle, en même teuips (|u'ellcs abrégèrent trop tôt les jours de ce poète si estimable, firent j>erdre à son talent de la force et de la vivacité. Il composa pourtant encore des pièces pleines d'agrément, et d'un certain charme naïFqui distingue ses ouvrages; il faut citer particvdièrement la Famille bretonne, on la Querelle des Deux Frères, dontil seraquestion dans la suite de ce travail , ouvrage posthume qui a rendu plus vifs les regrets que la mort prématurée de Colin- d'Harle ville avoit causés au Public, aux gens de lettres, et sur-tout à ses amis. Il lit jouer aussi le Vieillard et les Jeunes Gens , pièce d'une morale douce et sage, faite povir corriger la jeunesse de trop de présomption, et pour lui inspirer le respect pour les cheveux blancs et l'expérience des vieillards. Elle obtint un succès mérité; elle sera toujours revue avec plaisir, quand le rôle principal, celui du vieillard, sera rempli par un bon acteur; elle se fait lire avec intérêt. les Mœurs du jour , ou le Bon Frère, comédie en cinq actes, ne fut pas accueillie moins favorablement, et la Classe croit lui devoir ici une mention honorable. Une jeune femme , dont le mari militaire est absent depuis deux ans , après l'avoir attendu quelque temps, retirée à la campagne d'un frère plus âgé qu'elle, est amenée à Paris chez un oncle, faiseur d'affaires, liomme riche , recevant beaucoup de monde et même assez raavivaise compagnie. Sophie (c'est l'héroïne de la pièce ) est sage , mais légère , inconséquente; elle est entourée de séducteurs ; elle vit au milieu de gens dépravés et des plus dangereux exemples. Enfin , un homme aimable et du bon ton a entrepris de la séduire; heureusement pour elle, son frère vient la chercher à Paris, et le mari lui -même arrive au cinquième acte^ assez tôt pour l'arracher aux périls où elle éloit exposée. Tout l'intérêt, toute PIntrigue de la pièce roule sur ce point, de savoir si la jeune femme cédera aux artifices d'un séducteur, ou si le bon frère qui voit et suit de l'œil le piège qu'on lui tend viendra à bout d'en préserver sa vertu. Les moyens employés de part et d'autre ne sont ni très - attachans , ni très - comiques ; mais ils sont naturels , ( 88) bien enchaînés, si l'on en excepte l'arrivée du m.iri , personnage dont l'auteur a cru avoir besoin pour faire son dénouement , et qui apparoît un jieu brusquement, comme le dieu dans la machine. Coilin - d'Harleville s'est plu à répandre dans cette pièce ses propres sentimens, son i;"ût pour la vie, et les mœurs simples, cet amour de la campagne que respirent la plupart de ses prod\ictioiis. 11 a voulu les opposer aux mœurs, ou plutôt aux. vices et à la corruption de la ville , ce qui dégénère un peu en lieux communs. D'ailleurs, on voit trop que les peintures de certain personnage vil (ju'il a montré dans cette picce , ont répugné àson ame honnête. Elles prouvent ([u'il n'avoit qu'entrevu les originaux qu'il vouloit représenter, et (|u'il n'étoit pas fait pour les connoître j il disoit lui- même : «Je ne sais j) pas peindre les médians , et je n'aime pas à les peindre. » Il s'est fait heureusement violence une fois, et il a parlaitement réussi dans le rôle de madame Evrard du Vieux célibataire. La comédie des Mœurs dajoure&i écrite avec naturel, avec charme , avec élégance, et quelqueiois même avec chaleur, dans plusieurs belles tirades qui appartiennent au rôle du Bon Frère. I-a pièce mérite seu- lement ce reproche que César faisoit aux comédies de Térencc , dont il regrettoit beaucoup que les doux écrits manquassent d'une certaine force comique. Telle qu'elle est , c'est un ouvrage digne d'estime et d'éloges, et dont la lecture justifiera aux yeux des gens de goiàt l'opi- nion que la Classe vient d'énoncer. Comédies en trois ou quatre actes. Avant d'émettre son opinion sur la tragédie lyrique , l'intention manifestée par Votre Majesté d'encourager tous les talens, de récom- penser tous les succès, détermine la Classe à lui indiquer, comme n'étant pas indignes de la munificence impériale , les ouvrages dra- matiques qui ont trois ou quatre actes , et dont les décrets de Votrb Majesté ne font pas mention. Si, dans l'époque dont nous examinons les travaux, la Muse tra- gique n'a pas produit d'ouvrages en trois ou quatre actes, plusieurs coracdics disiinguées par leur mérite ont marqué par des succès que le mérite n'obtient pas toujours. M. (89) M. Picard a offert , dans tin ouvrage en quatre actes, le taljlcau le plus plaisant, le plus vrai , le plus animé des mœurs d'une petite ville , et des caractères variés de ses habitans. Sa peinture des ridicules de l'âge présent ne peut cesser de paroître vrai«, à l'âge qui va suivre, que parce qu'elle aura servi à le corriger. M. Al. Duval a donné en trois actes La Jeunesse de Henri V , comédie d'intrigue , -à laquelle des situations piquantes, un dialogue animé, une marche bien entendue, un intérêt soutenu, ont mérité des éloges qui eussent été complets, si on eiit pu , avec justice , les ap- pliquer au style de l'auteur, et si le mérite de l'invention n'appartenoit à un autre écrivain dont le respect des mœurs inejpermet pas de nom- mer l'onvrasie. " ■\<:vi.ï .;.',/<.• ^ ; ,,;, Le succès d'un œuvre posthume deCollin d*HarIe\tillE, Z-e5 (Querelles des Deux Frères , a été un juste hommage offert à la mémoire de ce littérateur, homme de Lien et de talent, par le Public empressé de s'associer aux sentimens que l'amitié a si bien exprimés dans un ingénieux prologue. Enfiii Plante, comédie en trois actes et en vers libres, a montré sur la scène française un genre nouveau, un genre emprunté de ces anciens, dont l'heureuse imitation est déjàuii succès. Les amis, les juges éclairés de l'art dramatique ont applaudi à cette tentative. La Classe pense, avec eux , qu'une heureuse innovation est une couquête ; et les con- quêtes des arts sont une partie de la gloire des Souverains et des Peuples. Tels sont, Sire , les faits et les réflexions que la Classe a cru utile de présenter à Votre Majesté, à l'appui du vœu qu'elle forme pour la ciéation d'un Prix de deuxième Classe , eu faveur des ouvrages dramatiques en trois ou quatre actes. Si cette pensée , honorée de l'approbation de Votre Majesté , lui send)loit devoir être réalisée,- dès aujourd'hui et pour le concours actuel, l'ordre dans lequel la Classe a rangé les ouvrages dont elle vient de parler a été déterminé par le degré de mérite qu'elle a cru y reconnoître, et celui qu'elle a placé le premier : La Petite Ville lui «embleroit méiiterle Prix. Langue et Littérature Françaises, 1 2 ( 9° ) Douzième i^rand Prix de première Classe, A r Auteur- du meilleur ouvrage de Littérature qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du style (i). La Classe a tu avec surprise l'Examen critique des Historiens d'Alexandre , par M. de Sainte-Croix , désigné comme digne du Prix de littérature. Sa Majesté a institue des Prix décennaux ]iour chacun des principaux genres dont se compose la littérature en général. L'His- toire est loin d'avoir été négligée , puisque, indépendamment duPriK d'Hisioire, Sa Majesté a fondé un Prix de biographie. La Classe n'a pu donc partager l'opinion du Jiuy sur la nature des ouvrages qui doivent concourir pour le Prix de littérature proprement dite. Il est Kjuestion sans doute des grands ouvrages de poétique, de rhétorique, decritiqie littéraire, tels que le Traité des Études, de RoUin j Llémens de Littérature, de Marmontel; et, dans un ordre supérieur, l'Lisai sur les Éloges, de Thomas. L'ouvrage de M. de Sainte-Croix n'est point de ce genre. Il n'étoitdans l'orif^ine qu'un Mémoire sur les Historiens d'Alexandre. C'est sous cette lurme qu'il parut il y a quarante ans, après avoir obtenu un Prix à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Il est devenu depuis un très-gros livre : l'auteur l'a divisé en six sections. La première traite des anciens historiens, de ceux même qui sont antérieurs à l'époque d'Alexandre, ou qui n'ont jamais parlé de lui : elle se termine par quelques détails sur les traditions orien- tales relatives à ce conquérant. La seconde et la troisième embrassent son Histoire entière, d'après les récits de Diodore, d'Arrien , de Plutarque, parmi les Grecs 5 de Quinte - Curce et de Justin parmi les Latins. Il s'agit, dans la quatrième, du témoignage de l'Écriture et des Écrivains juifs sur Alexandre. La cinquième et la sixième sont consa- crées, l'une à la chronologie, l'autre à la géographie de ses historiens } (0 Cet article, adopté sans aucun cliangem.nt par la Classe, a été lédigt^ par M, de Cbénier, ( 90 le livre est complété par un appendice sur les îiistoriens du moyen ûge. Si cet Examen critique n'est pas consliléré comme une dissertation trop longue, c'est une Histoire, et, si l'on veut même, une Histoire rai- sonnée d'Alexandre , quo!(|vi'on y trouve plus d'érudition cpie de critique, et beaucoup moins d'idées que de citations. Mais, en lui sup- posant tout le mérite que l'on y désire trop souvent, la Classe pense qu'il ne sauroit concourir à aucun égard pour le Prix de littérature. Est- il digne de concourir pour le Prix de biographie ? c'est à une autre Classe qu'il appartient de discuter cette question. Si le choix fait par le Jury semiiie singulier , on est forcé de remar- quer ^ dans son rapport, un oubli bien plus étrange. 11 n'y est pas dit un mot du Lycée de Laharpe : c'est assurément un ouvrage de littérature , et le plus considérable en son genre que l'on ait encore écrit en français. Trcs-distiiu^ué par son mérite , il Test aussi par un succès d'éclat; et des motifs que nous aurons l'occasion d'indiquer en l'analysant , le font jouir d'une réputation supérieure à son mé- rite même. Le silence du Jury send)le donc inexplicable ; on ne sau- roit y soupçonner une inadvertance , puisqu'elle auroit duré dix- ]iuit mois. Tout l'ouvrage a été publié durant l'éjîorjtie déterminée par le décret impérial; et, si le fait avoit paru douteux aux it'Iem- bres du Jury , une minute , un coup - d'œil , la date des preailers volumes , leur suffisoient pour le vérifier. D'un autre côté, il est diffi- cile de concevoir qu'on ait écarté ce livre comme trop défectueux ; que, bien loin de le juger digne du Prix, on n'ait pas même cru devoir l'honorer d'une mention. La crainte d'avoir à blâmer ([uelques parties de l'ouvrage, a-t-elle pu motiver le silence absolu ? Non , sans doute. On blâme certaines parties jusque dans les chefs-d'œuvres , et dans les chefs-d'œuvres en tout genre; dans le Paradis perdu , dans la Jérusalem délivrée, peut-être dans l'Enéide ; dans les plus belles tragédies de Corneille, et dans quelques tragédies de Racine; dans le Télémaque , dans l'Emile , dans rEs[)rit des Lois. Des productions tiès-intérieures , quoique dignes encore de beaucoup d'estime, ne sauroicnt donc prétendre à des éloges sans restriction. Les meilleurs ouvrages donnent matière à de nombreuses critiques, mais les seuls bous ouvrages peuvent résister aux critiques sévères ; ajoutons qu'eux seuls les méritent : cesconsidtJratioiis n'ont pu échapper à Sa Majesté. 12 * ( T- ) Le dernier décret relatif aux Prix dcceiinatix nous trace la route que nous devons suivre. C'est donc avec une scrupuleuse i'rancliise que nous allons examiner le Lj-c